La prière de
consécration pour l'ordination épiscopale
(*)
Le 18 juin
1968 a été promulguée la Constitution apostolique
Pontificalis Romani
recognitio,
approuvant le nouveau cérémonial pour l'ordination du
diacre, du prêtre et de l'évêque. Le changement le plus
marquant apporté par ce document est sans conteste
l'introduction d'une nouvelle prière consécratoire pour
l'ordination à l'épiscopat.
Le document romain rappelle
la doctrine de la Constitution Lumen gentium
sur l'épiscopat comme degré
suprême du sacrement de l'ordre: « Par la consécration
épiscopale, est conférée la plénitude du sacrement de
l'ordre, que la coutume liturgique de l'Eglise et la voix
des saints Pères désigne(nt) en effet sous le nom de
sacerdoce suprême, la réalité totale du ministère sacré. La
consécration épiscopale, en même temps que la charge de
sanctification, confère aussi des charges d'enseigner et de
gouverner, lesquelles cependant, de par leur nature, ne
peuvent s'exercer que dans la communion hiérarchique avec
le chef du collège et ses membres. En effet, la Tradition
qui s'exprime surtout par les rites liturgiques et par
l'usage de l'Eglise, tant orientale qu'occidentale, montre
à l'évidence que par l'imposition des mains et les paroles
de la Consécration, la grâce de l'Esprit-Saint est donnée
et le caractère sacré imprimé, de telle sorte que les
évêques, d'une façon éminente et visible, tiennent la place
du Christ lui-même, Maître, Pasteur et Pontife, et jouent
son rôle (1). »
C'est pour mieux mettre en
valeur cette doctrine du deuxième concile du Vatican que le
formulaire de la prière consécratoire pour l'ordination
épiscopale est maintenant remplacé par une oraison
nouvelle, extraite d'un document du début du 3e siècle de
notre ère, la Tradition apostolique
d'Hippolyte (2).
Néanmoins, ce texte ancien a toujours été en usage jusqu'à
nos jours, sous une forme plus développée, dans la liturgie
des Coptes et des Syriens occidentaux (3).
Dans le rite lui-même, cette
prière fait immédiatement suite à l'imposition des mains de
l'évêque consécrateur, puis des autres évêques, sur la tête
de l'élu. Le texte de ce formulaire remonte à une époque
succédant immédiatement aux deux premiers siècles
chrétiens, ère des Pères apostoliques et des Pères
apologistes, successeurs des auteurs du Nouveau Testament.
L'antiquité de cette prière se révèle d'ailleurs par un
vocabulaire et une doctrine enracinés dans la toute
première tradition chrétienne.
Le commentaire présenté ici
se base sur la version présentée par Dom Botte dans une
édition récente de la Tradition apostolique (4).
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Deus et Pater
Domini nostri lesu Christi,
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Dieu et Père de Notre
Seigneur Jésus-Christ,
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Pater
misericordiarum et fleas totius consolationis,
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Père des miséricordes
et Dieu de toute consolation (2 Co 1, 3),
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qui in excelsis
habitas, et humilia respicis,
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qui habites au plus
haut (des cieux) et regardes ce qui est humble (Ps
112, 56),
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qui cognascis omnia
antequam nascantur,
|
qui connais toutes
choses avant qu'elles soient (Dn
13,42), |
Comme toutes les prières chrétiennes primitives, celle-ci s'ouvre par une invocation (5). Elle commence par le début de la « bénédiction » initiale de la seconde épître aux Corinthiens, puis se poursuit par deux propositions relatives, dont l'une évoque en une locution psalmique la grandeur et la condescendance du Dieu Père, l'autre souligne sa prescience, avec les expressions de la prière de Suzanne dans le supplément du Livre de Daniel. Cette dernière affirmation prépare le développement qui suit, où est mise en lumière la connaissance initiale et éternelle de Dieu sur le mystère de l'Eglise.
Cette insistance sur la prescience de Dieu est dans la ligne des livres sapientiaux et des épîtres pauliniennes. Le Temple de Salomon était l'image de la Tente sacrée que Dieu prépara dès l'origine (ap'arkhês) (Sg 9, 8). D'autre part, saint Paul parle de la sagesse de Dieu, sagesse cachée que Dieu a prédestinée avant les siècles pour la gloire des croyants (1 Co 2, 7).
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tu qui dedisti in
Ecclesia tua normas (orous) per verbum gratiae
tuae (dia
logou kharitos sou), |
toi qui as donné les
règles de ton Eglise par la parole de ta grâce,
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qui praedestinasti
ex principio (ap'arkhês)
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qui as prédestiné dès
l'origine
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genus
iustorum (genos dikaion) ab
Abraham, |
la race des justes
(descendants) d'Abraham,
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qui
constituisti (katastêsas)
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qui as institué
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principes et
sacerdotes, |
des chefs et des
prêtres,
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et sanctuarium tuum
sine ministerio (aleitourgêton) non
dereliquisti, |
et n'as pas laissé ton
sanctuaire sans service;
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cui ab initio
mundi (apo
katabolês kosmou) placuit
(eudokêsas)
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(toi) à qui il a plu,
dés la fondation du monde,
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in his quos
elegisti (êretisô) glorificari: |
d'être glorifié en ceux
que tu as choisis:
|
Un préambule théologique se développe en quatre propositions relatives qui exposent le plan de Dieu par rapport à l'Eglise. Tout d'abord, Dieu a donné des règles (6) pour l'organisation de son Eglise. Celles-ci ont été données par la parole de sa grâce (dia logou kharitas sou). L'expression est propre à saint Luc: de la bouche de Jésus sortent les paroles de la grâce, lors de sa prédication dans la synagogue de Nazareth (Lc 4, 22); dans les Actes, la parole de la grâce, c'est la prédication des apôtres, le message du salut (Ac 14, 3; 20, 32). Le texte postérieur des Constitutions apostoliques développe comme suit ce passage: « (Tu as donné les règles) par la venue de ton Christ dans la chair sous le témoignage du Paraclet, par tes apôtres et par les évêques qui, par ta grâce, sont à notre tête » (VIII, 5, 3.)
