ASSISE 27 OCTOBRE 1986 (1)

JOURNEE MONDIALE DE PRIERE POUR LA PAIX


PREMIER TEMPS — DISCOURS LORS DE LA CEREMONIE D'ACCUEIL A SAINTE-MARIE-DES-ANGES


Une autre manière de promouvoir la paix: la prière

     Le 27 octobre 1986 le Saint-Père se rendait à Assise, après avoir passé la journée précédente en visite pastorale à Pérouse, à l'occasion de la "Journée de Prière pour la Paix", où devaient se retrouver toutes les grandes religions du monde pour implorer le don de la paix par la prière. Jean-Paul II arrivait à Assise vers 8h, sur la place devant la Basilique Sainte Marie des Anges où il était accueilli part le représentant du gouvernement italien, M. Giulio Andreotti, le Maire d'Assise et l'évêque d'Assise, Nocera-Umbra, Mgr Sergio Goretti.
     La journée, axée uniquement sur la prière, devait se dérouler en trois temps séparés par des discours explicatifs du Saint-Père qui définissait son propre rôle, non pas comme Président du rassemblement, mais comme celui d'un hôte recevant des invités. Devant la Basilique il accueillait les représentants des différentes églises et communions chrétiennes ainsi que ceux des autres religions. Tous entraient alors dans l'église et se disposaient en demi-cercle autour de la "Portioncule"; après le chant du Psaume 148 et un moment de recueillement silencieux le Saint-Père prononçait alors, en langue anglaise, un discours explicatif sur les buts et le déroulement de la journée. En voici la traduction:


     Frères et Soeurs,
     Responsables et représentants des Eglises et des Communautés ecclésiales chrétiennes, et des Religions du monde,
     Chers amis,

     1. J'ai l'honneur et le plaisir de vous accueillir tous pour notre Journée mondiale de prière en cette ville d'Assise. Permettez-moi de commencer par vous remercier du fond du coeur pour l'ouverture d'esprit de la bonne volonté avec lesquelles vous avez accepté mon invitation à prier à Assise.
     Comme chefs religieux, vous n'êtes pas venus ici pour une Conférence des religions sur la paix, où l'accent serait mis sur la discussion ou la recherche de plans d'action à l'échelle mondiale en faveur d'une cause commune.
     Le rassemblement de tant de chefs religieux pour prier est en lui-même une invitation faite aujourd'hui au monde à prendre conscience qu'il existe une autre dimension de la paix et une autre manière de la promouvoir, qui ne résultent pas de négociations, de compromis politiques ou de marchandages économiques. Elles résultent de la prière qui, dans la diversité des religions, exprime une relation avec une puissance suprême qui surpasse nos seules capacités humaines.
     Nous venons de loin, non seulement — pour beaucoup d'entre nous — en raison des distances géographiques, mais surtout en raison de nos provenances historiques et spirituelles respectives.
     2. Le fait que nous soyons venus ici n'implique aucune intention de rechercher un consensus religieux entre nous, de mener une négociation sur nos convictions de foi. Il ne signifie pas non plus que les religions peuvent être réconciliées sur le plan d'un engagement commun dans un projet terrestre qui les dépasserait toutes. Il n'est pas non plus une concession au relativisme des croyances religieuses, car tout homme doit suivre honnêtement sa conscience avec l'intention de rechercher la vérité et de lui obéir. Notre rencontre atteste seulement — et c'est là sa grande signification pour les hommes de notre temps — que dans la grande bataille pour la paix, l'humanité, avec sa diversité même, doit puiser aux sources les plus profondes et les plus vivifiantes où se forme la conscience et sur lesquelles se fonde l'agir moral des hommes.
