Pourquoi Mgr Lefebvre?
Quelles erreurs avons-nous commises?
Quelles erreurs sommes-nous en train de
commettre?
Commentaire
du Cardinal Ratzinger (*)
Après
l'impact journalistique du schisme de Mgr Lefebvre, il est
nécessaire d'analyser celui-ci en profondeur, dans ses
antécédents et ses conséquences, et de tirer les leçons que
cette triste situation impose. C'est ce que le Cardinal
Ratzinger a fait lors d'une conférence prononcée devant les
évêques du Chili et de Colombie, en juillet dernier (**).
Nous en présentons le texte in extenso, à l'exception de
quelques mots du Cardinal remerciant ses auditeurs de leur
invitation.
La finalité de mes propos est
d'encourager le dialogue que nous désirons avoir
mutuellement. En général, je profite des occasions comme
celle-ci pour exposer les questions de plus grande
importance dans le travail de la Congrégation. Cependant le
schisme qui semble s'ouvrir avec les ordinations d'évêques
du 30 juin dernier m'invite, cette fois, à m'écarter de mon
habitude. Aujourd'hui donc je voudrais commenter quelques
aspects de l'affaire concernant Mgr Lefebvre. Il me semble
que, plus que d'examiner ce qui est arrivé, il convient
aujourd'hui d'évaluer les enseignements que l'Eglise doit
tirer de l'ensemble de ces événements pour aujourd'hui et
pour demain. Je voudrais, pour cela, exprimer d'abord,
quelques observations sur l'attitude du Saint-Siège dans
les entretiens avec Mgr Lefebvre, et poursuivre ensuite par
une réflexion sur les causes générales qui sont à l'origine
de cette situation et qui, au-delà du cas concret, nous
concernent tous.
L'attitude du
Saint-Siège dans les entretiens avec Mgr
Lefebvre
Pendant les derniers mois
nous avons beaucoup travaillé sur le problème Lefebvre,
avec le sincère désir de créer une place à l'intérieur de
l'Eglise pour son mouvement. Le Saint-Siège a été critiqué
un peu partout. On a dit qu'il avait cédé à la pression du
schisme; qu'il n'avait pas su défendre avec la force qu'il
fallait le Concile Vatican II; que tandis qu'il traitait
avec une grande dureté les mouvements progressistes, il
montrait trop de compréhension envers la révolte
restauratrice. Le développement des événements a réfuté
suffisamment ces affirmations. Le mythe de la dureté du
Vatican face aux désagrégations progressistes s'est avéré
une élucubration creuse. Jusqu'à aujourd'hui on n'a fait,
pour l'essentiel, que des des admonestations et, en aucun
cas, prononcé des peines canoniques au sens propre. Le fait
que Mgr Lefebvre ait dénoncé à la fin l'accord signé montre
bien que le Saint-Siège, malgré les concessions vraiment
larges qu'il a faites, ne lui a pas accordé la licence
globale qu'il désirait. Dans la partie fondamentale des
accords, Mgr Lefebvre avait reconnu qu'il devait accepter
Vatican II et les affirmations du magistère
postconciliaire, admettant l'autorité propre de chaque
document. C'est une contradiction que ce soient précisément
ceux qui n'ont pas arrêté de clamer leur désobéissance au
Pape et aux déclarations du Magistère de ces vingt
dernières années, qui jugent maintenant la position du
Saint-Siège comme trop tiède et demandent qu'on exige une
obéissance "en bloc" à Vatican II. On prétendait aussi que
le Vatican aurait accordé à Mgr Lefebvre un droit à la
dissidence, qu'on refuse précisément aux tenants de la
tendance progressiste. En réalité, la seule chose qui était
affirmée dans l'accord — suivant Lumen Gentium
dans son n. 25 — était
le fait que tous les documents du Concile n'ont pas le même
rang. Dans l'accord il était prévu explicitement qu'il
fallait éviter la polémique publique et on y demandait une
attitude positive envers les mesures et déclarations
officielles. On accordait de même que la Fraternité puisse
présenter au Saint-Siège ses difficultés en matière
d'interprétation et de réformes dans les domaines juridique
et liturgique, le pouvoir de décision du Saint-Siège
demeurant inchangé. Tout cela montre certainement que dans
tout ce difficile dialogue, Rome a uni une grande ouverture
en tout ce qui est négociable avec la fermeté sur
l'essentiel. L'explication que Mgr Lefebvre a donnée de sa
rétractation de l'accord est révélatrice. Il a déclaré
qu'il comprenait maintenant que l'accord signé voulait
simplement intégrer sa fondation dans l'"Eglise du
Concile". L'Eglise Catholique en communion avec le Pape
est, pour lui, l'"Eglise du Concile", qui s'est détachée de
son passé propre. Il semblerait qu'il ne réussit pas à voir
qu'il s'agit simplement de l'Eglise Catholique, avec la
totalité de la Tradition, à laquelle appartient également
le Concile Vatican II.
