Les conditions de
l'unité de l'Église et de la pleine
communion
Communication du cardinal Decourtray
aux Conseils presbytéral et pastoral de
Lyon
Le
2 septembre 1988, après la réintégration de M. l'abbé
Christian Laffargue, prêtre ordonné par Mgr Lefebvre et
chargé à Lyon d'un prieuré de la Fraternité Saint-Pie-X, le
cardinal Albert Decourtray, archevêque de Lyon, s'est
adressé en ces termes aux membres du Conseil presbytéral et
du Conseil diocésain de pastorale réunis en session
extraordinaire (*).
CHERS
AMIS,
Vous connaissez un peu mieux
désormais les conditions dans lesquelles j'ai été amené à
accueillir M. l'abbé Christian Laffargue, naguère ordonné
par Mgr Lefebvre et chargé par lui du prieuré Saint-Pie-X
de la rue de Marseille, et à lui confier, en urgence et à
titre provisoire, avec l'accord des Soeurs du Bon-Pasteur,
la chapelle Notre-Dame-des-Martyrs de la place
Saint-Irénée. Il ne s'agit évidemment pas d'une paroisse
mais d'un sanctuaire ouvert aux fidèles qui désirent suivre
la tradition tridentine de la messe (selon l'édition
typique du missel romain de 1962).
J'ai accordé une autorisation
conformément aux directives promulguées par Jean-Paul II le
3 octobre 1984 (Lettre Quatuor ab hinc
annos) (1) et
selon la récente recommandation faite par le même Pontife
dans le motu
proprio Ecclesia Dei adflicta (2 juillet 1988) (2). II me faut vous
donner quelques éclaircissements et situer la question dans
la foi de l'Église catholique.
1. Certains d'entre vous ont été surpris par
l'apparente facilité avec laquelle j'ai accepté la
réintégration de l'abbé Laffargue et « donné » un lieu de
culte pour la célébration tridentine de la messe. Je les
comprends car je n'ai guère fourni d'informations —
et pour cause! — sur les rencontres qui, depuis
longtemps, ont précédé et sans doute préparé la décision de
M. l'abbé Laffargue et de tel de ses confrères de ne pas
suivre Mgr Lefebvre dans sa rupture avec Rome. En réalité,
cette décision fut un acte grave, personnel, mûrement
réfléchi, portant en lui-même une sorte de reconnaissance
publique de l'erreur dont le sacre illicite de quatre
évêques, le 30 juin, devait manifester clairement le
caractère schismatique. J'ai eu la garantie morale que,
dans le cas de ce prêtre (et d'autres), il ne s'agissait
pas d'un engagement superficiel, commandé par
l'opportunisme ou je ne sais quelle tactique, mais d'un
acte de vraie fidélité à l'Église de Pierre!
C'est pourquoi d'ailleurs,
début juillet, avant même qu'il soit question de
l'institution de la Fraternité Saint-Pierre préparée par le
Saint-Siège, j'ai obtenu de M. l'abbé Christian Laffargue
les engagements requis pour la levée des sanctions
canoniques qui le frappaient depuis son ordination
illicite. Je n'ai exigé de sa part aucune déclaration
écrite. Sa parole m'a suffi. Ce prêtre est donc
actuellement en règle avec l'Église et il a reçu la
juridiction nécessaire pour l'exercice valide du ministère
de la pénitence-réconciliation.
Les questions relatives aux
autres sacrements, notamment le mariage, demeurent
pendantes. Elles sont à l'étude. Il faut prendre son temps.
En attendant, M. l'abbé Laffargue verra avec M. le curé de
la paroisse Saint-Irénée comment répondre d'une manière
pastorale et conforme au droit actuel de l'Église à
certaines demandes ponctuelles et exceptionnelles.
Une déclaration
d'adhésion au Magistère
2.
J'ai parlé plus haut d'une
situation d'urgence à laquelle j'ai cru devoir répondre par
des décisions provisoires. Inutile de dire que tout cela
manquait forcément de clarté. Il en fut ainsi d'ailleurs à
tous les niveaux. Pour l'avenir, voici le texte de la déclaration que je
demanderai aux prêtres qui, ayant naguère manifesté plus ou
moins explicitement, en parole ou en acte, leur approbation
des actions et des propos de Mgr Lefebvre,
désirent exercer le
ministère sacerdotal dans le diocèse de Lyon
(juridiction pour
l'absolution ou pour la cura animarum), et obtenir éventuellement
l'indult permettant l'utilisation du missel romain
selon l'édition typique de 1962. Les divers points de cette
déclaration sont à peu près ceux du protocole refusé le 6
mai par Mgr Lefebvre (3).
