SECRETARIATUS AD CHRISTIANORUM UNITATEM
FOVENDAM
Sur la position de
l'Eglise catholique en matière d'Eucharistie commune entre
chrétiens de diverses confessions
1. Dans ces
derniers temps, en diverses parties du monde, des
initiatives ont été prises au sujet de la participation
commune à l'Eucharistie, engageant d'une part fidèles et
clergé de l'Eglise catholique et d'autre part chrétiens et
pasteurs d'autres Eglises et communautés ecclésiales. Il
s'agit tantôt d'admission de fidèles catholiques à la
communion eucharistique protestante ou anglicane, tantôt de
participation de protestants et d'anglicans à la communion
eucharistique dans l'Eglise catholique, tantôt encore de
célébration eucharistique commune célébrée conjointement
par des ministres appartenant à des Eglises et communautés
ecclésiales encore séparées et à laquelle participent des
fidèles de ces communautés.
Sur ce sujet de grande
importance théologique, pastorale et surtout oecuménique,
nous voulons rappeler les normes de l'Eglise telles
qu'elles ont été récemment formulées.
2. Le deuxième Concile du
Vatican s'est prononcé à ce sujet dans le décret sur
l'oecuménisme, Unitatis
Redintegratio.
Après avoir rappelé que les prières communes pour l'unité
sont un moyen efficace de demander la grâce de l'unité et
constituent une expression authentique des liens par
lesquels les catholiques demeurent unis avec les autres
chrétiens, le décret continue:
« Cependant il n'est pas
permis de considérer la "communicatio in sacris" comme un
moyen à employer sans réserve pour rétablir l'unité des
chrétiens. Une telle "communion" dépend surtout de deux
principes: unité de l'Eglise qu'elle doit exprimer,
participation aux moyens de grâce. L'expression de l'unité
empêche la plupart du temps cette "communion". La grâce à
procurer la recommande quelquefois. Sur la façon pratique
d'agir, eu regard aux circonstances de temps, de lieux et
de personnes, c'est l'autorité épiscopale locale qui doit
prudemment donner des instructions, à moins qu'il n'y ait
eu d'autres dispositions de la Conférence épiscopale selon
ses propres statuts, ou du Saint-Siège »
(Unitatis
Redintegratio,
8).
3. Dans la mise en oeuvre de
ces principes généraux, le Concile nous invite à bien
considérer la « condition particulière des Eglises d'Orient
» (Unitatis
Redintegratio,
14) et d'en tirer les conséquences appropriées:
« Puisque ces Eglises, bien
que séparées, ont de vrais sacrements, surtout en vertu de
la succession apostolique: le sacerdoce et l'Eucharistie,
qui les unissent intimement à nous, une certaine
"communicatio in sacris", dans des circonstances
favorables, et avec l'approbation de l'autorité
ecclésiastique, est non seulement possible, mais même
recommandable » (Unitatis
Redintegratio,
15).
Le décret sur les Eglises
orientales catholiques, Orientalium
Ecclesiarum,
entrant dans des précisions, permet l'accès aux sacrements
de Pénitence, d'Eucharistie et d'Onction des malades aux
orientaux qui ne sont pas en pleine communion avec le siège
apostolique de Rome, qui se trouvent dans les conditions
requises. Il autorise également les catholiques à demander
ces mêmes sacrements aux prêtres orientaux chaque fois que
la nécessité ou une véritable utilité spirituelle le
demandent et que l'accès à un prêtre catholique s'avère
matériellement ou moralement impossible. Il recommande en
outre les contacts à ce sujet entre autorités
ecclésiastiques des Eglises en cause (cfr.
Orientalium
Ecclesiarum 27,
29).