Depuis l'origine du monde (ap'arkhês), Dieu, qui connaît toutes choses avant qu'elles existent, a prédestiné la race des justes (genos dikaiôn) descendants d'Abraham. Il s'agit sans doute de l'ancien Israël, voué au culte du vrai Dieu. Mais il ne faut pas exclure que la race des justes se continue dans l'Eglise du Christ. Car dans la littérature chrétienne primitive la locution "to genos ton dikaiôn" désigne l'Eglise. Ainsi, dans la prière de Polycarpe: « Dieu de toute la race des justes qui vivent en ta présence » (Martyre de Polycarpe, XIV, 1). On parle plus loin de « l'adversaire de la race des justes » (Ibidem, XVII, 1). Cette expression est mise en rapport avec Abraham, le père des croyants, lui qui, en raison de sa foi, fut déclaré juste devant Dieu. Commentant le texte de Gn 17, 5 à la lumière de l'enseignement de saint Paul en Rm 4, 11, l'auteur de l'Epître de Barnabé écrit: « Qu'est-ce que Dieu dit à Abraham, lorsqu'il fut le seul à croire et que sa foi lui fut imputée comme justice? Voici, je t'ai établi, (toi) Abraham, comme père des peuple incirconcis qui croient à Dieu. » (XIII, 7) (7). Telle est la race des justes, prédestinée dès l'origine: « Dieu vous a choisis dès l'origine (eilato umas o theos ap'arkhês) pour le salut » (2 Th 2, 13) (8).
Pour ces descendants d'Abraham, Dieu a établi des chefs et des prêtres (arkhontas... kai iereis katastêsas). Le couple chefs et prêtres est fréquent dans l'Ancien Testament, pour désigner les représentants de l'autorité civile et religieuse (9).
L'institution des chefs et des prêtres est signifiée par le verbe "kathistanai", établir. Poursuivant l'usage de l'Ancien Testament, les écrits du Nouveau emploient le même verbe. Ainsi selon He 5, 1, le Christ est établi (kathistatai) grand prêtre par Dieu. Dans l'Eglise, les diacres sont établis par les apôtres (Ac 6, 5), les presbytres doivent être établis par Tite (Tt 1, 5) (10). Le même verbe est employé par les premiers documents de la tradition pour l'institution des successeurs des apôtres et des évêques: « Les apôtres... ont établi (katastatheis) les ministres dont nous avons parlé et posèrent ensuite la règle qu'à leur mort d'autres hommes éprouvés succéderaient à leurs fonctions. » (1re Epître de Clément, XLIV, 2). Selon Irénée de Lyon, Polycarpe a été établi (katasthateis) évêque par les apôtres (Irénée, Traité contre les hérésies, livre III, 3, 4).
Cette institution de chefs et de prêtres dans l'ancienne alliance avait pour but d'assurer la permanence du service cultuel dans le sanctuaire: « Tu n'as pas laissé ton sanctuaire sans ministres du culte (aleitourgêton). » Cette même disposition doit se poursuivre dans l'Eglise qui, selon la théologie du Nouveau Testament, est le véritable sanctuaire, le Temple nouveau (11).
Depuis l'origine du monde (apo katabolês kosmou), Dieu a préparé le Royaume pour ses élus (Mt 25, 34). Trois verbes employés dans le formulaire expriment dans les évangiles des relations entre Dieu et Jésus: en celui-ci le Père s'est complu (Mt 3, 17; Mc 1, 11 au baptême; Mt 17, 5; 2 P 1, 17 à la transfiguration; Mt 12, 18 citant Is 42, 1); selon ce dernier passage du livre d'Isaïe, Dieu a choisi Jésus (an êretisa); enfin en Jésus, Dieu est glorifié (Jn 13, 31). D'une manière générale, ce dernier verbe sera appliqué à tous les élus: lors de la Parousie, le Seigneur Jésus viendra « être glorifié en tous ses saints » (2 Th 1, 10 citant implicitement Ps 88, 8). Néanmoins, on pense ici davantage à ceux-là dont on va parler dans la seconde partie de la prière, et qui devront remplacer les chefs et les prêtres de l'ancienne Alliance, pour assurer la permanence du culte dans le sanctuaire nouveau.
« L' intervention de Dieu pour l'établissement d'un nouvel évêque n'est pas un acte isolé; il s'insère dans le développement continu du dessein divin sur le monde (12). » Tel est le sens profond de cette brève évocation du plan de Dieu, prévu depuis les origines.