     3. Je considère le rassemblement d'aujourd'hui comme un signe très éloquent de votre engagement à tous pour la cause de la paix. C'est cet engagement qui vous a conduits à Assise. Le fait que nous professions des credo différents n'enlève rien à la signification de cette Journée. Au contraire, les Eglises, les Communautés ecclésiales et les Religions du monde montrent qu'elles désirent profondément le bien de l'humanité.
     La paix, là où elle existe, est toujours extrêmement fragile. Elle est menacée de tant de manières et avec des conséquences si imprévisibles que nous devons nous efforcer de lui donner des fondements solides. Sans dénier d'aucune manière la nécessité des nombreux moyens humains qui servent à maintenir et à affermir la paix, nous sommes ici parce que nous sommes sûrs que, au-dessus et au-delà de toutes les mesures de cet ordre, nous avons besoin de la prière — une prière intense, humble et confiante — pour que le monde puisse enfin devenir un lieu de paix vraie et permanente.
     Cette Journée est, par conséquent, une journée de prière et une journée de ce qui accompagne la prière: le silence, le pèlerinage et le jeûne. En nous abstenant de nourriture, nous aurons mieux conscience du besoin universel de pénitence et de transformation intérieure.
     4. Les Religions sont nombreuses et diverses, et elles reflètent le désir des hommes et des femmes, tout au long des âges, d'entrer en relation avec l'Etre Absolu.
     La prière suppose de notre part la conversion du coeur. Elle signifie un approfondissement de notre sens de la Réalité ultime. C'est là la raison même de notre rassemblement en ce lieu.
     D'ici, nous allons nous rendre vers des lieux distincts pour prier. Chaque Religion aura le temps et la possibilité de s'exprimer dans son propre rite traditionnel. Puis, de ces lieux distincts de prière, nous marcherons en silence vers la place de la Basilique inférieure de Saint-François. Quand nous serons rassemblés sur la place, à nouveau chaque religion pourra présenter sa propre prière, l'une après l'autre.
     Ayant ainsi prié séparément, nous méditerons en silence sur notre propre responsabilité dans le travail pour la paix. Nous manifesterons alors symboliquement notre engagement pour la paix. A la fin de la Journée, j'essaierai d'exprimer ce que cette célébration unique aura dit à mon coeur, en tant que croyant en Jésus-Christ et que premier serviteur de l'Eglise catholique.
     5. Je voudrais vous exprimer à nouveau ma gratitude pour être venus prier à Assise. Je remercie également toutes les personnes et toutes les communautés religieuses qui se sont associées à nos prières.
     J'ai choisi cette ville d'Assise comme lieu de notre Journée de Prière pour la Paix à cause de la signification particulière du saint homme vénéré ici, saint François, connu et respecté par tant de gens dans le monde comme symbole de paix, de réconciliation et de fraternité. Inspirés par son exemple, sa douceur et son humilité, disposons nos coeurs à la prière dans un vrai silence intérieur.
     Faisons de cette Journée une préfiguration d'un monde en paix.
     Que la paix descende sur nous et remplisse nos coeurs!