1. « Je promets d'être
toujours fidèle à l'Église catholique et au Pontife romain,
son Pasteur suprême, Vicaire du Christ, successeur du
bienheureux Pierre dans sa primauté et chef du Corps des
évêques, conformément au Concile de Vatican I
(Denz., n° 3054-3064) et de Vatican II
(LG, 22), ainsi qu'à l'évêque de Lyon auquel
je promets respect et obéissance.
2. Je désire adhérer aux
enseignements du Magistère du Pape et des évêques,
conformément à la doctrine du Concile de Vatican I
(Denz., n° 3065-3074) et du Concile de Vatican
II (LG, 25).
3. Je m'engage à avoir une
attitude positive d'étude des décrets du Concile Vatican
II, des livres liturgiques et du Code de droit canonique
promulgués à la suite du Concile par le Souverain Pontife.
4. Je déclare reconnaître la
validité du sacrifice de la messe et des sacrements
célébrés avec l'intention de faire ce que fait l'Église en
communion avec le Pape et selon les rites indiqués dans les
éditions typiques et les traductions du missel et des
rituels, promulgués ou approuvés par les Papes Paul VI et
Jean-Paul II.
5. Je promets d'observer la
discipline commune de l'Église et les lois ecclésiastiques,
spécialement celles contenues dans le Code de droit
canonique promulgué par le Pape Jean-Paul II. »
3. Il faut aussi penser à
l'accompagnement pastoral
des fidèles attachés à la messe tridentine mais fidèles au
Pape et aux évêques. Nous verrons dans les semaines et les
mois qui viennent comment suivre pratiquement les
directives romaines contenues dans les documents déjà
cités. Dans un délai plus rapproché, j'ai l'intention de
constituer un petit groupe de personnes, dont un ou deux prêtres,
qui puissent obtenir la confiance des fidèles attachés à la
liturgie et à la catéchèse telles qu'ils les ont connues
avant les réformes récentes, mais aussi les
aider à progresser dans
la communion vivante de l'Église
catholique. Pour
cela, je compte beaucoup sur les mouvements d'Action
catholique, au sens strict ou large, des milieux
indépendants, et les autres mouvements reconnus par
l'évêque.
Rite de la messe et
attitudes profondes
4.
Tout cela est important et
loin de moi l'idée de minimiser la portée de ces événements
pénibles. Mais gardons-nous des exagérations et des
dramatisations, gardons-nous des attitudes culpabilisantes
ou triomphalistes. Ce qui convient avant tout, c'est
de se centrer et
de se recentrer sur l'essentiel. Beaucoup de fidèles pensent par exemple
que, pour le mouvement d'Écône, la question principale est
celle du rite « de saint Pie V » pour la célébration de la
messe. En réalité, la volonté de maintenir à tout prix ce
rite et le refus non moins systématique du rite « de Paul
VI » ne font, pour une partie des disciples de Mgr Lefebvre
(pas pour tous) que révéler une attitude plus profonde,
parfois cachée,
parfois clairement affirmée, de refuser l'autorité du Concile et des
Papes Jean XXIII,
Paul VI et Jean-Paul II. Ce refus lui-même provenait
d'une conception
fixiste de la Tradition, contraire à l'enseignement de la
Constitution conciliaire Dei Verbum, d'un refus catégorique a priori
de tout le mouvement
oecuménique tel
que le reprend et le réoriente le Décret conciliaire
Unitatis
redintegratio,
d'un rejet total
de la nouvelle relation avec le judaïsme, avec les autres
religions (présentée dans la Déclaration
Nostra
aetate) et
finalement avec
les hommes de notre temps (Constitution Gaudium et spes
et Déclaration
Dignitatis
humanae sur la
liberté religieuse). Derrière ces attitudes, il est facile
de relever chez tel ou tel leader, tel ou tel groupement,
et dans telle ou telle publication, l'influence, avouée ou
inavouée, de ce qu'il y avait de plus contraire à la foi
dans un certain maurrassisme naguère condamné par Pie XI.
Et l'on peut se demander quelle idée de Dieu révèlent les
comportements de ceux qui appellent Jean-Paul II un «
antéchrist » et l'accusent de trahir l'Église parce qu'il
rend visite à la synagogue de Rome, invite les chefs des
grandes religions à Assise et flétrit toute forme de
racisme.
