Priorité à la communion
dans la foi
Homélie prononcée par le cardinal
Marty à Notre-Dame de Paris le dimanche 13 mars 1977
(1).
FRÈRES
ET SOEURS DANS LE CHRIST,
Des catholiques à Paris sont,
ces jours-ci, à la première page de l'actualité. Je le dis
sans fierté. Car nous n'avons su dire que
le scandale de notre
division.
Un tremblement de terre
particulièrement meurtrier en Roumanie, des usines occupées
et l'extension du chômage, la contestation dans les pays de
l'Est, l'angoisse de l'évangélisation... Et, chez nous, en
gros titres ou en images, cette incapacité de nous entendre
entre frères catholiques. Ni les chrétiens dits «
traditionalistes » ni tous les autres, nous ne pouvons
avoir bonne conscience. Ce soir, j'en demande pardon à
Dieu; ce soir, je veux vous dire que l'amour sera plus fort
que les querelles.
Pluralisme et communion
dans la foi
A lire
certains journaux et plusieurs des lettres reçues, les
difficultés seraient mineures. Affaire de latin, affaire de
rite! Il n'en est rien. Je le sais, parce que depuis des
années je m'efforce de comprendre ceux qui osent affirmer «
que l'on n'est pas lié par le Concile Vatican II... et que
l'on a le devoir de désobéir pour conserver certaines
traditions (2) ». Je n'ai jamais écarté le dialogue. Je ne
veux pas rejeter les légitimes requêtes.
Frères et soeurs, le moment
est venu de vous aider à percevoir l'enjeu réel de cette
crise. Il n'est pas mineur. Pour moi, votre archevêque,
votre père, il y va de la foi catholique; il y va de la
vérité de cette Eucharistie que nous allons célébrer
ensemble. L'Eucharistie, « sacrement de
l'amour, signe de l'unité, lien de la charité
», selon la belle
expression de saint Augustin.
On pourrait penser résoudre
le conflit par une solution amiable, une solution de
compromis: à chaque groupe son église et sa messe. Chacun
aurait son bâtiment, sa langue, son rituel et ses prêtres.
La variété des lieux de culte ne serait alors que
l'expression d'un pluralisme où chaque chrétien pourrait
choisir d'aller là où il se sent le plus à l'aise.
Nous sentons bien les uns et
les autres ce qu'a de légitime la requête du pluralisme.
Mais il y a une condition: que soit sauvegardée, vécue,
respectée la
communion dans la foi.
Avec les évêques de ce
diocèse, je l'ai dit dans le communiqué publié le 28
février dernier: «
Entre chrétiens est prioritaire la « communion dans la foi.
» Nous avons là
un principe de discernement selon l'Evangile et la
Tradition. Et c'est à la lumière de ce principe que je juge
l'événement de Saint-Nicolas-du-Chardonnet.
Je ne veux pas prendre
l'initiative de la rupture
A cause de
cette nécessaire « communion dans la foi », nous avons
réprouvé — et nous le réprouvons —, le fait
accompli de l'occupation de l'église Saint-Nicolas. Cette
occupation est une violation. Par la violence, elle prive
une communauté locale de se rassembler, de professer sa foi
et de célébrer l'Eucharistie dans son église paroissiale.
Des paroissiens m'ont écrit. Plus de 1200 ont signé une lettre
collective. Ils
savent que je suis solidaire de ce qu'ils vivent et
supportent pour que ne soit pas étouffée la lumière de
l'Evangile. Ils
ont droit à leur église.
C'est aussi la « communion
dans la foi », la nécessaire unité entre frères —
même hostiles —, qui m'empêchent, aujourd'hui, de
recourir aux procédures canoniques contre ceux qui
entraînent des catholiques de bonne foi en dehors de
l'Eglise.
