Les bruyantes querelles
autour du Concile
Homélie
du cardinal Marty à la messe de rentrée de l'Institut
catholique de Paris (12 octobre 1976)
(*)
Frères
et soeurs dans le Christ,
Nous ne sommes pas des
orphelins. L'Esprit habite l'Eglise. Il en est l'âme. On ne
peut séparer l'Esprit-Saint de l'Eglise du Christ.
Aujourd'hui, comme tout au long de son histoire exaltante
et tumultueuse, notre Eglise n'a pas d'autre sécurité que
sa foi et la présence vivante de l'Esprit. « Si vous
m'aimez, vous garderez mes commandements, et je prierai le
Père qui vous donnera un autre défenseur pour être à jamais
avec vous: l'Esprit de vérité... » (Jn 14, 15-17.) Telle
fut la promesse du Christ, la veille de sa mort. Et nous
vivons encore de l'événement de la Pentecôte.
C'est pourquoi, ce soir, nous
prions l'Esprit.
Pour que le Concile
soit mieux enseigné et mieux vécu
Le Concile
Vatican II fut l'un des lieux privilégiés de la présence de
l'Esprit. C'est notre foi elle-même qui nous dicte cette
affirmation; c'est aussi mon expérience pastorale, et la
vôtre, théologiens qui avez été très directement impliqués
dans cet immense travail de réflexion et de décision.
Certains, dans notre propre
communauté catholique, croient pouvoir s'élever contre le
Concile, le rejeter ou s'en distraire. Ils se trompent.
Certes, du Concile Vatican
II, on entend dire parfois qu'il « n'est pas passé ». Je
suis surtout sensible, pour ma part, à tout ce qui a déjà
été fait, à tout ce qui a déjà été mis en place pour que
l'enseignement du Concile soit communiqué, expliqué,
compris et développé. Il reste encore beaucoup à faire. Et
c'est un devoir, pour vous tous qui exercez un ministère
dans cette maison, que d'y contribuer. Vous devez le faire
avec rectitude. Il faudra du temps, il a fallu plusieurs
décennies, au moins une génération, pour que les Conciles
précédents — le Concile de Trente et celui de Vatican
I — marquent définitivement la vie de l'Eglise. Pour
le service de tous les hommes.
Le Concile, c'est l'affaire
de tous. On a cru parfois qu'il était seulement l'affaire
des évêques. Ce n'est pas le sentiment qu'évêques, nous
avions à Rome, il y a dix ans. Nous étions porteurs de la
foi et des espérances de tout un peuple; nous étions les
témoins d'un regard chrétien sur le monde contemporain.
Jamais je ne me suis senti séparé des communautés
chrétiennes dont j'étais le pasteur.
Il en est de même
aujourd'hui. On voudrait faire croire que l'archevêque de
Paris est loin de son peuple, qu'il ne le comprend pas,
qu'il ne le respecte pas, qu'il ne l'aime pas. Quelle
souffrance! Nous poursuivrons l'effort pédagogique pour que
soit mieux enseigné le Concile, mais plus encore, mieux
vécu. J'invite toute l'Eglise à ne pas « baisser les bras
», à poursuivre le combat de la foi, à se recentrer sur
l'essentiel: Dieu lui-même connu et aimé en Jésus-Christ,
dans son Esprit. Il nous faut réapprendre à parler en
Eglise pour nous dire notre foi. Il nous faut réapprendre à
dire Jésus-Christ dans les mots et les espérances des
hommes de ce temps. Ceci devrait marquer tous les niveaux
de l'activité de l'Eglise. C'est chaque groupe de
chrétiens, chaque mouvement, chaque équipe, chaque
communauté, chaque enseignement, qui doit redécouvrir ce
que certains théologiens appellent la « synodalité »,
c'est-à-dire cette joie de marcher, ensemble, en frères,
sur le même chemin. Et notre marche n'est pas un jeu, une
évasion. Nous sommes certains de la présence du Christ.
C'est pourquoi, avec lui, nous marchons vers Dieu.
Là encore, le temps est
nécessaire; il y faut les lentes maturations de l'Esprit.
Dans le foisonnement postconciliaire, peut-être
n'avons-nous pas toujours su, nous évêques en particulier
— mais vous aussi responsables de l'intelligence de
la foi, — discerner suffisamment, décider avec assez
de courage, trancher au besoin. Cependant, on ne doit
jamais se précipiter pour arracher l'ivraie; il est une
hâte à dénoncer l'erreur qui est souvent l'expression d'une
peur. Et puis, il est sans doute beaucoup d'herbes folles
qui disparaîtront d'elles-mêmes au soleil de la foi et de
la charité. Je crois au bon sens et au Saint-Esprit.
Mieux éclairer les
rapports entre la création et la rédemption dans l'unique
projet du salut
Derrière
ces bruyantes querelles autour du dernier Concile, se cache
un enjeu plus fondamental: ici est en cause l'Eglise dans
son rapport au monde, le monde dans son rapport au Père.