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Et nunc
effunde (epikhee)
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Maintenant encore
répands |
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super hunc Electum
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sur cet Elu
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eam
virtutem (dunamin),
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la puissance
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quae a te est,
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qui vient de toi,
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Spiritum
principalem (tou êgemonikou
pneumatos) |
(celle) de l'Esprit
souverain,
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quem dedisti
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que tu as donné
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dilecto Filio
tuo (paidos)
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à ton Fils bien-aimé
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lesu Christo,
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Jésus-Christ,
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quem ipse donavit
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qu'il a donné lui-même
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sanctis Apostolis,
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à tes saints Apôtres,
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qui constituerunt
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qui ont fondé
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Ecclesiam
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l'Eglise
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per singula loca
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en tout lieu
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ut sanctuarium
tuum,
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(comme) ton sanctuaire,
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in gloriam
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pour la gloire
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et laudem
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et la louange
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indeficientem
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incessante
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nominis
tui (13).
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de ton nom.
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Après l'énumération des oeuvres du plan de Dieu dans l'histoire du salut, la demande se précise. On demande à Dieu de répandre l'Esprit Saint sur le candidat à l'épiscopat.
Dans l'Ancien Testament, le verbe répandre est très fréquemment utilisé dans un contexte cultuel avec, comme complément, l'huile d'onction, que celle-ci soit sacerdotale comme en Ex 29, 7 et Lv 21, 10 ou royale (1 S 10, 1). Mais dans le Nouveau Testament, cette huile rituelle est remplacée par le Saint-Esprit: c'est l'Esprit de Dieu qui est répandu (Ac 2, 17 citant Jl 3, 1), le don du Saint-Esprit est répandu (Ac 10, 45). La première Epître de Clément parle de « l'Esprit de la grâce qui a été répandu sur nous » (XLVI, 6). On lit dans l'Epître de Barnabé: « Je vois en vous l'Esprit répandu sur vous, venant de la richesse de la source du Seigneur » (I, 3). Il s'agit donc du verbe technique lié à la mention de l'effusion du Saint-Esprit, considéré comme l'huile invisible qui sacre les rois, les prêtres et les prophètes de la nouvelle Alliance (14).
Cependant il s'agit ici d'une effusion de l'Esprit d'un genre spécial. L'expression puissance de l'Esprit est employée par Luc dans l'évangile, comme celle qui guidait Jésus au début de son ministère galiléen: Jésus va vers la Galilée dans la puissance de l'Esprit (en tê dunamei tou pneumatos) (Lc 4, 14). C'est la même puissance qui vient sur les apôtres à la Pentecôte pour en faire des témoins: « Vous recevrez la puissance du Saint-Esprit (lêmpsesthe dunamei... tou agiou pneumatos) » (Ac 1, 3).
De plus, dans le formulaire, l'Esprit est qualifié de souverain (êgemonikon). Il s'agit ici d'une allusion au Ps 50, 14 (dans la Septante), où nous lisons: « Fortifie-moi de l'Esprit souverain » (15). Dans la Tradition apostolique, chaque prière d'ordination demande une effusion de l'Esprit, mais avec une qualification différente, ce qui manifeste la diversité des charismes: pour le prêtre, on demande l'effusion de l'Esprit de grâce et de conseil du presbyterium (16), pour le diacre l'Esprit de grâce et de zèle (17). Pour l'évêque, c'est donc l'Esprit "êgemonikon", c'est-à-dire de souveraineté, de gouvernement.
Cet Esprit de souveraineté, Dieu l'a d'abord donné à son Fils. Le texte d'Hippolyte emploie l'expression archaïque d'enfant (pais) venant du livre d'Isaïe dans la version des Septante où il traduit Ebed, serviteur (41, 8; 42, 1; 52, 13) et surtout du Nouveau Testament (Mt 12, 13; Ac 3, 13; 4, 27 et 30). Le terme a perduré dans la littérature chrétienne primitive (Didaché, IX, 23; X, 23; 1re Epître de Clément, LIX, 2. 3. 4; Martyre de Polycarpe, XIV, 1. 3; XX, 2; Epître à Diognète, VIII, 9. 11; IX, 1). A cette dénomination archaïque est joint l'adjectif bien-aimé (êgapêmenos). Dans le Nouveau Testament, "agapêtos" est joint à Fils (Mt 3, 17; 17, 5; Mc 1, 11; 9, 7; Lc 3, 22 et 2 P 1, 17 dans les récits du baptême et de la transfiguration). Chez les premiers écrivains chrétiens, on trouve "pais agapêtos" (Martyre de Polycarpe, XIV, 1. 3; Epître à Diognète, VIII, 11), mais aussi "êgapêmenos pais" (1re Epître de Clément, LIX, 2. 3. 4).
C'est lors du baptême au Jourdain que Dieu a donné l'Esprit à Jésus. Mais celui-ci l'a donné aux apôtres après sa glorification. Le verbe donner est souvent lié à l'Esprit-Saint. On parle du don du Saint-Esprit (Ac 2, 38 et 10, 45), c'est-à-dire du don qui est le Saint-Esprit (18).