Et c'est encore le même souci
de la « communion dans la foi » qui me fait refuser la
solution trop simple et peu chrétienne de la coexistence
pacifique: celle-ci consisterait à enfermer les chrétiens
dits « traditionalistes » dans un lieu de culte distinct,
voire à constituer délibérément une église
schismatique. Devant Dieu, je sais que je suis leur
évêque. Je suis
le seul archevêque de ce diocèse. J'ai été consacré et
envoyé pour être le pasteur de
tous. Je ne veux
faire acception ni des personnes, ni des groupes, ni de la
diversité des opinions. Même s'il peut exister des
incompréhensions, même s'il y a des conflits (dans quelle
famille n'y en a-t-il pas ?). Je ne veux pas prendre
aujourd'hui l'initiative de la rupture. Il arrive qu'un père de famille
constate douloureusement le départ de ses fils; mais ce
n'est pas à lui de les chasser.
Eucharistie et
communion dans la foi
Dans
un diocèse, les communautés sont diverses.
Elles ne sont pas toutes des
paroisses territoriales. Chaque dimanche, la messe est
célébrée aussi dans des communautés religieuses, des
aumôneries, à l'occasion de sessions ou de regroupements de
chrétiens. Nous avons favorisé — dans la fidélité aux
normes liturgiques — la diversité des célébrations.
Il existe des messes dominicales en latin. Je veillerai
d'ailleurs à développer la qualité de ces célébrations. Le
catholique parisien qui désire prier dans une liturgie
traditionnelle, avec les chants grégoriens, doit pouvoir
trouver des lieux où il est accueilli et compris.
J'accepte la
diversité. C'est
une richesse spirituelle. Mais là encore à la condition que
soit sauvegardée, vécue, respectée, signifiée la «
communion dans la foi ».
Pour que la messe qui est
célébrée soit bien l'Eucharistie de l'Eglise catholique, il
faut, il est nécessaire que les diverses communautés vivent
la « communion dans la foi », c'est-à-dire qu'elles
professent le Symbole des apôtres, qu'elles reconnaissent
célébrer l'unique action de grâces de Jésus-Christ,
qu'elles offrent son sacrifice pascal. Il faut, il est
nécessaire que chaque communauté reconnaisse l'Eucharistie
célébrée par les autres dans l'Eglise catholique. Pour ne
prendre qu'un exemple, les fidèles et les prêtres qui
participent aujourd'hui aux messes célébrées en la paroisse
Saint-Séverin reconnaissent l'Eucharistie que je célèbre
dans cette cathédrale, tout comme l'Eucharistie que célèbre
le Saint-Père à Rome.
La mention de l'évêque du diocèse et
du Pape dans la
prière eucharistique de la messe signifie plus qu'une
sympathie ou une intercession. C'est l'attestation de la « communion dans
la foi ». Toute
Eucharistie est en quelque sorte présidée par l'évêque.
Nous devrions toujours célébrer ensemble. Mais, de fait, à
cause du nombre des fidèles dans un diocèse, l'on doit
célébrer en divers points de la ville. Autrefois, l'unité
avec l'évêque était montrée par le don d'une parcelle
d'hostie qui était portée par les diacres dans tous les
lieux où l'on célébrait. C'est plus qu'un symbole. Un acte
de foi: car c'est l'unité qui se vit dans l'Eucharistie.
C'est l'Eucharistie qui nous réunit dans la charité. C'est
pourquoi j'ai invité instamment le P. Ducaud-Bourget à
venir participer à ma messe. C'est pourquoi j'invite les chrétiens
dits « traditionalistes » à venir communier à ma
messe.
Déjà, au IIe siècle, saint
Ignace d'Antioche écrivait: « Que cette Eucharistie seule
soit regardée comme légitime, qui se fait sous la
présidence de l'évêque ou de celui qu'il en a chargé. Là où
paraît l'évêque que là soit la communauté; de même que là
où est le Christ Jésus, là est l'Eglise catholique. » (Aux
Smyrniotes, 8, 1.)
***
Enfin,
la « communion dans la
foi » demande le respect de l'Ordo Missae promulgué par le Pape Paul
VI. Ici, il me
suffit de vous relire un passage de l'allocution prononcée
par le Saint-Père, le 24 mai dernier. C'est clair. C'est
sans ambiguïté.