4. Dans la section du décret
sur l'oecuménisme (Unitatis
Redintegratio)
consacrée aux « Eglises et communautés ecclésiales séparées
en Occident », qui groupe des confessions chrétiennes très
diverses, le Concile a abordé le problème théologique
sous-jacent aux relations sacramentelles eucharistiques
avec les communautés chrétiennes dans lesquelles ne se
réalisent pas les mêmes conditions que dans les Eglises
d'Orient:
« Certes, les communautés
ecclésiales séparées de nous n'ont pas avec nous la pleine
unité dérivant du baptême, et nous croyons, surtout par
suite du défaut du sacrement de l'Ordre, qu'elles n'ont pas
conservé la substance propre et intégrale du Mystère
eucharistique. Néanmoins, en célébrant à la Sainte Cène le
mémorial de la mort et de la résurrection du Seigneur,
elles professent que la vie consiste dans la communion au
Christ et elles attendent son retour glorieux. Il faut donc
que la doctrine sur la Cène du Seigneur, les autres
sacrements, le culte et les ministères de l'Eglise, fassent
l'objet du dialogue » (Unitatis
Redintegratio,
22).
On remarquera que
l'appréciation doctrinale sur l'Eucharistie de ces
communautés est liée à un appel à un dialogue sur
l'Eucharistie et toute la vie sacramentelle, avec une
mention spéciale des ministères de l'Eglise. On sait
l'importance décisive que l'Eglise catholique accorde à
l'enseignement traditionnel sur la nécessité et les
conditions d'existence du sacerdoce ministériel de
succession apostolique.
5. Les dispositions prises
par le deuxième Concile du Vatican ont été appliquées par
le Directoire oecuménique approuvé par le Saint-Père le 27
avril 1967 (publié dans les A.A.S. le 5 juillet de la même année).
En ce qui concerne les
relations eucharistiques avec les orientaux qui ne sont pas
en pleine communion avec le Siège apostolique de Rome, le
Directoire reproduit les dispositions du Concile, avec
certaines précisions utiles notamment en matière de
réciprocité et d'accord préalable entre les autorités
ecclésiastiques des Eglises concernées (Directoire
oecuménique,
39-47).
6. Le Directoire est entré
dans plus de détails pour les communautés chrétiennes, avec
lesquelles nous n'avons pas le fondement ecclésiologique et
sacramentel qui nous unit notamment aux Eglises d'Orient.
Voici comment il formule ses normes après les avoir
justifiées doctrinalement:
« La célébration des
sacrements est une action de la communauté qui célèbre,
réalisée dans cette communauté, dont elle manifeste l'unité
dans la foi, le culte et la vie. Là donc où cette unité de
foi concernant les sacrements fait défaut, la participation
des frères séparés avec des catholiques, particulièrement
dans les sacrements d'Eucharistie, de Pénitence et
d'Onction des malades n'est pas permise. Cependant, comme
les sacrements sont à la fois des signes d'unité et des
sources qui procurent la grâce (cfr. Unitatis
redintegratio, 8)
l'Eglise peut, pour des raisons suffisantes, permettre à un
frère séparé d'accéder à ces sacrements. Cet accès peut
être permis à un frère séparé en danger de mort ou en
situation d'urgente nécessité (pendant une persécution, en
prison), si le frère séparé ne peut pas accéder au ministre
de sa propre confession et s'il demande spontanément ces
sacrements à un prêtre catholique, à condition qu'il
professe sur ces sacrements une foi conforme à celle de
l'Eglise catholique et qu'il soit convenablement disposé.
Dans d'autres cas de semblable urgente nécessité, la
décision appartiendra à l'Ordinaire du lieu ou à la
Conférence épiscopale.
Le catholique, dans des
circonstances semblables, ne peut demander ces sacrements,
si ce n'est à un ministre qui a reçu validement le
sacrement de l'Ordre » (Directoire, 55).
7. Commentant ce passage, Son
Eminence le cardinal Bea, président du Secrétariat pour
l'unité des chrétiens, un mois avant sa mort, tint à en
mettre en lumière le sens exact:
« Ces textes bien précis
déterminent les conditions requises pour admettre un
anglican ou un protestant à la communion eucharistique dans
l'Eglise catholique. Il ne suffit donc pas qu'un de ces
chrétiens soit spirituellement bien disposé et qu'il
demande spontanément la communion à un ministre catholique;
il faut avant tout que se vérifient deux autres conditions:
qu'il tienne sur l'Eucharistie la foi que professe l'Eglise
catholique elle-même et qu'il ne puisse accéder à un
ministre de sa propre confession.
