L'importance clé de la
Congrégation pour la Doctrine de la foi
Lettre de Jean-Paul II au cardinal
Ratzinger
Dans
la lettre ci-après adressée le 8 avril au cardinal
Ratzinger, le Pape, après avoir évoqué les efforts réalisés
par l'Église pour que le « novum » constitué par Vatican II
pénètre les communautés et les personnes, évoque les deux
tendances qui se sont fait jour — le « progressisme »
et le « conservatisme » (« intégrisme »). D'où, pour le
Siège apostolique, la nécessité de distinguer, en ce qui
concerne l'une et l'autre tendance, ce qui « édifie
l'Église authentiquement ». Dans le cadre de ce ministère,
la Congrégation pour la Doctrine de la foi a une importance
clé, et c'est à ce titre qu'elle a eu à s'occuper notamment
des problèmes de la « Fraternité Saint-Pie-X », fondée et
dirigée par Mgr Lefebvre, et qu'elle continue à connaître
de ce cas, en vue d'assurer l'unité ecclésiale
(*).
A MON FRÈRE VÉNÉRÉ,
LE CARDINAL JOSEPH RATZINGER,
PRÉFET DE LA CONGRÉGATION
POUR LA DOCTRINE DE LA FOI,
En ce temps liturgique où,
dans les célébrations de la Semaine sainte, nous avons
revécu les événements de Pâques, les paroles par lesquelles
le Christ Seigneur a promis aux apôtres la venue de
l'Esprit-Saint prennent pour nous une particulière
actualité: « Je prierai le Père et il vous donnera un autre
Paraclet, pour qu'il soit avec vous à jamais, l'Esprit de
vérité..., que le Père enverra en mon nom, lui, vous
enseignera tout et vous rappellera tout ce que je vous ai
dit. » (Jn 14, 1617, 26.)
En tout temps, l'Église a été
animée par la foi en ces paroles de son Maître et Seigneur,
dans la certitude que, grâce à l'aide et à l'assistance de
l'Esprit-Saint, elle restera pour toujours dans la Vérité
divine en gardant la succession apostolique par le Collège
des évêques en union avec son chef, le successeur de saint
Pierre.
L'Église a manifesté encore
cette conviction de foi dans le dernier Concile qui s'est
réuni pour confirmer et affermir la doctrine de l'Église
héritée de la Tradition existant déjà depuis près de vingt
siècles comme réalité vivante qui progresse, en rapport
avec les problèmes et les besoins de chaque époque, en
approfondissant la compréhension de ce que contenait déjà
la foi transmise une fois pour toutes (Jude, 3). Nous
gardons la conviction profonde que « l'Esprit de vérité qui
dit à l'Église » (cf. Ap 2, 7, 11, 17, etc.) a parlé
— d'une manière particulièrement solennelle et avec
une particulière autorité — par le Concile Vatican
II, préparant l'Église à entrer dans le troisième
millénaire après le Christ. Étant donné que l'oeuvre du
Concile dans sa totalité constitue une confirmation de la
vérité même vécue par l'Église dès le commencement, elle
est en même temps « renouveau » de cette même vérité («
aggiornamento », selon la célèbre expression du Pape Jean
XXIII), pour rendre la manière d'enseigner la foi et la
morale, et également toute l'activité apostolique et
pastorale de l'Église, plus proches de la grande famille
humaine dans le monde contemporain. Et l'on sait combien ce
« monde » est diversifié et même divisé.
Par le service doctrinal et
pastoral de tout le Collège des évêques en union avec le
Pape, l'Église accomplit les tâches concernant la mise en
oeuvre de tout ce qui est devenu l'héritage spécifique de
Vatican II. Cette sollicitude collégiale trouve son
expression, entre autres, dans les réunions du Synode des
évêques. Dans ce contexte, il convient de rappeler
particulièrement l'Assemblée extraordinaire du Synode tenue
en 1985, à l'occasion du vingtième anniversaire de la
conclusion du Concile, assemblée qui a mis en relief les
plus importantes des tâches liées à la mise en oeuvre de
Vatican II, constatant que l'enseignement de ce Concile
reste la voie sur laquelle l'Église doit avancer vers
l'avenir en confiant ses efforts à l'Esprit de vérité. Dans
la ligne de ces efforts, prennent également une importance
particulière les obligations du Saint-Siège à l'égard de
l'Église universelle, que ce soit par le
ministerium
petrinium de
l'évêque de Rome, ou par les organismes de la Curie romaine
dont il se sert pour accomplir son ministère universel.
Parmi ceux-ci, la Congrégation pour la Doctrine de la foi
que vous dirigez, monsieur le Cardinal, a une importance
particulièrement grande.
Deux tendances se sont
manifestées
Dans la
période postconciliaire, nous sommes témoins d'un vaste
travail de l'Église pour faire en sorte que ce
novum, constitué par Vatican II, pénètre de
manière juste dans la conscience et dans la vie de chacune
des communautés du Peuple de Dieu. Cependant, à côté de cet
effort, se sont manifestées des tendances qui, sur la voie
de la réalisation du Concile, créent une certaine
difficulté. L'une de ces tendances se caractérise par le
désir de changements qui ne sont pas toujours en harmonie
avec l'enseignement et avec l'esprit de Vatican II, même
s'ils cherchent à se référer au Concile. Ces changements
voudraient exprimer un progrès, c'est pourquoi on désigne
cette tendance par le nom de « progressisme ». Le progrès,
dans ce cas, est une orientation vers l'avenir qui rompt
avec le passé, sans tenir compte de la fonction de la
Tradition qui est fondamentale pour la mission de l'Église,
afin que celle-ci puisse continuer à vivre dans la Vérité
qui lui a été transmise par le Christ Seigneur et les
apôtres, et qui a été gardée avec diligence par le
Magistère.