Le processus est donc ici clairement exprimé: Dieu donne l'Esprit souverain à son Enfant, Jésus-Christ; celui-ci le transmet aux apôtres. Et maintenant, on demande que Dieu donne le même Esprit à celui qui a été choisi par Dieu pour l'épiscopat. Le candidat est donc mis dans la même perspective que Jésus lors de son baptême et que les Douze à la Pentecôte: il reçoit une mission prophétique pour la proclamation de ce même message que Jésus et les apôtres ont promulgué après avoir reçu la puissance de l'Esprit.
Mais les apôtres ont fondé l'Eglise. Hippolyte emploie autre part la formule: « Les apôtres par qui l'Eglise a été fondée (19). » Ceux-ci ont fondé « en tout lieu » le nouveau sanctuaire: c'est le thème de la spiritualisation du culte que nous avons déjà rencontré. Dans le Nouveau Testament, l'expression lieu saint désigne le temple de Jérusalem (Mt 24, 15; Ac 6, 13-14; 21, 28). Mais désormais ce temple est le Corps du Christ (Jn 2, 19) et la communauté des fidèles (Ep 2, 21; 1 P 2, 5). Le sanctuaire nouveau est édifié pour la gloire et la louange incessante du nom de Dieu. « Une assemblée religieuse, écrit L. Cerfaux (20), est, par définition, destinée à louer Dieu et à manifester sa gloire dans le culte qu'elle lui rend. Il est donc tout naturel que l'Eglise céleste... soit le reflet de la gloire divine. » Il faut se rappeler Ps 21, 26: « De toi vient ma louange dans la grande assemblée (Eglise). »
Cette louange est qualifiée d'incessante: 1 Th 2, 13 parle de l'action de grâce et 5, 17 de la prière incessantes. Ignace reprend la recommandation dans sa Lettre à Polycarpe: « Applique-toi aux prières incessantes » (I, 3). Il faut donc dans l'Eglise une louange incessante conforme à la recommandation de saint Paul: « Priez sans cesse » (1 Th 5, 17). Parmi les fonctions de l'évêque énumérées plus loin, on remarquera l'exigence d'un culte (spirituel) « jour et nuit »: c'est la prière ininterrompue recommandée par le Nouveau Testament, que doit réaliser le grand prêtre de l'Eglise du Christ.
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Da, cordium
cognitor (kardiognôsta) Pater,
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Accorde, Père qui
connais les coeurs,
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huic servo tuo,
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à ton serviteur
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quem
elegisti (en exelexô)
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que tu as choisi
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ad
Episcopatum (eis episkopên),
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pour l'épiscopat,
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Après la demande de l'effusion de l'Esprit, situant l'évêque dans le prolongement du Christ et des apôtres, vient maintenant l'énumération détaillée des fonctions principales de l'évêque. Mais auparavant, Dieu est à nouveau invoqué sous le titre de « toi qui connais les coeurs » (kardiognosta).
Comme l'a déjà souligné le P. Lécuyer (21), cette phrase nous situe d'emblée dans le climat « apostolique » de l'élection de Matthias racontée en Ac 1, 15-26:
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Actes
Seigneur,
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Prière
Père,
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Ce contact littéraire met fortement en relation l'ordination épiscopale avec cette élection d'un apôtre.
Le serviteur élu fait évidemment penser au premier chant du serviteur du livre d'Isaïe (Is 42, 1). Le Christ est l'élu de Dieu (Lc 23, 35 et Jn 1, 34). A son tour, le Christ a élu ses apôtres (Lc 6, 13; Ac 1, 12); le quatrième évangile insiste particulièrement sur ce choix des apôtres: « Ce n'est pas vous qui m'avez choisi, mais c'est moi qui vous ai choisis pour que vous alliez et que vous portiez du fruit » (Jn 15, 16 ; cf. aussi 6, 70 13, 18). Nous découvrons à nouveau le même mouvement: de Dieu au Christ; du Christ aux apôtres; mais aussi des apôtres aux évêques, puisque dans la prière, on applique aux évêques la terminologie apostolique. Jésus est l'Elu de Dieu; les apôtres sont choisis; le candidat à l'épiscopat est lui aussi choisi par Dieu, pour être placé dans le prolongement du Christ et des Douze.
Le terme "episkopê" est lui aussi employé dans le récit de Matthias. Le psaume 108 y est cité comme prophétie de l'abandon de Judas: « Qu'un autre reçoive sa charge (episkopên) » (v. 8). Or 1 Tm 3, 1 parle de l' "episkopê" comme d'une charge dans l'Eglise. Ainsi l'expression glissera du Nouveau Testament aux premiers évêques (1re Epître de Clément, XLIV, 1; L, 3; Ignace, Epître aux Philad., VIII, 3), qui hériteront du titre d' "episkopoi" (23).
Quelles sont les fonctions de la charge épiscopale? Elles sont énumérées dans la suite de la prière.