Le Directoire cite en exemple
trois cas de force majeure où ces conditions peuvent se
vérifier: le péril de mort, la persécution,
l'emprisonnement. Dans les autres cas, l'Ordinaire du lieu
ou la Conférence épiscopale pourront donner la permission,
si celle-ci est sollicitée, à condition toutefois qu'il
s'agisse de cas d'urgente nécessité semblables à ceux cités
en exemple et où donc se vérifient les même conditions.
Quand l'une de ces conditions
fait défaut, l'admission à la communion eucharistique dans
l'Eglise catholique n'est pas possible »
(Note sur
l'application du Directoire
oecuménique,
publiée dans l'Osservatore Romano
du 6 octobre 1968).
8. A propos du rôle que le
Directoire est appelé à jouer dans l'action pastorale de
l'Eglise, il nous paraît indiqué de rappeler ici les
paroles que le Saint-Père adressait le 13 novembre 1968 aux
membres du Secrétariat pour l'unité des chrétiens:
« Nous n'avons pas besoin de
vous dire que, pour promouvoir efficacement l'oecuménisme,
il faut aussi le guider, en soumettre la mise en oeuvre à
des règles bien précises. Dans notre pensée, le Directoire
oecuménique n'est pas un recueil de conseils qu'il serait
loisible d'accueillir ou d'ignorer. C'est une véritable
instruction, un exposé de la discipline à laquelle doivent
se soumettre ceux qui veulent vraiment servir l'oecuménisme
» (L'Osservatore
Romano, 14
novembre 1968).
9. Le Secrétariat pour
l'unité des chrétiens suit ce problème de très près. Il a
pris lui-même diverses initiatives en ce domaine.
Récemment, au cours de son assemblée plénière
(Congregatio
plenaria, dont
les membres sont quarante évêques du monde entier), tenue à
Rome du 18 au 28 novembre dernier, il s'en est occupé avec
grande attention. Il se réjouit également des travaux qui
sont effectués dans le monde entier pour approfondir la
théologie de l'Eglise, du ministère et de l'Eucharistie,
comme sacrement et comme sacrifice, dans le contexte
historique de la division des chrétiens.
Il prend connaissance avec
intérêt et profit des efforts faits pour clarifier la
problématique et pour préciser le vocabulaire. Il est
heureux surtout du dialogue interconfessionnel sur ce sujet
qui se poursuit actuellement soit au plan local soit à
l'échelle mondiale. Il manifeste l'espoir que ces
entretiens serviront à rapprocher les positions. Toutefois
il constate que jusqu'à présent ces dialogues n'ont pas
encore abouti à des résultats capables d'être adoptés de
part et d'autre par ceux qui ont la responsabilité des
Eglises et communautés ecclésiales en cause.
Pour l'Eglise catholique, il
n'y a donc pas lieu de modifier actuellement les normes
du Directoire
oecuménique rappelées plus haut. La ligne de conduite
qui y est tracée résulte de la réflexion de l'Eglise sur sa
propre foi et de la considération des besoins pastoraux du
peuple fidèle. Avant d'envisager un autre comportement en
matière d'Eucharistie commune, il faudra clairement établir
qu'un éventuel changement restera rigoureusement conforme à
la profession de foi de l'Eglise et qu'il servira à la vie
spirituelle de ses membres.
10. Au moment où va se
commencer la semaine de prière pour l'unité, nous mesurons
combien le désir d'une Eucharistie commune est un puissant
stimulant de la recherche de la parfaite unité ecclésiale
de tous les chrétiens, telle que le Christ l'a voulue.
Cette aspiration peut être très opportunément exprimée dans
les célébrations qui prendront place durant cette semaine
d'imploration. Celles-ci pourraient en effet comporter,
outre la lecture et la méditation de l'Ecriture, des
éléments qui orientent vers l'Eucharistie commune espérée:
notre reconnaissance pour l'unité partielle déjà obtenue,
notre regret des divisions qui demeurent, et notre ferme
propos de tout mettre en oeuvre pour les surmonter, enfin
notre supplication au Seigneur de hâter le jour où nous
pourrons célébrer ensemble le mystère du Corps et du Sang
du Christ.
Rome, le 7 janvier 1970
Card. Jean
Willebrands, Président
fr. Jérôme Hamer, op.,
Secrétaire