DEUXIEME TEMPS: DISCOURS AUX COMMUNAUTES ECCLESIALES CHRETIENNES

Continuons à chercher la pleine unité pour être de meilleurs instruments de la paix de Dieu

     Vers 10h15 les différents groupes religieux se séparaient pour aller rejoindre les lieux de prière qui leur avalent été assignés. Les chrétiens se rendaient à la Cathédrale Saint Rufino d'Assise où devait avoir lieu la prière oecuménique des leurs pour la paix. Les prières étaient guidées ou prononcées par les différents représentants des groupes présents, et les hymnes, chantés sur la même mélodie, l'étaient dans chacune des langues des communautés réunies.
     Avant de commencer le moment proprement dit de la prière, le Saint-Père prononçait un discours d'introduction dont voici la traduction:


     Chers Frères et Soeurs dans le Christ,

     Jésus-Christ "est notre paix, lui qui des deux peuples n'en a fait qu'un, détruisant la barrière d'hostilité qui les séparait" (Ep 2, 14).
     Je voudrais remercier les responsables et les représentants des autres Eglises ou Communautés ecclésiales chrétiennes qui ont contribué à la préparation de cette journée et qui sont présents ici personnellement ou par leurs délégués. C'est un fait significatif que, tandis qu'approche le troisième millénaire chrétien, nous nous soyons rassemblés en ce lieu, nous chrétiens, au nom de Jésus-Christ, pour invoquer l'Esprit Saint et pour lui demander de remplir notre univers d'amour et de paix.
     Notre foi nous enseigne que la paix est un don de Dieu en Jésus-Christ, un don qui doit s'exprimer dans la prière à celui qui tient en ses mains la destinée de tous les peuples. C'est, pourquoi la prière est une part essentielle dans l'effort pour la paix. Ce que nous faisons aujourd'hui, c'est ajouter un maillon dans la chaîne de prière pour la paix que les chrétiens nouent individuellement, que nouent les Eglises et les Communautés chrétiennes, dans un mouvement qui est devenu plus puissant ces dernières années en maintes parties du monde. Notre prière commune exprime et manifeste la paix qui règne dans nos coeurs, car, comme disciples du Christ, nous avons été envoyés dans le monde pour proclamer et pour apporter la paix, ce don "qui vient de Dieu, qui nous a réconciliés avec Lui par le Christ et nous a confié le ministère de la réconciliation" (2 Co 5, 18). Comme disciples du Christ, nous avons l'obligation spéciale de travailler à apporter sa paix au monde.
     En tant que chrétiens, il nous est possible de nous rassembler, à cette occasion, grâce à la puissance de l'Esprit Saint, lui qui fait entrer plus pleinement les disciples de Jésus-Christ dans la participation à la vie du Père et du Fils, ce qui est la communion de l'Eglise. L'Eglise est elle-même appelée à être le signe et le moyen efficaces de la réconciliation et de la paix pour la famille humaine. Malgré les problèmes sérieux qui nous divisent encore, le degré actuel de notre unité dans le Christ n'en est pas moins un signe pour le monde que Jésus-Christ est vraiment le Prince de la Paix. Dans les initiatives oecuméniques, Dieu ouvre pour nous de nouvelles possibilités de compréhension et de réconciliation, afin que nous soyons de meilleurs instruments de sa paix. Ce que nous faisons ici aujourd'hui sera loin d'être achevé si nous partons sans être plus résolus à nous engager à continuer la recherche de la pleine unité et à surmonter les sérieuses divisions qui demeurent.
     Notre prière, ici à Assise, devrait comprendre le repentir pour les échecs rencontrés par nous, chrétiens, dans la mission de paix et de réconciliation que nous avons reçue du Christ et que nous n'avons pas encore pleinement accomplie. Nous prions pour la conversion de nos coeurs et pour le renouveau de nos esprits, afin que nous soyons de vrais artisans de paix, qui portent un commun témoignage à Celui dont le royaume est "un royaume de vérité et de vie, de sainteté et de grâce, de justice, d'amour et de paix".
     Oui, Jésus-Christ est notre paix et Il doit toujours rester devant nos yeux. Il est le Crucifié et le Ressuscité, Celui qui a salué ses disciples par ce qui est devenu notre salutation chrétienne habituelle: "La paix soit avec vous". Et, "ayant dit cela, il leur montra ses mains et son côté" (Jn 20, 19-29). Nous ne devons pas oublier ce geste significatif du Christ ressuscité. Il nous aide à comprendre comment nous pouvons être des artisans de paix. Car le Seigneur ressuscité apparut à ses disciples dans son état glorieux, mais en portant encore les marques de sa crucifixion.
     Dans le monde d'aujourd'hui, meurtri par les blessures de la guerre et de la division, et en un sens crucifié, cette action du Christ nous donne espérance et force. Nous ne pouvons pas éviter les rudes réalités qui caractérisent notre existence comme une conséquence du péché. Mais la présence du Christ ressuscité au milieu de nous avec les marques de la crucifixion sur son Corps glorieux nous assure que, par lui et en lui, ce monde déchiré par la guerre peut être transformé. Nous devons suivre l'Esprit du Christ, qui nous soutient, et nous guide pour guérir les plaies du monde par l'amour du Christ qui habite en nos coeurs.
     C'est ce même Esprit du Christ, l'Esprit de vérité, à qui nous demandons aujourd'hui de nous rendre capables de discerner les voies de la compréhension et du pardon mutuels. Car la prière pour la paix doit être suivie par une action appropriée pour la paix, Elle doit rendre nos esprits plus vivement conscients, par exemple, des problèmes de justice qui sont inséparables de la réalisation de la paix et qui requièrent notre engagement actif. Elle doit nous rendre désireux de penser et d'agir avec l'humilité et l'amour qui favorisent la paix. Elle doit faire grandir en nous le respect des uns pour les autres comme êtres humains, comme Eglises et Communautés ecclésiales, prêts à vivre ensemble dans ce monde avec les hommes d'autres religions, avec tous les hommes de bonne volonté.
     En dernière analyse, le chemin de la paix passe par l'amour. Implorons l'Esprit Saint, qui est l'amour du Père et du Fils, pour qu'il prenne possession de nous avec toute sa force, pour qu'il éclaire nos esprits et remplisse nos coeurs de son amour.