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ut
pascat (poimainein)
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qu'il fasse paître
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gregem
(tên poimên)
sanctum tuum,
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ton saint troupeau
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et summum
sacerdotium tibi exhibeat (arkhierateuein)
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et qu'il exerce le
souverain sacerdoce
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sine reprehensione,
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sans reproche,
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serviens
(leitourgounta)
tibi nocte et
die, |
en te servant nuit et
jour,
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ut incessanter
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qu'il rende sans cesse
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vultum tuum
propitium reddat (ilakesthai)
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ton visage propice
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et ofterat
dona (prosferein ta dôra)
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et qu'il offre les dons
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sanctae Ecclesiae
tuae; |
de ta sainte Eglise;
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La première charge est de paître le saint troupeau. L'expression se trouve en Is 40, 11 (24). On attendait du Messie qu' « il paisse le troupeau du Seigneur dans la loi et la justice » (Psaumes de Salomon, XVII, 40). Dans le Nouveau Testament, Jésus se présente comme le pasteur du troupeau (15), Mais cette charge est donnée à Pierre (Jn 21, 12). Les chefs de communauté chrétienne sont appelés aussi les pasteurs (Ep 4, 11). En Ac 20, 28 (discours de Milet), Paul dit que les « épiscopes » doivent « paître l'Eglise de Dieu ». Et on lit en 1 P 5, 2: « Paissez le troupeau de Dieu qui vous est confié. » De nouveau ici, les chefs de l'Eglise se situent dans cette même ligne, qui va de Dieu au Christ, du Christ aux Douze, des Douze à leurs substituts dans la communauté chrétienne. Dans la prière, les évêques sont de nouveau situés dans ce prolongement.
Une deuxième charge mentionnée est d'exercer le souverain sacerdoce (arkhierateuein). Le grand prêtre exemplaire est évidemment le Christ: « L'honneur de grand prêtre, lit-on dans les Constitutions apostoliques (VIII, 46, 4), procure l'imitation du grand prêtre souverain Jésus-Christ. » Le Christ ne s'est pas ravi cet honneur, mais a été établi grand prêtre par son Père. Avant sa Passion, il a confié à ses seuls apôtres la dignité sacerdotale. « Après son Ascension, selon son ordre, nous avons offert le sacrifice pur et sans tache, nous avons ordonné des évêques, des prêtres et des diacres au nombre de sept. » Tel est l'exposé des Constitutions apostoliques (VIII, 46, 15), qui relie les évêques, les prêtres et les diacres aux apôtres et les apôtres au Christ, grand prêtre.
La fonction sacerdotale plénière se concrétise dans un culte perpétuel, « en servant Dieu jour et nuit »: comme nous l'avons déjà vu, l'évêque est l'homme de la prière ininterrompue, recommandée dans le Nouveau Testament.
Cette prière vise à « rendre favorable la face de Dieu ». L'expression se trouve en Za 8, 22 et Ml 1, 9. Image du Christ grand prêtre « toujours vivant pour intercéder en notre faveur » (He 7, 25), « maintenant apparaissant devant la face de Dieu pour nous » (He 9, 24), l'évêque, grand prêtre du Nouveau Testament, prie pour obtenir le pardon des péchés des hommes, accomplissant ainsi la propitiation.
La troisième fonction mentionnée est de présenter les dons (prosfereiv ta dôra) de la sainte Eglise. Cette expression est à rapprocher de « offrande de la sainte Eglise » (26), figurant dans l'anaphore eucharistique qui suit immédiatement cette prière du sacre épiscopal dans la Tradition apostolique. "prosfereiv" et "prosfora" appartiennent originairement au vocabulaire du culte spirituel dans le Nouveau Testament et les premiers écrits chrétiens. Mais un glissement se fera vers l'usage eucharistique (27). De même "dôra", dans la première épître de Clément (XLIV, 4), désigne les dons du sacrifice eucharistique. L'évêque doit donc présider l'offrande de l'Eucharistie.
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da
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qu'il ait,
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ut virtute Spiritus
summi sacerdotii (tô pneumati tô arkhieratikô)
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en vertu de l'Esprit du
souverain sacerdoce,
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habeat
potestatem (exousian)
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le pouvoir
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dimittendi
peccata (afienai amartias)
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de remettre les péchés
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secundum mandatum
tuum;
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suivant ton
commandement;
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ut distribuat
munera (klêrous)
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qu'il distribue les
charges
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secundum praeceptum
tuum et solvat (luein)
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suivant ton ordre et
qu'il délie
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omne
vinculum (sundesmon)
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de tout lien
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secundum potestatem
|
en vertu du pouvoir
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quam dedisti
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que tu as donné
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Apostolis;
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aux Apôtres;
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placeat
(euaresteiv)
tibi
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qu'il te plaise
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in
mansuetudine (en prautêti),
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par sa douceur
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et mundo
corde (kathara kardia),
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et son coeur pur,
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offerens tibi
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en t'offrant
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odorem
suavitatis (osmên euôdias),
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un parfum agréable,
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per Filium
tuum (dia
tou paisdosou)
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par ton Fils
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lesum Christum
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Jésus Christ,
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Quatrième fonction de l'évêque: remettre les péchés, selon le commandement du Christ et en vertu de l'Esprit du souverain sacerdoce. En Mt 9, 6, Jésus se présente connue le Fils de l'homme ayant sur terre le pouvoir de remettre les péchés "exousian ekhei... afienai amartias". Jn 20, 23 montre la transmission de ce pouvoir aux apôtres, en relation avec le don de l'Esprit: ces paroles de Jésus suivent d'ailleurs immédiatement la mention de l'envoi: « Comme le Père m'a envoyé, moi aussi, je vous envoie » (v. 21). Puis après avoir soufflé sur eux, Jésus ajoute « Recevez le Saint-Esprit. A qui vous remettrez les péchés, ils seront remis. A qui vous les retiendrez, ils seront retenus » (v. 23). Le mouvement déjà rencontré se retrouve ici. Le Père envoie Jésus. Jésus envoie les Douze. Jésus a reçu l'Esprit; il le donne aux apôtres. Il leur transmet aussi le pouvoir de remettre les péchés, en le liant à la possession de l'Esprit. Notre prière suppose que tout cela passe aussi des apôtres aux évêques: en vertu de l'Esprit du souverain sacerdoce qui leur est communiqué par l'imposition des mains du Corps épiscopal, ils reçoivent le même pouvoir de remettre les péchés, selon l'ordre du Christ.
