Les paroles et les actes


     Sous ce titre, Mgr ROZIER a publié cet article dans la Semaine religieuse de Poitiers (17 septembre 1977), après le passage de Mgr Lefebvre dans son diocèse:

     Après le passage de Mgr Lefebvre dans le diocèse, les paroles et les gestes qu'il a comportés, les commentaires et les réactions qu'il a suscités, je crois qu'il est de mon devoir de revenir sur cette affaire. C'est avec regret que je le fais. J'ai conscience qu'il y a eu autour de ce problème une incroyable inflation d'intérêt, d'informations, de commentaires. Il est fréquent aujourd'hui que le bruit fait autour d'un événement soit inversement proportionnel à son importance. De plus, même s'il a un caractère isolé, plus un fait apparaît déviant, aberrant et à la limite scandaleux, plus il est mis en valeur. Telle est la logique interne qui régit le fonctionnement de l'opinion publique et des moyens d'information. Il faut en être conscient. Mon regret, de ce fait, vient de ce qu'on est conduit à s'occuper de tout autre chose que de ce qui est intéressant, important et fécond pour la vie de l'Eglise.

Pourquoi en reparler?

     Cette vie profonde de l'Eglise je l'ai perçue, en cette période de l'année, dans les pèlerinages, les sessions, les récollections, les assemblées chrétiennes, les communautés religieuses où l'on cherche, avec passion, pour en témoigner dans le monde, à se convertir à l'esprit et au message de l'Evangile. Là est l'essentiel. Là est la vie et la mission de l'Eglise à un niveau de profondeur que n'explorent pas et auxquels ne s'intéressent pas les projecteurs de l'actualité.
     Mais j'ai le devoir de prendre en compte les souffrances qui sont dans les coeurs et les questions qui sont dans les esprits à ce propos. Une exigence de lucidité s'impose. Elle n'est pas de l'ordre du jugement, mais de l'ordre du constat. Les propos de Mgr Lefebvre lors de son passage à Poitiers sont littéralement stupéfiants. Il en appelle à son désir de communion avec le Pape et avec l'évêque du lieu. Il dit son souhait « de ne pas couper les ponts avec Rome » (sic!) et d'aller dire à l'évêque de Poitiers son sentiment d'être en communion avec lui! Est-ce de l'inconscience, de la mauvaise foi?... C'est en tout cas de la mystification.

Lien avec le Pape?

     En ce qui concerne le lien avec le Pape, des points essentiels apparaissent clairement dans ce rideau de fumée que Mgr Lefebvre s'efforce de maintenir.
     On doit retenir le désaveu par le Pape de la profession de foi de Mgr Lefebvre du 21 novembre 1974. Dans ce texte Mgr Lefebvre accuse ni plus ni moins le Pape, le Concile d'hérésie. « Nous refusons de suivre la Rome de tendance néo-moderniste, néo-protestante qui s'est manifestée clairement dans le Concile de Vatican II et après le Concile dans toutes les réformes qui en sont issues. » Le Pape a souligné la gravité de ces propos; il a demandé en vain à Mgr Lefebvre de les désavouer: dans une lettre du 29 juin 1975 le Pape Paul VI s'adresse à Mgr Lefebvre en ces termes: « Nous vous demandons un aveu public de soumission afin de réparer ce que vos écrits, vos propos, votre attitude ont d'offensant à l'égard de l'Eglise et de son magistère. »
     La requête du Pape est restée sans effet. Le Saint-Père tirait alors devant le Consistoire réuni à Rome le 24 mai 1976 les conséquences de cette attitude en prenant position non seulement par rapport à Mgr Lefebvre, mais par rapport à tous ceux qui se réclament de lui: « Voici ceux qui sous prétexte d'une plus grande fidélité au magistère refusent systématiquement les enseignements du Concile lui-même, son application et les réformes qui en dérivent, son application graduelle mise en oeuvre par le Siège apostolique et les Conférences épiscopales, sous notre autorité, voulue par le Christ. On jette le discrédit sur l'autorité de l'Eglise au nom de la Tradition pour laquelle on ne manifeste un respect que matériellement et verbalement. On éloigne les fidèles des liens d'obéissance au siège de Pierre comme à leurs évêques légitimes. On refuse l'autorité d'aujourd'hui au nom de celle d'hier. » Et le Pape en appelle à son autorité et à celle du Concile en ce qui concerne la mise en oeuvre de la réforme liturgique, de la liturgie de la messe: « L'adoption du nouvel
Ordo Missae n'est pas du tout laissée au libre arbitre des prêtres et des fidèles. L'instruction du 14 juin 1971 a prévu la célébration de la messe selon l'ancien rite avec l'autorisation de l'Ordinaire, uniquement pour des prêtres âgés ou malades qui offrent le sacrifice divin sine populo (sans l'assistance d'un peuple). Le nouvel Ordo a été promulgué pour être substitué à l'ancien après une mûre réflexion et à la suite des instances du Concile de Vatican II. Ce n'est pas autrement que notre saint prédécesseur Pie V avait rendu obligatoire le missel réformé sous son autorité à la suite du Concile de Trente. Avec la même autorité suprême qui nous vient du Christ Jésus, nous exigeons la même disponibilité à toutes les autres réformes liturgiques disciplinaires, pastorales, mûries ces dernières années en application des décrets conciliaires. »
     Il est inconcevable après cela qu'on puisse encore se réclamer de la communion au Pape quand on tient des propos et qu'on adopte des pratiques formellement condamnées par lui.
     Le fait le plus décisif et le plus significatif de la rupture de communion est celui des ordinations sacerdotales. Le Pape Paul VI a interdit formellement à Mgr Lefebvre de procéder à ces ordinations. Il l'a supplié de ne pas faire cet acte irréparable.
     Cet acte a été fait et réitéré! Ceci est d'une souveraine gravité. En effet, le ministère est constitutif de l'Eglise; tout ce qui tient à l'ordination aux ministères engage gravement la nature et la mission de l'Eglise. Une désobéissance sur ce point n'est pas seulement une faute morale, c'est une atteinte radicale au caractère de l'Eglise apostolique. Ordonner des prêtres dans l'insoumission, c'est disjoindre le sacerdoce de la mission et disjoindre l'Eglise que l'on construit de la communion ecclésiale.
     C'est, dans les faits, instaurer un schisme... qui n'a pas besoin d'être déclaré, mais seulement reconnu. Les prêtres ainsi ordonnés et ceux qui se sont ralliés à ce mouvement n'ont aucune mission ni aucun pouvoir pastoral. Les actes sacramentels posés par eux sont illicites, voire invalides: ce qui est le cas pour le sacrement de pénitence et le sacrement de mariage. Les baptêmes et les mariages célébrés par eux ne sont plus consignés dans les registres de catholicité. Cela n'est ni un détail ni une formalité, c'est le signe que l'appartenance à l'Eglise n'est plus réalisée. Il faut que le peuple chrétien prenne conscience avec netteté des conséquences pratiques de cette situation. Cela manifeste bien qu'il s'agit d'une entreprise qui conduit à une impasse.