Réflexion sur les
causes profondes de l'affaire Lefebvre
Le problème posé par Mgr
Lefebvre ne se termine pas cependant avec la rupture du 30
juin. Ce serait trop commode de se laisser emporter par une
espèce de triomphalisme et de penser que le problème a
disparu dès le moment où Mgr Lefebvre s'est clairement
séparé de l'Eglise. Un chrétien ne peut jamais se réjouir
de la désunion. Même si, en toute sincérité, la faute
n'incombe pas au Saint-Siège, notre obligation est de nous
demander quelles erreurs nous avons commises, quelles
erreurs nous sommes en train de commettre.
Les critères avec lesquels on
juge le passé depuis le décret sur l'œcuménisme de
Vatican II doivent en toute logique avoir une valeur pour
aujourd'hui. L'une des découvertes fondamentales de la
théologie de l'œcuménisme est que les schismes ne
peuvent arriver que lorsque, dans l'Eglise, on ne vit pas
et on n'aime pas suffisamment l'une ou l'autre des vérités
ou des valeurs de la foi chrétienne. Cette vérité mise en
marge devient indépendante, arrachée de la totalité de la
structure ecclésiale et il se crée autour d'elle le nouveau
mouvement. Nous devons réfléchir sur le fait que de
nombreuses personnes, au-delà du cercle restreint des
membres de la fraternité de Mgr Lefebvre, voient en lui une
sorte de guide ou tout au moins une leçon à retenir. Il
n'est pas suffisant de s'en remettre à des motivations
politiques, nostalgiques ou à d'autres raisons culturelles
secondaires. Ces causes ne seraient jamais suffisantes pour
y attirer aussi des personnes, et spécialement des jeunes
de pays très différents et de conditions politiques ou
culturelles très différentes. Certes on découvre partout
une vision étroite, unilatérale; cependant le phénomène,
dans son ensemble, serait inconcevable si ne s'y trouvaient
aussi mêlés des éléments positifs, qui d'ordinaire ne
trouvent pas suffisamment de place dans l'Eglise
d'aujourd'hui. En conséquence, nous devrions tout d'abord
considérer cette situation comme une occasion de faire un
examen de conscience. Nous devons nous laisser questionner,
sérieusement, sur les déficiences de notre pastorale,
dénoncées par tous ces événements. Ainsi nous pourrons
offrir une place à ceux qui cherchent et se posent des
questions à l'intérieur même de l'Eglise; et ainsi nous
réussirons à faire en sorte que le schisme devienne sans
justification. Je voudrais examiner trois aspects qui dans
ce sens jouent, à mon avis, un rôle important .
a) Le sacré et le
profane
Il y a différentes raisons
qui peuvent avoir conduit beaucoup de personnes à chercher
un refuge dans l'ancienne liturgie. Une première,
importante, me semble être que dans l'ancienne liturgie ils
trouvent conservée la dignité du sacré. A la suite du
Concile, beaucoup ont conçu, presque comme un programme, la
"désacralisation", en expliquant que le Nouveau Testament
avait aboli le culte du temple: le rideau du temple déchiré
au moment de la mort du Christ signifierait, d'après eux,
la fin du sacré. La mort de Jésus, hors des murs de la
ville, c'est-à-dire dans le domaine public, est dorénavant
le culte véritable. Le culte, s'il existe, se réalise dans
la non-sacralité de la vie ordinaire, dans l'amour vécu.