TROISIEME TEMPS: DISCOURS DE CONCLUSION DE LA JOURNEE DE PRIERE

Au-delà des différences le désir de paix réunit tous les hommes

     Après une pause de repos de toutes les religions dans les lieux respectifs de prière, tous les groupes participant à la journée d'Assise se transféraient sur la place devant la Basilique inférieure de Saint François. Lors de ce troisième "moment" les différentes familles religieuses priaient tour à tour, selon leur rite particulier, devant les autres participants respectueusement recueillis, les différences de religion ne permettant pas de prier ensemble, mais d'être ensemble pour prier. A la fin des prières séparées, des jeunes ont distribué des rameaux d'olivier à chaque chef religieux, comme signe de la volonté de Paix. Le Pape prononçait alors un discours de conclusion, avant que ne soit lâché un vol de colombes, en voici la traduction:

     Frères et Soeurs,
     Responsables et représentants des Eglises et des Communautés ecclésiales chrétiennes et des Religions du monde,
     Chers amis,

     1. En concluant cette Journée mondiale de prière pour la Paix, à laquelle, après avoir bien voulu accepter mon invitation, vous êtes venus de maintes régions du monde, J'aimerais exprimer maintenant mes sentiments, comme un frère et un ami, mais aussi comme croyant en Jésus-Christ et, dans l'Eglise catholique, premier témoin de la foi en lui.
     A la suite de la dernière prière, la prière chrétienne, dans la série que nous avons tous entendue, je professe à nouveau ma conviction, partagée par tous les chrétiens, qu'en Jésus-Christ, le Sauveur de tous, on peut trouver la vraie paix, "paix pour vous qui êtes loin et paix pour ceux qui sont proches" (cf. Ep 2, 17). Sa naissance a été saluée par le chant des anges: "Gloire à Dieu au plus haut des cieux et sur la terre paix aux hommes objets de sa complaisance" (Lc 2, 14). Il prêchait l'amour entre tous, même entre les ennemis; il proclamait bienheureux ceux qui oeuvrent pour la paix (cf. Mt 5, 9) et, par sa Mort et sa Résurrection, il réconciliait le ciel et la terre (cf. Col 1, 20). Pour reprendre une expression de l'Apôtre Paul: "Il est notre paix" (Ep 2, 14).
     2. C'est, en fait, ma conviction de foi qui m'a fait me tourner vers vous, Représentants des Eglises et des Communautés ecclésiales chrétiennes et des Religions du monde, avec un amour et un respect profonds.
     Avec les autres chrétiens, nous partageons beaucoup de convictions, notamment en ce qui concerne la paix.
     Avec les Religions du monde, nous partageons un profond respect de la conscience et l'obéissance à la conscience qui, à tous, nous apprend à chercher la vérité, à aimer et à servir toutes les personnes et tous les peuples, et, par conséquent, à faire la paix entre les personnes et entre les nations.
     Oui, nous considérons tous la conscience et l'obéissance à la conscience comme un élément essentiel sur la route vers un monde meilleur et en paix.
     Pourrait-il en être autrement, alors que les hommes et les femmes de ce monde ont une nature commune, une origine commune et une destinée commune?
     S'il y a entre nous, des différences nombreuses et importantes, n'est-il pas vrai qu'au niveau le plus fond de l'humanité, il y a un fondement commun, à partir duquel on peut agir ensemble en vue de la solution de ce défi dramatique de notre époque: paix véritable ou guerre catastrophique?
     3. Oui, il y a la dimension de la prière qui, dans la diversité très réelle des religions, tente d'exprimer une communication avec une Puissance au-dessus de toutes nos forces humaines.
     La paix dépend fondamentalement de cette Puissance, que nous appelons Dieu et que, comme chrétiens, nous croyons révélée dans le Christ.
     C'est là le sens de cette Journée mondiale de prière.
     Pour la première fois dans l'histoire, nous nous sommes rassemblés de toutes parts, Eglises et Communautés ecclésiales chrétiennes et Religions du monde, dans ce lieu saint dédié à saint François, pour témoigner devant le monde, chacun suivant ses propres convictions, de la nature transcendante de la paix.