Le regard que le Concile a
porté sur le monde fut résolument positif. Certains l'ont
trouvé scandaleusement naïf; il n'aurait été que le reflet
de son époque: le monde occidental n'était-il pas encore
plein d'illusions sur lui-même? Aujourd'hui, au nom d'un
réalisme qui n'est que l'expression d'une démission,
quelques-uns en viennent à rejeter Dieu créateur pour mieux
exalter la rédemption du Seigneur.
II n'y a qu'un dessein de
Dieu sur l'humanité. Le monde est d'abord création de Dieu;
il est le lieu de l'incarnation. La théologie catholique a
toujours refusé de penser que le monde était avant tout le
lieu du mal et de l'aliénation. Relisez la Genèse: « Et
Dieu vit que cela était bon. » (Gn 1, SO.)
Certes, le péché défigure le
monde, mais il ne le dénature pas. L'Evangile est un
ferment de contestation contre la puissance du mal et tous
les faux absolus. Nous ne nous faisons aucune illusion sur
les hypocrisies de notre temps, et j'ai personnellement
suffisamment dénoncé l'escalade de certains scandales, pour
ne pas être accusé d'aveuglement devant le péché du monde.
Mais il est temps d'en finir
avec les séquelles du jansénisme, qui ont trop longtemps
marqué notre christianisme occidental. Refuser le mal, ce
n'est pas rejeter le monde, comme s'il ne pouvait être que
le lieu de la concupiscence et du péché. Pour ses
disciples, Jésus a prié le Père: « Je ne te demande pas de
les ôter du monde, mais de les garder du Mauvais. » (Jn 17,
15.)
Si certains chrétiens sont
déroutés par le regard théologique porté sur le monde
d'aujourd'hui dans certains textes conciliaires, n'est-ce
pas en raison d'une carence de la catéchèse qu'ils ont
reçue, et d'une lacune de la théologie qui l'inspirait? Là
est votre tâche, messieurs les professeurs de l'Institut
catholique: il faut mieux éclairer les rapports étroits
entre la création et la rédemption dans l'unique projet du
salut. Il faut donner au Christ la place qui lui revient,
non seulement dans le geste de Dieu qui nous libère de la
mort et du mal, mais dans l'intention de Dieu sur la
création elle-même. Je vous livre cette exigence; car je
pressens qu'elle est au coeur de nos débats.
La rédemption doit apparaître
non comme une péripétie accidentelle de l'histoire humaine,
mais comme son pôle ultime et son origine première. Le
Christ est « l'alpha et l'oméga ». Le Christ est notre
avenir; il est donc notre source.
J'aime en revenir à ces
hymnes grandioses des épîtres aux Colossiens et aux
Ephésiens. Ils sont souvent cités dans Vatican II. Voilà le
Christ dont le monde d'aujourd'hui a soif; voilà le Christ
enfin plus grand que notre coeur et que notre péché.
Il est l'image du Dieu
invisible. Il est la véritable empreinte dans la chair de
ce monde, de la tendresse du Père. Il est le projet de Dieu
sur le monde. Quand Dieu crée le monde, il pense Jésus, il
voit Jésus. Quand Dieu aime le monde, — parce que
Dieu aime le monde! — c'est le visage du Fils dans
lequel il se complaît. En lui, chacun d'entre nous a été
choisi, voulu, aimé, dès avant la création du monde. Par
lui chacun d'entre nous reçoit, jour après jour, son vrai
visage, son visage de fils, sa véritable personnalité, il
est cohéritier avec le Christ. Dans sa résurrection le
monde commence vraiment à devenir ce qu'il est, ce pour
quoi il a été fait. Depuis toujours et pour toujours.
***
Frères et
soeurs, derrière les querelles apparemment désuètes de
liturgie ou les disputes théologiques actuelles — qui
semblent parfois insignifiantes en face des problèmes
concrets de notre temps, — l'enjeu réel me paraît
être Dieu lui-même.
Dieu est « ami de la vie »
(Sg 1, 6); Dieu est créateur parce qu'il est notre Père.
Dieu nous a voulus à son image. Dieu sans cesse nous ouvre
l'avenir; il nous ressuscite par son Esprit de toutes nos
morts et de notre péché, il nous ressuscitera au dernier
jour. Et ce Dieu nous est totalement dit et totalement
donné dans le geste de Jésus « aimant les siens jusqu'au
bout » (Jn 13, 1). Bref, faut-il nous redire encore les uns
aux autres ce soir: « Dieu a tellement aimé le monde qu'il
a donné son fils. »
Alors, dites-moi, de qui
aurions-nous peur, hommes de peu de foi? Ne craignons pas
de nous ouvrir à la nouveauté du monde, afin de l'ouvrir à
la nouveauté de son Dieu.
« Instaurare omnia in Christo
». Telle était la devise de saint Pie X. Tel fut l'objectif
du saint Concile Vatican II. Telle est bien la tâche,
immense et exaltante, d'une Université catholique.
(*) Texte
original. Titre et sous-titres de la DC.