La tendance opposée, que l'on
définit habituellement comme « conservatisme » ou «
intégrisme », s'arrête au passé lui-même, sans tenir compte
de la juste orientation vers l'avenir qui s'est précisément
manifestée dans l'oeuvre de Vatican II. Tandis que la
première tendance semble reconnaître comme juste ce qui est
nouveau, l'autre, au contraire, ne tient pour juste que ce
qui est « ancien », le considérant comme synonyme de la
Tradition. Cependant, ce ne sont pas l'« ancien » en tant
que tel ni le « nouveau » en soi qui correspondent au
concept exact de la Tradition dans la vie de l'Église. Ce
concept désigne, en effet, la fidélité durable de l'Église
à la vérité reçue de Dieu, à travers les événements
changeants de l'histoire. L'Église, comme le maître de
maison de l'Évangile, tire avec sagesse « de son trésor, du
neuf et du vieux » (cf. Mt 13, 52), demeurant dans une
obéissance absolue à l'Esprit de vérité que le Christ a
donné à l'Église comme guide divin. Et cette oeuvre
délicate de discernement, l'Église l'accomplit par son
Magistère authentique (cf. Lumen gentium, n. 25).
Les positions que prennent
les personnes, les groupes ou les milieux attachés à l'une
ou l'autre tendance peuvent être compréhensibles dans une
certaine mesure, particulièrement après un événement aussi
important dans l'histoire de l'Église que le dernier
Concile. Si, d'une part, il a libéré une aspiration au
renouveau (et cela comprend aussi un élément de « nouveauté
»), d'autre part, certains abus dans la ligne de cette
aspiration, pour autant qu'ils oublient les valeurs
essentielles de la doctrine catholique de la foi et de la
morale et, en d'autres domaines, de la vie ecclésiale
— par exemple dans le domaine liturgique —
peuvent et même doivent susciter des objections justifiées.
Cependant, si, en raison de ces excès, on refuse tout sain
« renouveau » conforme à l'enseignement et à l'esprit du
Concile, une telle attitude peut conduire à une autre
déviation qui est également contraire au principe de la
Tradition vivante de l'Église obéissant à l'Esprit de
vérité.
Les problèmes liés à la
Fraternité Saint-Pie-X
Les
obligations qui s'imposent au Siège apostolique, dans cette
situation concrète, requièrent une perspicacité, une
prudence et une largeur de vues particulières. La nécessité
de distinguer ce qui « édifie » l'Église authentiquement de
ce qui la détruit devient, actuellement, une particulière
exigence de notre service à l'égard de toute la communauté
de croyants.
La Congrégation pour la
Doctrine de la Foi a, dans le cadre de ce ministère, une
importante clé, comme le montrent les documents qu'a
publiés votre dicastère ces dernières années dans les
domaines de la foi et de la morale. Parmi les questions
dont la Congrégation pour la Doctrine de la foi a dû
s'occuper ces derniers temps, figurent également les
problèmes liés à la « Fraternité Saint-Pie-X », fondée et
dirigée par Mgr M. Lefebvre.
Votre Éminence connaît bien
tous les efforts accomplis par le Siège apostolique dès les
débuts de l'existence de la « Fraternité » pour assurer,
par rapport à son activité, l'unité ecclésiale. Le dernier
de ces efforts a été la visite canonique effectuée par le
cardinal E. Gagnon. Vous vous occupez particulièrement de
ce cas, monsieur le Cardinal, comme s'en est préoccupé
votre prédécesseur de vénérée mémoire, le cardinal F.
Seper. Tout ce que fait le Siège apostolique, qui est en
contact permanent avec les évêques et les Conférences
épiscopales concernées, tend vers le même objectif: que
s'accomplissent aussi les paroles prononcées par le
Seigneur dans la prière sacerdotale pour l'unité de tous
les disciples. Tous les évêques de l'Église catholique,
parce qu'ils doivent, par mandat divin, avoir le souci de
l'unité de l'Église universelle, sont tenus à collaborer
avec le Siège apostolique au bien de tout le Corps mystique
qui est aussi le Corps des Églises (cf. Lumen gentium, n. 23).
Pour tous ces motifs, je
voudrais vous confirmer, monsieur le Cardinal, ma volonté
que de tels efforts soient poursuivis: ne cessons pas
d'espérer que — sous la protection de la Mère de
l'Église — ils portent leurs fruits pour la gloire de
Dieu et le salut des hommes.
In caritate
fraterna.
Du Vatican, le 8 avril 1988,
en la dixième année de mon pontificat,
IOANNES PAULUS PP. II
(*) Texte
italien dans l'Osservatore Romano
du 9 avril. Traduction
française diffusée par la Salle de presse du
Saint-Siège.