« C'est au nom de la
Tradition que nous demandons à tous nos fils, à toutes les
communautés catholiques, de célébrer, dans la dignité et la
ferveur, la liturgie rénovée. L'adoption du nouvel
Ordo Missae
n'est pas du tout laissée au
libre arbitre des prêtres ou des fidèles. L'instruction du
14 juin 1971 a prévu la célébration de la messe selon
l'ancien rite, avec l'autorisation de l'Ordinaire,
uniquement pour des prêtres âgés ou malades, qui offrent le
sacrifice divin sine populo. Le nouvel Ordo a été promulgué pour être substitué à
l'ancien, après une mûre réflexion, et à la suite des
instances du Concile Vatican II. Ce n'est pas autrement que
notre saint prédécesseur, Pie V, avait rendu obligatoire le
missel réformé sous son autorité, à la suite du Concile de
Trente.
Avec la même autorité suprême
qui nous vient du Christ Jésus, nous exigeons la même
disponibilité à toutes les autres réformes liturgiques,
disciplinaires, pastorales, mûries ces dernières années en
application des décrets conciliaires. Aucune initiative qui
vise à s'y opposer ne peut s'arroger la prérogative de
rendre un service à l'Eglise: en réalité, elle lui cause un
grave dommage... » (3)
Pour accueillir les
requêtes des chrétiens traditionnels: des messes en latin
selon le rite de Paul VI; donner une vraie place au chant
grégorien
Je le
redis. Il ne s'agit pas d'une querelle à propos du latin.
Il ne s'agit pas de mépris à l'égard des catholiques dits «
traditionalistes ». Il s'agit de la « communion dans la foi
catholique ».
J'ai la conviction que parmi
les catholiques qui, d'une manière inacceptable, se
réunissent aujourd'hui en l'église Saint-Nicolas, il y
a d'une part des
chrétiens qui désirent retrouver une messe plus proche dans
les chants, les rites et la liturgie, plus proche de celle
qu'ils ont connue et qui a nourri leur vie chrétienne
pendant des années et, d'autre part — sans doute moins nombreux
—, d'autres
catholiques qui, eux, suspectent la foi de
l'Eglise. Ce
serait à ces derniers, « et non au Pape, et non au Collège
épiscopal, et, non au Concile oecuménique, qu'il
appartiendrait de définir, parmi les innombrables
traditions, celles qui doivent être considérées comme
normes de foi!... Une telle attitude s'érige en juge de
cette volonté divine qui a fait de Pierre — et de ses
successeurs légitimes — le chef de l'Eglise pour
confirmer ses frères dans la foi et paître le troupeau
universel (cf. Lc 22, 32; Jn 21, 15 etc.), et qui l'a
établi « garant et gardien du dépôt de la foi ». J'ai cité
Paul VI.
La différence entre les deux
attitudes est considérable la première est pour nous une
interpellation. Que ces catholiques traditionnels sachent
que leur archevêque veut les comprendre et s'efforcera de
faire droit à leurs légitimes requêtes. Que les autres,
ceux qui assument la responsabilité de ce « séparatisme »,
entendent mon appel et se convertissent. Qu'ils expriment
clairement leur « communion dans la foi ».