Si la querelle du rite de la
messe est importante, c'est précisément dans la mesure où
c'est cette attitude profonde qu'elle dévoile. Lorsqu'il ne
s'agit que de l'amour du latin ou de l'attachement à un
certain ordonnancement de la liturgie de la messe, ou même
de la réaction devant certains abus, on comprend pourquoi
les pasteurs de l'Église se montrent plus souples et plus
tolérants pour autoriser l'ancien rite. Mais s'il y va en
réalité de la vérité de foi et de la fidélité à un Concile
oecuménique, les pasteurs ne peuvent transiger. C'est cette
ambiguïté qui explique pourquoi les responsables de
l'Église catholique se sont montrés tantôt réticents et
tantôt favorables à la célébration de la messe selon le
rite ancien. Dès lors que la revendication est liée au
refus latent du Concile et à l'idéologie que je viens
d'évoquer, on ne peut l'accepter. Évoquer ici les rites
orientaux catholiques (maronite, melchite, etc.) n'aurait
pas de sens. Aucun d'entre eux ne signifie une volonté
anticonciliaire. En revanche, s'il ne s'agit que de faire
droit aux requêtes d'une certaine sensibilité religieuse et
culturelle ou aux craintes de fidèles troublés par le
changement, alors on comprend que le Pape et les évêques
n'hésitent pas à donner plus largement les autorisations
demandées. Il n'y a en cela aucune
contradiction.
Dans la pratique, il faut
néanmoins reconnaître que les choses sont souvent mêlées.
C'est pourquoi l'Église a davantage besoin de bons et vrais
pasteurs, remplis de miséricorde et de fidélité, que de
décrets et de statuts, lesquels demeurent néanmoins
nécessaires. Elle a davantage besoin de fidèles qui aiment
le Christ et son Église, avec la force des humbles, dans
l'esprit de Marie, que de censeurs et de juges.
Mieux connaître le
Concile
5.
Au point où nous en sommes,
il est donc essentiel que les pasteurs de notre Église de
Lyon, soutenus par leurs collaborateurs, veillent à ce que
tous les fidèles sans exception connaissent et comprennent
mieux les grands enseignements du dernier Concile du
Vatican et notamment la Constitution sur la sainte
liturgie. Il est essentiel aussi, pour que grandisse en
vérité l'unité des catholiques, que soit mieux connu et
assimilé le contenu intégral et organique de la foi, que la
liturgie soit célébrée d'une manière de plus en plus digne
et fervente, que les commandements de Dieu soient plus
fidèlement observés, selon la loi nouvelle de l'Amour
donnée par le Christ.
Dans l'immédiat, à cause des
événements, il est urgent que nos communautés catholiques
soient éclairées par les pasteurs et les divers
responsables sur le sens et les conditions de l'unité
de l'Église.
Il conviendra de rappeler la
doctrine catholique et de faire connaître les véritables
motifs de la rupture de communion par Mgr Lefebvre. Pour
vous donner les grandes lignes d'un tel enseignement, je
m'inspire d'une note récente publiée par Mgr Albert
Houssiau, évêque de Liège.
6. Selon la doctrine catholique, rappelée
par le Concile Vatican II, « l'unique Église
du Christ, en tant qu'elle
est constituée et organisée en ce monde, se trouve dans
l'Église catholique gouvernée par le successeur de Pierre
et les évêques qui sont en communion avec lui, bien que des
éléments nombreux de sanctification et de vérité subsistent
hors de ses structures, éléments qui, appartenant
proprement par don de Dieu à l'Église du Christ, appellent
par eux-mêmes l'unité catholique » (LG, 78).
« Au moyen de la fidèle
prédication de l'Évangile, faite par les Apôtres et leurs
successeurs, c'est-à-dire les évêques avec leur chef qui
est le successeur de Pierre, par l'administration des
sacrements et par le gouvernement dans l'amour, sous
l'action du Saint-Esprit, Jésus-Christ veut que son peuple
s'accroisse et il accomplit en lui la communion en l'unité
dans la profession d'une seule foi, dans la célébration du
culte divin, dans la concorde fraternelle de la famille de
Dieu » (Unitatis
redintegratio, 3;
cf. Orientalium
Ecclesiorum, 2).
Unité de la foi et
unité sacramentelle
Les
conditions requises pour l'unité de l'Église et la pleine communion avec
elle sont donc:
a) L'unité de la foi;
b) La communion sacramentelle;
c) La collaboration disciplinée dans la vie
et l'action avec l'Église universelle autour du Pape et des
évêques en communion avec lui.
Telle est la doctrine constante
de l'Église catholique déjà
formulée au XVIe siècle et rappelée au XIXe (cf. Vatican
I, Pastor
aeternus:
Denz., 3305-3309).