Lien avec l'évêque?

     Sur le plan de l'Eglise locale, il y a un point que je tiens à préciser. Divers communiqués et déclarations ont laissé entendre que c'est faute d'avoir pu trouver la disposition d'un lieu de culte qu'on a été obligé d'en instaurer un autre. Je tiens à faire savoir que, durant l'année, un groupe de chrétiens d'esprit traditionaliste avait fait une démarche auprès de moi pour avoir la disposition d'une chapelle ou d'une église. Une négociation s'est engagée avec eux. Le P. Paul Boinot, ancien curé de la cathédrale, avait accepté sur ma demande la mission d'étudier le problème. Une proposition était faite: pour la célébration d'une messe en latin, le dimanche, une chapelle était trouvée; des prêtres se mettaient à la disposition des fidèles manifestant ce désir.
     Cette proposition a été rejetée. Ce n'est pas la messe en latin que l'on voulait, mais la messe selon le rite de saint Pie V, c'est-à-dire la pratique d'un rite auquel on fait signifier le rejet de l'Eglise d'aujourd'hui, le rejet du Concile et de l'autorité du Pape et des évêques. Comment mieux travestir et dénaturer l'Eucharistie que d'en faire un acte d'insoumission et de séparation?
     Tels sont les faits: ils parlent d'eux-mêmes. Les déclarations d'intentions, les protestations de fidélité ne peuvent rien contre le témoignage des actes dans lesquels aujourd'hui s'inscrit et se consomme la rupture.
     Au lendemain des événements vécus à Poitiers, une religieuse cloîtrée, avec qui je conversais dans son couvent, me fit cette réflexion: « C'est une affaire triste et ridicule. »
     Dans le contexte d'un monastère tout entier livré à la prière, épris du souci de fidélité à l'Eglise et à la Tradition, ce propos m'a semblé traduire très justement l'impression que donnent ces faits. Il en révèle la mesure, il en exprime le caractère.
     Ce propos rejoint le sentiment que j'éprouve moi-même et que j'ai eu l'occasion d'exprimer: « Le mot qui vient à l'esprit est celui d'insignifiance, le sentiment qui vient au coeur est celui de tristesse. »
     C'est un appel à vivre et à témoigner davantage du sens de l'Eglise. C'est un appel à porter devant Dieu dans l'adoration « en esprit et en vérité » (Jean 4, 23) les événements de la vie de l'Eglise et du monde. Rien ne permet autant d'en prendre la mesure et d'en percevoir la signification pour le royaume de Dieu.

     Joseph ROZIER.