Une cinquième fonction est de distribuer les charges (klêrous). Ce terme qui signifie originairement part d'héritage, sort est également employé dans le contexte de l'élection de Matthias où on trouve l'expression « il obtint une part de ce ministère » (elakhen ton klêron tês diakonias tautês) (Ac 1, 17). En 1 P 5, 3 le terme "klêros" possède un sens plus proche de notre prière: il s'agit de la part réservée à chacun des anciens (presbuteroi) dans le gouvernement de la communauté. A l' évêque, il revient de distribuer ces charges dans la communauté par l'établissement de presbytres et de diacres qui l'aideront dans son ministère (28).
Une sixième fonction est l'exercice du pouvoir du lien. Ce terme vient de Mt 18, 18: « Tout ce que vous aurez lié sur la terre sera lié dans le ciel, et tout ce que vous aurez délié sur la terre sera délié dans le ciel. » Il s'agit d'un pouvoir analogue à la rémission des péchés évoquée en Jn 20, 23. Selon Büchsel (29), lier et délier signifie décréter un interdit et le lever (den Bann verhängen und aufheben). Ce pouvoir passe aussi des apôtres aux évêques: « Tu as donné à celui qui préside le pouvoir de délier ce qu'il faut délier et de lier ce qu'il faut lier » (Homélies clémentines, III, 27). Même affirmation dans les Constitutions apostoliques: « O évêque, reconnais ta dignité: comme tu as reçu en héritage le pouvoir de lier, tu as reçu aussi celui de délier » (II, 18, 3).
Enfin, l'évêque doit mener une vie qui plaise à Dieu dans l'humilité et la pureté du coeur. Le Christ « ne s'est pas plu à lui-même » (Rm 15, 3), mais « en tout il a plu à celui qui l'avait envoyé » (Ignace, Epître aux Magnésiens, VIII, 22; même thème en Justin, Dialogue avec Tryphon, XCII, 6). L'évêque doit se conformer à son modèle. L'humilité et la pureté du coeur, conformes aux béatitudes évangéliques (Mt 5, 5 et 8), sont les vertus qui doivent briller dans son âme. Paul recommande à Timothée de « reprendre les opposants dans l'humilité, la douceur » (en prautêti) (2 Tm 2, 25). C'est en prolongeant cet enseignement qu'Ignace écrit à Polycarpe: « Il te faut soumettre les plus contaminés par l'humilité (en prautêti). » (Ignace, Epître à Polycarpe, II. 1). L'humilité de l'évêque est sa puissance (Ignace, Epître aux Tralliens, III, 2).
L'offrande du parfum agréable est une locution fréquente dans l'Ancien Testament, lorsqu'il s'agit des sacrifices. Saint Paul applique l'expression à l'offrande du Christ sur la croix (Ep 5, 2). Ainsi toute la vie de l'évêque doit être, comme celle du Christ, un sacrifice spirituel.
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per quem tibi
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par qui à toi
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gloria et potentia
et honor,
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gloire, puissance,
honneur,
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cum Spiritu sancto
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avec le Saint-Esprit
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in sancta Ecclesia
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dans la sainte Eglise,
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et nunc
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maintenant
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et in saecula
saeculorum.
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et dans les siècles des
siècles.
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Amen.
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Amen.
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Cette doxologie est fort analogue à celle de la prière de Polycarpe: « Je te glorifie par le grand prêtre éternel et céleste, Jésus-Christ, ton Enfant bien-aimé, par qui soit la gloire à toi avec lui et l'Esprit-Saint, maintenant et dans les siècles à venir. Amen » (Martyre de Polycarpe, XIV, 3). La doxologie finale de la prière eucharistique (qui suit dans le livre d'Hippolyte) est aussi fort semblable à celle-ci, mentionnant également la sainte Eglise: « Par ton Enfant Jésus-Christ, par qui à toi gloire et honneur avec le Saint-Esprit dans la sainte Eglise, maintenant et dans les siècles des siècles. »
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La
comparaison du vocabulaire et du style de cette prière avec
le Nouveau Testament et les écrits des premiers Pères
révèle l'unité profonde qui la relie aux sources de la
Révélation.