Responsable de la foi des
catholiques de Paris, il m'appartient de protester lorsque
la messe devient une manifestation, et une manifestation d'hostilité à
l'égard de communautés de l'Eglise catholique qui est à
Paris une manifestation d'hostilité à l'égard des prêtres
qui ont reçu mission de leur archevêque. Il m'appartient de
condamner les propos de ceux qui affirment que, les prières
eucharistiques promulguées par le Pape Paul VI sont «
équivoques et proches de l'hérésie ». Ces textes, nous les
comprenons à la lumière de la doctrine traditionnelle de
l'Eglise. Nous les
comprenons à la lumière de l'enseignement du Concile
Vatican II. Permettez-moi encore une citation. Que
dit en effet le Concile dans sa Constitution sur la sainte
liturgie? Il écrit « Notre Sauveur, à la dernière Cène, la
nuit où il était livré, institua le sacrifice eucharistique
de son Corps et de son Sang pour perpétuer le sacrifice de
la Croix au long des siècles, jusqu'à ce qu'il vienne, et
en outre pour confier à l'Eglise, son épouse bien-aimée, le
mémorial de sa mort et de sa résurrection: sacrement de
l'amour, signe de l'unité, lien de la charité, banquet
pascal dans lequel le Christ est mangé, l'homme est comblé
de grâces, et le gage de la gloire future nous est donné. »
(Constitution sur la sainte liturgie, n. 47.)
Telle est notre foi. Telle
est la foi de toujours.
Responsable de la foi des
catholiques de Paris, il ne m'est pas possible de confier
une église et la responsabilité d'y rassembler des
chrétiens à des prêtres qui ne se reconnaîtraient pas en «
communion dans la foi » avec leur archevêque, avec l'Eglise
universelle et ses pasteurs. Il ne m'est pas non plus possible
d'excommunier en quelque sorte tous les catholiques dits «
traditionalistes », en demandant que soit désaffectée une
église; afin de permettre que l'autorité civile la leur
attribue: je ne
peux, je ne veux pas les considérer comme des frères
séparés. Je reste
leur évêque. Avec vous tous, frères et soeurs dans le
Christ, avec tous les prêtres de ce diocèse, nous devons
faire tout ce qui est en notre pouvoir pour que triomphe
l'amour que Dieu nous a donné, pour que soit écartée la
violence. Le péché, c'est la division. Demandons à Dieu de
nous purifier du péché.
Mais permettez-moi d'aller
plus loin encore. Au nom de cette même « communion dans la
foi » — qui est mon unique souci —, je suis
prêt à proposer davantage. Non pas un bâtiment, non pas un
isolement, mais un accueil et une reconnaissance dans la
communion ecclésiale et l'hospitalité eucharistique.
Je vais demander à plusieurs équipes
sacerdotales de Paris et à leurs communautés paroissiales
d'accueillir les requêtes des chrétiens « traditionnels
», et d'y faire
droit dans le cadre da la communion catholique. Ensemble,
ils auront à prévoir la célébration de la messe, selon le
rite romain de Paul VI, en latin, au service et pour le
bien des fidèles; il sera donné une vraie place au chant
grégorien. Non par concession ou démission, mais parce que
tous ont droit à la prière et aux sacrements de l'Eglise.
***
Je voudrais
vous communiquer ma passion pour l'unité; je voudrais que
tous prennent conscience que notre tâche est d'évangéliser,
elle n'est pas de nous diviser. O Peuple de Dieu qui es à
Paris, prête l'oreille à mon appel, prête l'oreille à la
prière du Christ: l'unité est une condition de la mission.
« Qu'ils soient un pour que le monde croie. » Célébrant la
mort et la résurrection du Seigneur, accueillons son Esprit
qui seul peut faire de nous, pécheurs et divisés, l'Eglise.
« Une, sainte, catholique et apostolique. »
Catholiques de Paris,
laissez-vous exhorter par saint Augustin: « Puisque vous
êtes le corps du Christ et ses membres, c'est votre propre
mystère qui est placé sur la table du Seigneur, c'est votre
mystère que vous recevez. Vous répondez amen à l'affirmation de ce que vous êtes; et
votre réponse est comme votre signature. On vous dit: le
corps du Christ. Vous répondez: amen. Soyez donc membres du corps du Christ
pour que soit vrai votre amen. » (Sermon 272.)
Amen!
(1) Texte
original. Titre et sous-titres de la DC.
(2) Allocution prononcée par le Pape Paul VI au cours du
Consistoire secret du 24 mai 1976 (DC 1976, n° 1700, p. 557-558.)
(NDLR.)
(3) DC
loc. cit., p. 558.
(NDLR.)