Les grandes
orientations de la constitution « de sacra Liturgia
»
Dix ans
après la constitution sur la liturgie, il est encore trop
tôt pour qu'on puisse mesurer les conséquences historiques
d'un tel événement, sa place et son importance dans
l'histoire de la liturgie occidentale et l'histoire de
l'Eglise, mais il convient de commémorer ce grande acte
conciliaire, de rappeler son contenu, la portée qu'il avait
pour le Concile et l'arrière-plan historique qui
l'explique.
Même si un grand
rassemblement conciliaire, et la manière dont Dieu y
intervient, contiennent toujours plus que les préparations
historiques qui ont précédé, la constitution est évidemment
l'aboutissement et le fruit d'un demi-siècle ou un siècle
de mouvement liturgique. Plutôt que d'en rappeler une fois
de plus les grands courants et les principaux acteurs, dont
plusieurs sont encore vivants, contentons-nous de faire
remarquer qu'aussi bien les Papes que les couches les plus
diverses du catholicisme y ont joué tour à tour un grand
rôle, et que les clichés soit de la Papauté unique moteur
soit de la hiérarchie freinant constamment un mouvement
toujours venu de la base doivent être remplacés par une vue
beaucoup plus nuancée d'une réalité historique complexe.
Le Prooemium de la constitution indique son
but: instaurare et fovere la liturgie, essentiellement pour le rite
romain et l'Eglise latine, et son contenu: les normes
pratiques de cette instauratio et les principes qui doivent guider toute
la vie liturgique. C'est dire que la constitution contient
à la fois un programme de réforme et une vision de la
liturgie, qu'elle est inséparablement doctrinale et
disciplinaire, une contemplation proposée et une action
décidée. Cela n'est pas dû seulement au désir de donner les
raisons d'un changement si important, ou de justifier le
Concile d'être entré dans des questions pratiques. La
liturgie de l'Eglise engage sa lex credendi, la vision qu'on a de la liturgie fait
corps avec une vision de l'Eglise et de l'existence
chrétienne.
La première grande
orientation de la constitution est que la liturgie a besoin
d'une instauratio, non par archéologie mais par
ressourcement, par un retour aux sources de sa jeunesse,
par le dégagement d'adjonctions vieillies et la remise en
valeur des grandes structures et des valeurs essentielles
qui étaient si apparentes et si efficaces dans la liturgie
de l'Eglise ancienne. A cette orientation est étroitement
liée la restauration de la participation active des
fidèles, qui a une portée doctrinale profonde: la
participation active fait à la fois mieux voir ce qu'est
l'Ecclesia et l'importance pour celle-ci des
sacrements et des nourritures les plus authentiques de la
foi. En troisième lieu l'instauratio de la liturgie est liée à une théologie
de l'histoire du salut et à la célébration du mystère
pascal, qui est comme le coeur vivant du peuple de Dieu.
A ces orientations de la
constitution il faut en ajouter une quatrième, qui
récapitule les autres, à savoir son orientation pastorale,
au sens le plus profond de ce mot. La constitution, comme
le mouvement liturgique dont elle est l'aboutissement, est
animée par la conviction que la liturgie est pastorale par
sa nature même, et c'est pour le bien pastoral de l'Eglise
aujourd'hui que les Pères conciliaires ont décidé
l'instauratio des livres liturgiques. Ici le
ressourcement et l'adaptation à un temps nouveau ne
s'opposent nullement, même si le Concile a été peu sensible
à la mutation culturelle des années 60, dont l'usage des
langues vernaculaires dans la liturgie a depuis fait
découvrir toute l'ampleur.
S'il est essentiel à la
constitution de rendre pleinement à la liturgie le rôle
vivant et populaire qu'elle avait dans l'Eglise ancienne,
la constitution a aussi veillé à marquer, chaque fois qu'il
y avait lieu, la continuité entre ses propres affirmations
et celles du concile de Trente, là où celui-ci avait eu à
défendre contre les contestations soit la légitimité
dogmatique des usages liturgiques catholiques soit le
caractère sacrificiel de l'Eucharistie. A cet égard il n'y
a pas de meilleur commentaire de Sacrosanctum Concilium
que la constitution de Paul
VI promulguant le Missale
instauratum, avec
le Prooemium de l'Institutio Missalis
qui la prolonge: le missel de
Paul VI et l'ensemble de la réforme liturgique sont fidèles
aussi bien à Trente qu'à Vatican II, en même temps que
peut-être ils dépassent les objections du XVIe siècle par
une fidélité plus profonde aux sources de la liturgie
catholique.
On ne peut séparer la
constitution sur la liturgie de l'ensemble de l'oeuvre du
Concile, dans laquelle cette constitution a eu, comme le
Cardinal Garrone l'a écrit en de belles pages dédiées au
Cardinal Lercaro, un rôle déterminant. En ce qui concerne
en particulier la participation active et l'orientation
ecclésiologique de la liturgie, ainsi que la fonction des
Conférences épiscopales, la constitution est prolongée et
approfondie par les autres documents conciliaires, avec
lesquels elle fait corps. Et il y a comme un éclairage
réciproque entre le dernier document du Concile, celui sur
le rapport de l'Eglise au monde de ce temps, et celui sur
la liturgie, dont Paul VI disait, le 4 décembre 1963, qu'il
était « le premier examiné et le premier aussi, en un
certain sens, par sa valeur intrinsèque et pour son
importance dans la vie de l'Eglise ».
PIERRE-MARIE GY,
o.p.