"Tant d'efforts pour renouveler la pastorale sacramentelle ne doivent pas être compromis par quelques inconséquences ou maladresses"

Déclaration du cardinal Marty à son Conseil presbytéral (1)



La célébration des sacrements

     « Je voudrais vous entretenir d'un autre aspect de la vie de l'Eglise à Paris. Il s'agit de choses qui lui sont plus intérieures, plus intimes. Elles sont importantes. Il s'agit de notre manière de célébrer les sacrements et en particulier l'eucharistie. L'évangélisation nous mobilise comme notre devoir le plus urgent. Le service sacramentel, qui conditionne d'ailleurs l'évangélisation, doit rester notre préoccupation la plus grave.
     Je connais vos efforts pour une préparation mieux adaptée de la célébration du baptême et de la confirmation, pour l'accueil des fiancés, pour la préparation des catéchumènes, pour le renouveau du sacrement de la réconciliation, ainsi que pour faciliter à des groupes de mentalités très diverses une participation active à l'eucharistie. Il faut travailler simultanément sur tous ces fronts.
     Je veux énumérer quelques points d'attention. Je le fais pour que tant d'efforts pour renouveler la pastorale sacramentelle ne soient pas compromis par quelques inconséquences ou maladresses.


La confirmation

     Un des trois sacrements « sacrement de l'Esprit et de l'Eglise ».
     Entrée dans le dynamisme de la Pentecôte.
     Tous les sacrements bâtissent l'Eglise, lui donnent un visage. Toute catéchèse doit préparer aux sacrements de l'initiation, donc de la confirmation. La confirmation n'a pas besoin d'être liée à une année de catéchèse, mais les enfants et jeunes ne doivent, pas être exclus, doivent être acheminés vers ce sacrement. Et les communautés doivent être re-préparées en vue de la célébration de ce sacrement.


La réconciliation

     Puisque nous sommes en carême, je dis un mot d'abord du sacrement de la réconciliation. La célébration communautaire de ce sacrement prend place, heureusement, dans le nouveau rituel. Les expériences qui en sont faites ont pour résultat de bien faire comprendre l'enjeu ecclésial du pardon que l'Eglise a reçu mission de donner au nom du Christ. Je rappelle simplement que l'aveu des péchés entre normalement dans la structure du sacrement. En dehors de circonstances tout à fait exceptionnelles, on ne doit pas l'omettre. Je vous renvoie à ce sujet à la présentation du sacrement de réconciliation faite dans Présence et Dialogue (n° 133 du 14 février 1974 et n° 181 du 11 mars 1976).


L'eucharistie

     C'est la célébration de l'eucharistie surtout qui me préoccupe. Je partirai de quelques faits sur lesquels, en conscience, je ne peux pas garder le silence.

1. Les prières eucharistiques

     Il arrive que tel ou tel prêtre s'estime contraint de renoncer à concélébrer plutôt que de s'associer à une prière eucharistique qui paraît complètement étrangère aux formulaires actuellement homologués par le Pape. Faut-il rappeler que l'expression de la louange eucharistique fait l'objet d'une légitime régulation ecclésiale?
     Je sais bien que nous devons tenir compte de l'usure des prières eucharistiques. Mais n'y a-t-il pas pour cela un moyen auquel nous n'avons pas suffisamment recours? Il consiste à les expliquer, à dévoiler le contenu spirituel de chacune d'elles. Certains chrétiens se lassent de ces prières parce qu'ils les entendent sans qu'on les ait aidés à les connaître. Ils en ignorent les richesses. Les prières liturgiques sont des matériaux pour la réflexion doctrinale, le ressourcement de l'action et la prière contemplative.

2. Le respect de l'Eucharistie

     Autre chose. Je ne suis pas sûr que le respect de l'Eucharistie soit toujours suffisamment marqué. Or c'est le Seigneur qui est là, présent.
     Des prêtres, ou des laïcs chargés par un prêtre de porter la communion, m'ont fait part de leur surprise de constater que des personnes, parfois nombreuses, participent au Corps du Christ, alors que de toute évidence elles n'y sont pas préparées, qu'elles se sont écartées depuis longtemps de la pratique sacramentelle ou même qu'elles sont étrangères à la vie de l'Eglise. Ces personnes peuvent être de bonne foi. Mais c'est à nous qu'il appartient d'éclairer les membres d'une assemblée eucharistique. L'enseignement de saint Paul garde son actualité: « Celui qui mange et boit sans discerner le Corps du Seigneur mange et boit sa propre condamnation. » (1 Co 11, 29.) Veillons à ce que le rite de la communion soit présenté et organisé de telle façon que les participants aient la possibilité de poser librement l'acte de la communion eucharistique.