     La forme et le contenu de nos prières sont très différents, comme nous l'avons vu, et il ne peut être question de les réduire à une sorte de commun dénominateur.
     4. Cependant, dans cette différence même nous avons peut-être redécouvert que, en ce qui concerne le problème de la paix et de sa relation avec l'engagement religieux, il y a quelque chose qui nous lie les uns aux autres.
     Le défi de la paix, tel qu'il se présente actuellement à toute conscience humaine, transcende les différences religieuses. C'est le problème d'une qualité de vie convenable pour tous, le problème de la survie de l'humanité, le problème de la vie et de la mort.
     Devant un tel problème, deux éléments semblent avoir une importance suprême, et tous les deux nous sont communs à tous.
     Le premier est l'impératif intérieur de la conscience morale qui nous enjoint de respecter, de protéger et de promouvoir la vie humaine, depuis le sein maternel jusqu'au de lit mort, pour les individus et pour les peuples, mais spécialement pour les faibles, les déshérités, les abandonnés: c'est l'impératif de surmonter l'égoïsme, l'avidité et l'esprit de vengeance.
     Le second élément commun est la conviction que la paix va bien au-delà des efforts humains, particulièrement dans l'état actuel du monde, et, par conséquent, que sa source et sa réalisation doivent être cherchées dans cette Réalité qui est au-delà de nous tous.
     C'est pourquoi chacun de nous prie pour la paix. Même si nous pensons, et c'est le cas, que la relation entre cette Réalité et le don de paix est différente selon nos convictions religieuses respectives, nous affirmons tous qu'une telle relation existe.
     C'est ce que nous exprimons en priant pour la paix.
     Je redis ici humblement ma propre conviction: la paix porte le nom de Jésus-Christ.
     5. Mais, en même temps et de la même voix, je suis prêt à reconnaître que les catholiques n'ont pas toujours été fidèles à cette affirmation de foi. Nous n'avons pas toujours été des "artisans de paix".
     Pour nous-mêmes, par conséquent, mais aussi peut-être pour tous, en un sens, cette rencontre à Assise est un acte de
pénitence. Nous avons prié, chacun à sa manière, nous avons jeûné, nous avons marché ensemble.
     De cette façon, nous avons essayé d'ouvrir nos coeurs à la réalité divine, au-delà de nous-mêmes, et à nos frères en humanité.
     Oui, tandis que nous avons
jeûné, nous avons gardé présentes à l'esprit les souffrances que des guerres dépourvues de sens ont provoquées et provoquent encore dans l'humanité. Par là, nous avons essayé d'être spirituellement proches de ces millions d'êtres qui sont victimes de faim à travers le monde entier.
     Tandis que nous
marchions en silence, nous avons réfléchi au chemin que parcourt la famille humaine: soit dans l'hostilité, si nous ne savons pas nous accepter les uns les autres avec amour; soit comme une route commune vers notre haute destinée, si nous comprenons que les autres sont nos frères et nos soeurs. Le fait même que, de diverses régions du monde, nous soyons venus à Assise est en soi un signe de ce chemin commun que l'humanité est appelée à parcourir. Ou bien nous apprenons à marcher ensemble dans la paix et l'harmonie, ou bien nous partons à la dérive pour notre ruine et celle des autres. Nous espérons que ce pèlerinage à Assise nous aura ré-appris à prendre conscience de l'origine commune et de la destinée commune de l'humanité. Puissions-nous y voir une préfiguration de ce que Dieu voudrait que soit le cours de l'histoire de l'humanité: une route fraternelle sur laquelle nous nous accompagnons les uns les autres vers la fin transcendante qu'il établit pour
nous.
     Prière, jeûne, pèlerinage.
     6. Cette journée à Assise nous a aidés à devenir plus conscients de nos engagements religieux. Mais elle a aussi donné au monde, qui nous regarde par les médias, une plus grande conscience de la responsabilité de chaque religion en ce qui concerne les problèmes de la guerre de la paix.
     Plus peut-être que jamais auparavant dans l'histoire, le lien intrinsèque qui unit une attitude religieuse authentique et le grand bien de la paix est devenu évident pour tous. Quel poids terrible à porter pour les épaules humaines! Mais, en même temps, quelle vocation merveilleuse et exaltante à suivre!