Portés par ces raisonnements, les ornements liturgiques ont
été écartés, les églises dépouillées à l'extrême de la
splendeur qui rappelle le sacré; et la liturgie a été
réduite, autant que possible, au langage et aux gestes de
la vie ordinaire, par des salutations et des signes
d'amitié et des choses semblables.
Cependant, avec ces théories
et la praxis qui s'en suit, on méconnaissait complètement
l'union entre l'Ancien et le Nouveau Testament: on avait
oublié que ce monde n'est pas encore le royaume de Dieu et
que le "Saint de Dieu" (Jn 6, 69) continue d'être en
contradiction avec le monde; que nous avons besoin de la
purification pour nous approcher de Lui; que ce qui est
profane, même après la mort et la résurrection du Christ,
n'est pas devenu saint. Le Ressuscité est apparu seulement
à ceux qui ont laissé leur cœur s'ouvrir à Lui. Lui
qui est Saint, Il ne s'est pas manifesté à tout le monde.
Ainsi s'est ouvert un nouvel espace pour le culte, auquel
nous sommes maintenant rattachés; c'est le culte qui
consiste à s'approcher de la communauté du Ressuscité, aux
pieds duquel se sont prosternées les saintes femmes pour
l'adorer (Mt 28, 9). Je ne veux pas maintenant développer
davantage ce point, mais seulement en tirer une conclusion:
nous devons conserver la dimension du sacré dans la
liturgie. La liturgie n'est pas une festivité, ce n'est pas
une réunion agréable. Cela n'a vraiment aucune importance
que le curé réussisse à développer des idées attirantes ou
des élucubrations imaginaires. La liturgie n'est autre
chose que le Dieu trois fois saint se rende présent parmi
nous; c'est le buisson ardent, c'est l'Alliance de Dieu
avec l'homme en Jésus-Christ, mort et ressuscité. La
grandeur de la liturgie n'a pas comme fondement le fait
d'offrir une occupation intéressante, mais le fait que
Celui qui est le Tout-Autre, et que nous ne pourrions pas
rendre présent, parvienne à nous toucher. Il vient parce
qu'Il le veut. En d'autres termes, l'essentiel de la
liturgie c'est le mystère, qui se réalise dans le rite
commun de l'Eglise; tout le reste le rabaisse. Les hommes
en ont une expérience très vivante et ils se sentent
trompés lorsque le mystère devient division, lorsque
l'acteur principal dans la liturgie n'est plus le Dieu
vivant mais un prêtre ou un animateur liturgique.
b) Le caractère non
arbitraire de la foi et sa continuité
Défendre la validité et le
caractère obligatoire du Concile Vatican II, à l'encontre
de Mgr Lefebvre, est et continuera d'être une nécessité.
Cependant, il existe une attitude à courte vue qui isole
Vatican II et qui a provoqué l'opposition. Nombre d'exposés
donnent l'impression que, après Vatican II, tout a changé
et que tout ce qui est antérieur ne peut plus avoir de
validité, ou, dans le meilleur des cas, il ne doit l'avoir
qu'à la lumière de Vatican II. Le deuxième concile du
Vatican n'est pas traité comme partie de la totalité de la
Tradition de l'Eglise, mais directement, comme la fin de la
Tradition et comme un recommencement complet à partir de
zéro. La vérité est que le Concile lui-même n'a défini
aucun dogme. Il a voulu de manière consciente s'exprimer
selon un registre plus modeste, comme un concile simplement
pastoral; cependant, beaucoup l'interprètent comme s'il
était un "super-dogme" qui enlève à tout le reste son
importance.