Pour l'unité de la
foi, on ne peut
se contenter de l'adhésion aux enseignements jouissant du
privilège de l'infaillibilité. Il faut que soient
acceptés l'enseignement ordinaire et
l'enseignement habituel des Souverains Pontifes et des évêques en
communion avec lui (Vatican I, Dei Filius: Denz. 3011; Lumen gentium, 25).
Pour l'unité
sacramentelle, le
fait d'administrer les mêmes sacrements ne suffit pas. Il
faut aussi la participation commune au sacrifice
eucharistique (Vatican II: LG, 3, 11, 26) et la communion manifestée
dans les ordinations et l'exercice du ministère
sacramentel.
7. Ce rappel de la doctrine catholique « de
toujours » était nécessaire pour comprendre
la nature et la gravité
de la rupture de communion de Mgr Lefebvre. Les vrais motifs ne sont
encore une fois ni le latin, ni le chant grégorien, ni le
maintien du missel de Pie V, ni le refus des abus.
Ils concernent
l'essentiel de la foi, des sacrements et de la discipline
de l'Église, à
savoir (je cite ici textuellement Mgr Houssiau):
— L'accusation de
corruption de la
foi par le successeur de Pierre et les évêques réunis en
Concile oecuménique, et la méconnaissance du caractère vivant
de la Tradition et de l'assistance constante de l'Esprit
au sein de l'Église catholique (Jean-Paul II:
Ecclesia Dei
adflicta.
Cf. Dei
Verbum, 8).
— Le refus de participer à
l'Eucharistie du Pape et de toute célébration faite selon le
missel et les rituels promulgués par Paul VI: par ce refus,
il met en cause la validité des sacrements administrés de
la sorte.
— La non-observation de la discipline
constante de
l'Église interdisant de s'attribuer comme évêque une
portion du Peuple de Dieu et de désigner son successeur:
l'ordination d'évêques non élus régulièrement, en
l'occurrence non élus par le Pape.
Ces délits brisent l'unité de
l'Église tant en
ce qui concerne la foi que les sacrements et la discipline,
en des points capitaux. La sanction canonique avec
référence au Code (can. 1382) n'en est que la dénonciation
authentique.
Le baptême, la confirmation,
l'Eucharistie, l'onction des malades (extrême-onction) et
les ordinations sont validement conférés par les évêques et
les prêtres qui approuvent, même par un acte formel, les
actions et les déclarations de Mgr Lefebvre. Cependant,
l'absolution sacramentelle n'est valide que moyennant la
juridiction du prêtre qui la donne, sauf le cas de danger
de mort; de même, l'engagement matrimonial des baptisés
vivant dans l'Église catholique n'est valide (comme contrat
et comme sacrement) que s'il est contracté devant
l'Ordinaire du lieu ou le curé ou un prêtre délégué par
l'un d'eux (forme canonique ordinaire, can. 1108, § 1). En
ce sens, l'absence de juridiction du prêtre (suite à sa
sortie de la communion, c'est-à-dire à son excommunication,
cf. CDC, can. 1331) entraîne habituellement
l'invalidité du mariage. Néanmoins, le Code dispense de
cette forme les catholiques qui auraient quitté l'Eglise
catholique par un acte formel (CDC, can. 1117).
Remarquons en outre que les
sacrements ne déploient toute leur sainteté dans les
fidèles que s'ils vivent par la foi, l'espérance et la
charité dans la communion de l'Église, et s'ils n'adoptent
pas personnellement les attitudes répréhensibles
mentionnées ci-dessus.
Voilà, chers amis, ce dont je
tenais à vous faire part. C'est sur cette base que j'ai
voulu vous consulter pour que vous m'éclairiez sur la
conduite à tenir à l'avenir. Car si notre foi catholique
est une (une seule foi, un seul baptême), et si les lignes
maîtresses de l'action à mener s'imposent d'elles-mêmes car
elles en découlent, il reste que plusieurs possibilités pratiques
s'offrent à nous,
tant pour « l'accueil » des ex-disciples de Mgr Lefebvre,
prêtres, séminaristes, fidèles, que pour l'accueil de ceux
qui désirent suivre la tradition tridentine des rites
liturgiques sans jamais avoir suivi le Prélat d'Écône.
Je vous remercie de vous être
libérés pour cette session extraordinaire et vous assure de
tout mon dévouement.
Albert card. DECOURTRAY
(*) Texte
original. Titre, sous-titres et notes de
la
DC.
(1) DC
1984, n° 1885, p. 1124-1125.
(2) DC
1988, n° 1967, p. 788-789.
(3) DC
1988, n° 1966, p.
734-736.