3. Le rythme des célébrations eucharistiques

     II y aurait peut-être aussi à nous interroger sur le rythme de nos célébrations eucharistiques. Ne pèche-t-on pas ici par excès, là par défaut?
     « En France, dès qu'il faut prier, on ne sait plus que dire la messe », m'a fait remarquer un prêtre étranger. Le reproche est bien un peu mérité. Autant la célébration de l'eucharistie dans un petit groupe, quand elle est prévue, préparée avec soin et bien célébrée, est légitime et bénéfique, autant l'automatisme de la messe en fin de réunion me paraît critiquable.
     Mais, à l'inverse, certains prêtres prennent de la distance par rapport à la célébration de l'eucharistie. Certes, celle-ci ne constitue jamais une obligation sauf pour répondre au besoin des fidèles. Mais il nous faut considérer que le sacrifice sacramentel du Christ ne nous appartient pas. Il appartient à l'Eglise et, par elle, au monde. Comment, prêtres, pourrions-nous perdre de vue le sens de notre messe quotidienne par laquelle nous sommes rendus contemporains de l'événement d'où provient le salut de tous les hommes? A notre charge, bien sûr, que cette célébration éclaire toute la journée et que nous y puisions notre élan apostolique.

4. Le vêtement liturgique

     Je trouve aussi que l'on se dispense trop aisément du vêtement liturgique. Là où tout contribue à construire un signe, n'avons-nous pas besoin d'exprimer que le Christ lui-même doit nous renouveler, « nous vêtir » pour que nous puissions le célébrer? Ne faut-il pas ménager une rupture entre le flux de nos activités quotidiennes, même quand il s'agit du service du Seigneur, et le temps de l'accueil de ce même Seigneur dans le sacrement par lequel il se donne à nous? Prenons donc le temps de célébrer! Prenons le temps de nous vêtir pour la liturgie, dont on dit justement qu'elle est une fête.


Conclusions


     Je vous livre ces points d'attention pour que vous y réfléchissiez. Nous sommes, pour les sacrements, dans un temps de recherche, d'adaptation. Mais
chercher ne veut pas dire se contenter d'approximations, surtout dans un tel domaine. Adapter ne veut pas dire céder à la facilité. Pour sauver nos progrès vers plus de simplicité dans la liturgie, nous devons éviter ce qui pourrait paraître négligence. Pour sauver notre effort de diversité, au gré des assemblées qui célèbrent, nous devons éviter que tout devienne flou...
     La célébration des sacrements suppose que nous nous rendions très attentifs aux conditions de vie des hommes et à leur langage. Mais il n'est pas aussi simple qu'on le prétend de compter avec l'évolution des cultures. Ne nous livrons pas à des essais qui n'ont aucune chance d'ouvrir un avenir parce qu'ils seraient le fait de groupes isolés ou le fruit d'improvisations hâtives. Les essais qui ouvrent un avenir sont ceux qui sont menés en Eglise. Et l'Eglise sait que l'on interdit le progrès aussi bien par un traditionalisme étroit que des innovations inconséquentes.
     La qualité de notre vie sacramentelle commande notre travail d'évangélisation. C'est à ce titre que j'ai tenu à vous en parler ce soir.


(1) Présence et dialogue — L'Eglise dans la région parisienne, 18 mars 1978.
     Nous lisons dans le compte rendu de la réunion du Conseil presbytéral de Paris, qui a lieu le 17 avril, et qui est publié dans ce même numéro de Présence et dialogue: « A la fin de la rencontre, le cardinal Marty nous a fait part librement de ses soucis. Certes, l'évangélisation reste le devoir le plus urgent, mais l'action liturgique est une affaire sérieuse et grave. Après avoir rappelé les efforts entrepris, spécialement par le centre Jean-Bart, pour un renouveau de la pastorale sacramentelle, il a fait part de ses préoccupations en ce qui concerne la célébration eucharistique. Le cardinal nous a communiqué quelques extraits de ces réflexions qu'il faut situer dans le climat très fraternel du Conseil presbytéral. »