     Bien que la prière soit en elle-même une action, cela ne nous dispense pas des actions pour la paix. Ici, nous agissons comme les hérauts de la conscience morale de l'humanité en tant que telle, de l'humanité qui désire la paix, qui a besoin de la paix.
     7. Il n'y a pas de paix sans un amour passionné de la paix. Il n'y a pas de paix sans une volonté farouche de réaliser la paix.
     La paix attend ses prophètes. Ensemble, nous avons rempli nos yeux de visions de paix: elles libèrent des énergies pour un nouveau langage de la paix, pour de nouveaux gestes de paix, des gestes qui vont briser les chaînes fatales des divisions héritées de l'histoire ou engendrées par les idéologies modernes.
     La paix attend ses bâtisseurs. Tendons la main à nos frères et à nos soeurs pour les encourager à bâtir la paix sur les quatre piliers que sont la vérité, la justice, l'amour et la liberté (cf.
Pacem in terris).
     La paix est un chantier ouvert à tous et pas seulement aux spécialistes, savants et stratèges. La paix est une responsabilité universelle: elle passe par mille petits actes de la vie quotidienne. Par leur manière journalière de vivre avec les autres, les hommes font leur choix pour ou contre la paix. Nous remettons la cause de la paix spécialement aux jeunes. Que les jeunes aident à libérer l'histoire des fausses routes où se fourvoie l'humanité!
     La paix n'est pas seulement entre les mains des individus mais aussi des nations. Aux nations revient l'honneur de fonder leur action pacificatrice sur la conviction que la dignité humaine est sacrée et sur la reconnaissance de l'indiscutable égalité des hommes entre eux. Nous invitons instamment les responsables des nations et des organisations internationales à susciter inlassablement des structures de dialogue partout où la paix est menacée ou déjà compromise. Nous apportons notre soutien à leurs efforts souvent harassants pour maintenir ou rétablir la paix. Nous renouvelons nos encouragements à l'Organisation des Nations Unies, afin qu'elle réponde pleinement à l'ampleur et à la grandeur de sa mission universelle de paix.
     8. En réponse à l'appel que j'ai lancé depuis Lyon en France, le jour où les catholiques célèbrent la fête de saint François, nous espérons que les armes se sont tues, que les attaques ont cessé. Cela serait un premier résultat significatif de l'efficacité spirituelle de la prière. En fait, cet appel a retenti en beaucoup de coeurs et sur beaucoup de lèvres, partout dans le monde, particulièrement là où les hommes souffrent de la guerre et de ses conséquences.
     Il est vital de choisir la paix et les moyens de l'obtenir. La paix, si fragile de nature, exige que l'on veille sur elle constamment et intensément. Sur ce chemin, nous avancerons à pas sûrs et redoublés, car jamais sans doute comme aujourd'hui les hommes n'ont disposé d'autant de moyens pour construire une vraie paix. L'humanité est entrée dans une ère d'irrésistible solidarité et d'insatiable faim de justice sociale. C'est notre chance. C'est aussi notre tâche, que la prière nous aide à accomplir.
     9. Ce que nous avons fait aujourd'hui à Assise, en priant et en témoignant de notre engagement pour la paix, nous devons continuer à le faire chaque jour de notre vie. Car ce que nous avons fait aujourd'hui est vital pour le monde. Si le monde doit continuer, et si les hommes et les femmes doivent y survivre, le monde ne peut pas se passer de la prière.
     C'est la leçon permanente d'Assise: c'est la leçon de saint François qui a incarné un idéal attirant pour nous; c'est la leçon de sainte Claire, la première de ses disciples. Cet idéal est fait de douceur, d'humilité, d'un sens profond de Dieu, et de l'engagement à servir tous ses frères. Saint François était