L'élément le plus frappant
est l'insistance avec laquelle est souligné le rapport des
évêques avec les apôtres, qui suit le rapport de ceux-ci
avec le Christ, l'envoyé du Père. Ainsi une continuité
s'affirme entre Dieu le Père, son envoyé dans le monde
Jésus-Christ, les apôtres envoyés par celui-ci et les
évêques établis dans le prolongement de cette ligne
ininterrompue d' « envoyés ».
De nombreux thèmes de la
prière se situent dans cette perspective. Dieu donne à
Jésus son Esprit de souveraineté, lors du Baptême au
Jourdain. Mais après sa glorification, Jésus le transmet
aux apôtres. C'est ce même Esprit qui est communiqué à
l'évêque. Si dans l'Ancien Testament, Dieu est considéré
comme le pasteur d'Israël, Jésus se présente comme le bon
pasteur. Mais il charge Pierre d'être le pasteur de son
troupeau. Plus tard, cette charge de « paître le troupeau »
est confiée aux chefs des communautés chrétiennes par Paul
lui-même. Dans notre prière, le pastorat apparaît comme la
prérogative essentielle de l'évêque revêtu de l'Esprit
souverain. Jésus est institué grand prêtre par son Père. Mais investis de ce
souverain sacerdoce, les apôtres à leur tour le
transmettent à d'autres qui doivent leur succéder. Le rôle
de l'évêque sera de représenter la permanence de ce
souverain sacerdoce, qui a son origine dans le Christ
lui-même: c'est pourquoi, comme le Christ et les apôtres,
l'évêque est le pasteur du troupeau, l'homme de la prière,
celui qui a pouvoir de remettre les péchés, de « lier et de
délier ». Comme le Christ est élu par son Père, et les apôtres élus par le
Christ, l'évêque est aussi l'Elu de Dieu. Comme le Christ
et les apôtres, il doit briller par son humilité et sa
pureté de coeur. L'évêque apparaît ainsi comme le
prolongement de la présence visible du Christ et des
apôtres, dont il a reçu les pouvoirs et les fonctions
essentielles.
Cette vision des choses fait
tout naturellement penser au passage célèbre de la première
épître de Clément:
Résumant la pensée d'Ignace d'Antioche, P. Th. Camelot écrit: « La grande unité que forment les « saints » s'incarne en une société visible, pourvue désormais de l'organisation hiérarchique nécessaire à son fonctionnement. Au sommet, l'évêque: quelles que soient ses qualités personnelles, quels que soient son mérite, son âge, ce n'est pas l'homme qu'on respecte en lui, c'est le représentant de Dieu, évêque et surveillant visible de l'Eglise en lieu et place de l'évêque invisible. Il est au milieu du collège presbytéral, comme Jésus-Christ — ou comme Dieu lui-même — au milieu des apôtres. Comme Jésus est la pensée du Père, l'évêque ne fait qu'un avec la pensée de Jésus-Christ; l'esprit de Jésus est donc en lui (31). » Bien qu'Ignace insiste moins sur le chaînon des apôtres et davantage sur l'évêque, c'est néanmoins une pensée analogue à celle de la première épître de Clément que l'on trouve ici; le mouvement qui va de Dieu au Christ, et du Christ à l'évêque est sous-jacent: c'est la personne visible de l'évêque qui assure la présence invisible de Dieu et du Christ.
Dans la nouvelle prière, l'Eglise apparaît comme prédestinée dans le dessein de Dieu, préfigurée par l'Ancien Testament et réalisée en Jésus Christ et les Douze sous la forme du sanctuaire nouveau et définitif, où le Christ poursuit son oeuvre sacerdotale par ceux qui se situent dans le prolongement des apôtres, les évêques de l'Eglise.
Comme l'Eglise des premiers siècles, le deuxième concile du Vatican vient de réaffirmer dans la sérénité la foi traditionnelle inchangée depuis les origines: la mission du Fils de Dieu se poursuit dans le collège apostolique, puis dans le collège des évêques, ceux-là même que le Canon romain appelle « ceux qui ont la garde de la foi catholique, reçue des apôtres ». La nouvelle prière consécratoire pour l'ordination des évêques manifeste avec clarté cette liaison qui unit l'évêque à l'apôtre, et par l'apôtre au Christ, l'Envoyé du Père. Elle montre dans l'évêque la présence permanente de l'apôtre, l'envoyé du Christ.
André ROSE.
(*) Remarque générale:
ne sachant comment reproduire
correctement les termes grecs, nous avons opté pour sa
translittération en caractères latins.
(1) Art. 21. Traduction de Mgr Garrone, dans
Documents
conciliaires (Editions du Centurion), t. I, Paris,
1965, pp. 69-70.
(2) L'ancien formulaire provenait du sacramentaire gélasien
du 7e siècle, augmenté d'une partie venant de la liturgie
franque. La partie originelle, d'origine romaine,
présentait l'ordination de l'évêque sous la forme de la
vêture « spirituelle » du nouvel Aaron. Le supplément non
romain était formé d'une mosaïque d'extraits des épîtres,
soulignant les relations entre la mission de l'évêque et
celle de l'apôtre. Sur la supériorité de la prière
d'Hippolyte par rapport à cette prière, cf. J.