Cette impression prend plus
de force dans les faits de la vie courante. Ce qui
auparavant était considéré comme le plus saint — la
forme de transmission de la liturgie — devient tout
d'un coup comme ce qu'il y a de plus interdit et la seule
chose que, en toute assurance, il faut rejeter. On ne
tolère pas les critiques à l'époque post-conciliaire; mais
là où l'on met en doute les règles antiques ou les grandes
vérités de la foi — par exemple la virginité
corporelle de Marie, la résurrection corporelle de Jésus,
l'immortalité de l'âme, etc. — ou bien on ne réagit
absolument pas ou bien on le fait d'une manière extrêmement
atténuée. Moi même, j'ai pu voir, lorsque j'étais
professeur, comment le même évêque qui, avant le Concile
avait rejeté, à cause de sa manière de parler un peu
grossière, un professeur irréprochable, n'était pas
capable, après le Concile, de rejeter un autre professeur
qui niait ouvertement quelques vérités de foi. Tout cela
conduit beaucoup de personnes à se demander si l'Eglise
d'aujourd'hui est réellement la même que celle d'hier, ou
si on l'a changé contre une autre sans les en prévenir. La
seule manière de rendre crédible Vatican II c'est de le
présenter clairement comme ce qu'il est: une partie de
l'entière et unique Tradition de l'Eglise et de sa foi.
c) L'unicité de la
foi
Outre la question liturgique,
les points centraux du conflit sont actuellement l'attaque
contre le décret sur la liberté religieuse et contre le
prétendu esprit d'Assise. Mgr Lefebvre voit là les
frontières entre sa position et celle de l'Eglise
Catholique d'aujourd'hui. Il n'est pas nécessaire d'ajouter
expressément qu'on ne peut pas accepter ses affirmations
sur ces points. Nous n'allons pas traiter ici de ses
erreurs, mais nous devons nous demander où est le manque de
clarté en nous-mêmes. Pour Mgr Lefebvre il s'agit d'une
lutte contre le libéralisme idéologique, contre la
relativisation de la vérité. Evidemment, nous ne sommes pas
d'accord avec lui sur le fait que le texte du Concile sur
la liberté religieuse ou la prière d'Assise, suivant les
intentions voulues par le Pape, sont relativisantes.
Cependant il est vrai que dans le mouvement spirituel du
temps post-conciliaire, on tombait souvent dans un oubli,
même une suppression, de la vérité; peut-être sommes-nous
en train de signaler le problème central de la théologie et
de la pastorale d'aujourd'hui. La "vérité" apparut vite
comme une prétention trop élevée, un "triomphalisme" qu'il
ne fallait pas permettre. Ce processus s'est vérifié avec
plus de clarté dans la praxis des missions. Si nous
n'atteignons pas la vérité en annonçant notre foi et si la
vérité n'est plus l'essence pour le salut de l'homme, alors
les missions perdent tout leur sens. En effet, on en tirait
et on en tire la conclusion que, dorénavant, il faut tâcher
seulement que les chrétiens soient de bons chrétiens, que
les musulmans soient de bons musulmans, les hindous de bons
hindous, etc. Mais, comment peut-on savoir quand quelqu'un
est "bon" chrétien ou "bon" musulman? L'idée que toutes les
religions ne seraient à proprement parler que des symboles
de ce qui est en dernier terme l'ineffable, gagne
facilement du terrain, en théologie aussi, et entre
rapidement dans la praxis liturgique. Là où ce phénomène se
produit, la foi comme telle est abandonnée, car elle me
demande de me confier à la vérité en tant qu'elle peut être
connue. Ainsi, certainement, avons-nous toutes les
motivations pour revenir au bon sens, en cela aussi.
Si nous réussissons à montrer
et à vivre à nouveau la totalité de ce qui est catholique
dans les aspects traités ci-dessus, alors nous pourrons
espérer que le schisme de Mgr Lefebvre ne sera pas de
longue durée.
(*) Commentaire
publié dans Le Bulletin du Laurier, n°5, décembre 1988
(**) 13 juillet 1988