un homme de paix. Nous nous rappelons qu'il abandonna la carrière militaire qu'il avait suivie un temps dans sa jeunesse, et qu'il découvrit la valeur de la pauvreté, la valeur d'une vie simple et austère, dans l'imitation de Jésus-Christ qu'il désirait servir. Sainte Claire était, par excellence, la femme de la prière. Son union à Dieu dans la prière soutenait François et ses disciples, comme elle nous soutient aujourd'hui. François et Claire sont des exemples de paix: avec Dieu, avec soi-même, avec tous les hommes et toutes les femmes de ce monde. Que ce saint homme et cette sainte femme inspirent tous les hommes d'aujourd'hui afin qu'ils aient la même force de caractère, le même amour de Dieu et du prochain pour continuer sur le chemin où nous devons marcher ensemble!
     10. Marqués par l'exemple de saint François et de sainte Claire, vrais disciples du Christ, convaincus à nouveau par l'expérience de cette Journée que nous avons vécue ensemble, nous nous engageons à réexaminer notre conscience, afin. d'entendre plus fidèlement sa voix, de purifier nos esprits des préjugés, de la colère, de l'inimitié, de la jalousie et de l'envie. Nous chercherons à être des artisans de paix en pensée et en action, l'esprit et le coeur tendus vers l'unité de la famille humaine. Et nous appelons à faire de même nos frères et nos soeurs qui nous entendent.
     Nous faisons cela en étant conscients de nos limites humaines et du fait que, laissés à nous-mêmes, nous échouerons. C'est pourquoi nous réaffirmons et nous reconnaissons que l'avenir de notre vie et de la paix dépend toujours du don que Dieu nous fait.
     Dans cet esprit, nous voudrions que les responsables du monde sachent que nous implorons humblement Dieu pour la paix. Mais nous leur demandons aussi de reconnaître leurs responsabilités et de renouveler leur engagement à travailler pour la paix, à mettre en oeuvre la stratégie de la paix avec courage et inspiration.
     11. Permettez-moi de me tourner vers chacun de vous, Représentants des Eglises et des Communautés ecclésiales chrétiennes et des Religions du monde, vous qui êtes venus à Assise pour cette Journée de prière, de jeûne et de pèlerinage.
     A nouveau, je vous remercie d'avoir accepté mon invitation à venir ici pour cet acte qui porte témoignage devant le monde.
     Je remercie aussi tous ceux qui ont rendu possible notre présence ici, en particulier nos frères et soeurs d'Assise.
     Et par-dessus tout, je remercie Dieu, le Dieu et Père de Jésus-Christ, pour cette Journée de grâce pour le monde, pour chacun de vous, et pour moi-même.
     Je le fais avec les paroles attribuées à saint François:
     "Seigneur, fais de moi un instrument de ta paix; / là où se trouve la haine, que je mette l'amour; / là où se trouve l'offense, que je mette le pardon; / là où se trouve le doute, que je mette la foi; / là où se trouve le désespoir, que je mette l'espérance; / là où se trouvent les ténèbres, que je mettre la lumière; / là où se trouve la tristesse, que je mette la joie.
     "O divin Maître, fais que je ne cherche pas tant d'être consolé que de consoler; d'être compris que de comprendre; d'être aimé que d'aimer; car c'est en donnant que nous recevons; c'est en pardonnant que nous sommes pardonnés, et c'est en mourant que nous naissons à la vie éternelle".


Salut aux personnalités présentes

     A la suite de la rencontre de prière pour la paix, sur la place de la Basilique inférieure de Saint-François, le Saint-Père a adressé le salut suivant aux personnalités réunies:

     A toutes les hautes personnalités présentes et à tous ceux qui se sont associés à cette initiative de prière, j'adresse un salut fraternel et un message d'espérance: la paix est possible, si tous les hommes veulent progresser dans la vérité, fondement de la paix.
     Pour la première fois sans doute dans l'histoire humaine, Eglises chrétiennes et religions de toutes les parties du monde se sont réunies en un même lieu pour montrer que la paix est un impératif de la conscience des croyants engagés dans la recherche de la vérité sur Dieu, sur notre destinée, sur l'histoire de l'humanité.
     J'invite tous les hommes de bonne volonté à s'engager avec une générosité. renouvelée par la promotion de la paix.

     En début de soirée Jean-Paul II, après une pause de repos au couvent de Saint François, reprenait l'hélicoptère, au Stade Maratona d'Assise, pour retourner au Vatican.


(1) Osservatore Romano, 4 novembre 1986 — N. 44