LECUYER, La prière
d'ordination de l'évêque, dans Nouvelle Revue
théologique, juin
1967, pp. 601-606. L'auteur souligne le parallélisme
profond entre certains passages de la Constitution
Lumen gentium
et cette prière. D'une façon
plus générale, cf. L'Evêque d'après les prières
d'ordination (article écrit en collaboration, par
quelques Chanoines Réguliers de Mondave), dans
L'épiscopat et l'Eglise
universelle,
Paris, 1962, pp. 739-763.
(3) On trouvera le texte complet de cette prière dans H.
DENZINGER, Ritus
Orientalium,
Graz, 1961, pp. 23-24.
(4) La Tradition
apostolique de saint Hippolyte. Essai de reconstitution. Münster, 1963,
pp. 7-14. Le texte latin est celui du nouveau Pontifical.
(5) Voir par exemple Didaché, X, 2; Martyre de
Polycarpe, XIV,
1.
(6) Le terme "oros" peut signifier limite ou règle (cf. B. BOTTE, op. cit., p. 7, note 3). On lit dans les
Philosophoumena
d'Hippolyte: Zefurinon,
andra... apeiron tôn ekklêsiastikôn orôn « Zéphyrin,
homme... ignorant des règles ecclésiastiques
» (IX, 11).
(7) Sur cette application à l'Eglise, voir aussi
HERMAS, Le
Pasteur,
Similitudes, IX, 17, 5, « Ils ont été rejetés de la
race des justes » (exeblêthêsan ek tou genous tôn dikaiôn).
(8) Toutefois certains manuscrits de l'épître ont
"aparkhên".
(9) Cf. p. ex. Esd 8, 69; Ne 12, 12; Am 1, 15; Jr 30, 3 et
31,7.
(10) Le même verbe se trouve dans la parabole de
l'intendant fidèle en Mt 24, 15.47; 25, 21.23 et Lc 12,
12.44.
(11) Pour le thème du temple nouveau dans la théologie
paulinienne, cf. L. CERFAUX. La théologie de l'Eglise suivant
saint Paul,
Paris, 1965, pp. 205-206 et 289-291; dans la théologie des
écrits du christianisme primitif, voir le même auteur,
dans Regale
sacerdotium,
dans Recueil
Lucien Cerfaux,
Gembloux, 1954, pp. 298-315.
(12) L'évêque
d'après les prières d'ordination, art. cit.. p. 742.
(13) Ces paroles sont reconnues comme la forme par la
Constitution Pontificalis Romani
recognitio.
(14) Pour les prophètes, voir dans l'Ancien Testament I R
19, 11, où on parle de l'onction d'Elisée. Le thème est
spiritualisé en Is 61, 1, où Yahvé oint de son Esprit.
(15) Ce verset est cité en IRENEE, Traité contre les
hérétiques, livre
III, 17, 2, où il est appliqué au don de l'Esprit, à la
Pentecôte.
(16) L'expression semble inspirée de Is 11, 2 où on parle
du "pneuma boulês". Le presbyterium est un conseil autour
de l'évêque.
(17) Le zèle semble faire allusion au service attaché
à l'ordre du diaconat.
(18) Il faut remarquer aussi l'expression « saints apôtres
». En Ep 3, 5 et Ap 18, 20, l'expression semble désigner
deux catégories, les saints et les apôtres; mais plus tard
on a joint les deux termes dans la version de la Vulgate,
pour mettre « sanctis apostolis
».
(19) Démonstration
sur le Christ et l'Antichrist, P. G., 30, 725.
(20) Op.
cit., p. 295.
(21) Art.
cit., p. 605.
(22) Le texte grec de l'Epitome des Constitutions
Apostoliques possède "kardiognôsta panton", comme dans
Ac 1, 24. Mais selon B. Botte, ce dernier terme ne figure
pas dans l'original; cf. BOTTE, op. cit., p. 9, note 7.
(23) Nous faisons abstraction ici de la question difficile
de la distinction entre les « épiscopes » primitifs et les
presbytres, et de l'évolution qui a amené l'épiscopat dit
monarchique. Cf. J. COLSON, Le ministère apostolique dans la
littérature chrétienne primitive: Apôtres et Episcopes, «
sanctificateurs des nations », dans L'épiscopat et l'Eglise
universelle, pp.
152 et 164.
(24) Cf. aussi Jr 6, 18.
(25) Sur le thème du Pasteur, cf, A. ROSE,
Jésus-Christ, pasteur de
l'Eglise,
dans La Vie
Spirituelle, mai
1964, pp. 501-515.
(26) En grec probablement "prosfora", correspondant au
latin oblatio. Cf. B. BOTTE, op. cit., p. 17, note 5.
(27) Cf. J. JUGLAR, Le sacrifice de
louange, Paris,
1953, pp. 133-144 (Sacrifice spirituel et Eucharistie dans
la tradition patristique).
(28) Voir le texte des Constitutions
apostoliques,
VIII, 46, 15 (cité plus haut).
(29) Art. "deô", dans T.W., t. I, p. 60.
(30) Traduction de Sr Suzanne Dominique dans
Les écrits des Pères
Apostoliques,
Paris, 1963, pp. 91-92. Cependant pour Clément «
presbuteros et
episcopos » sont
toujours synonymes » (Ibidem, p. 470).
(31) IGNACE D'ANTIOCHE, Lettres, Introduction, traduction et notes de P.
Th. CAMELOT, Paris. 1944, p. 31.