Commentaire de Mgr
Descamps et des évêques belges sur Mgr Lefebvre et
l'affaire d'Ecône
Devant
l'Assemblée plénière des évêques belges, le 16 septembre
1976, Mgr Albert Descamps, secrétaire de la Commission
biblique pontificale, a présenté le commentaire écrit
ci-après sur l'affaire d'Ecône. Les évêques belges ont
désiré publier ce texte pour aider les prêtres à éclairer
les chrétiens (1). Mgr Descamps, avec Mgr Onclin, avait été
envoyé à Ecône en novembre 1974, comme visiteur
apostolique, par la Commission cardinalice spéciale
(composée des cardinaux Garrone, Tabera et Wright), nommée
par Paul VI (2).
L'affaire d'Ecône suscite,
dans l'opinion publique, des remous en sens divers.
Les mesures prises par le
Saint-Père à l'endroit de Mgr Lefebvre, si elles sont
comprises et approuvées par bon nombre de chrétiens, ont
provoqué chez d'autres de l'étonnement et même de la
réprobation; certains, en effet, sont peinés et offusqués
de voir désavouer un évêque et les institutions créées par
lui. C'est surtout à ces chrétiens désorientés que les
évêque belges désirent s'adresser ici et ceci notamment à
travers les prêtres.
Les attitudes de ces
chrétiens procèdent souvent en l'occurrence de solides
convictions religieuses et d'une fidélité profonde à
l'Eglise; les évêques apprécient pleinement une telle
inspiration. Il arrive aussi que ces attitudes soient
dictées par un attachement vivement ressenti à des formes
traditionnelles de célébration liturgique: pareil sentiment
est à tout le moins très respectable.
Malheureusement, ces prises
de position s'expliquent aussi, du moins en partie, par un
manque d'information sur le véritable objet du litige,
voire par une déformation involontaire de la réalité des
faits.
Les malentendus sont graves,
et des plus divers. On va répétant que le Pape réprouve la
messe en latin et le port de la soutane. D'autres estiment
qu'il s'agit de querelles byzantines ou d'obscures
discussions entre clercs, et ils ajoutent comme s'ils
appliquaient à contretemps une parole de saint Paul: «
Qu'importe, pourvu que le Christ soit annoncé! » (Ph 1,
18.) On soutient aussi que Paul VI n'avait pas le droit de
promulguer un nouvel ordo mlssae ni d'ailleurs de nouveaux rituels des
sacrements. On présente les conseillers du Saint-Père comme
imbus d'esprit moderniste, ou comme étant sous la coupe
d'organisations hostiles à l'Eglise. Sans s'arrêter à ces
deux dernières insinuations, vraiment trop pénibles, les
évêques souhaitent rappeler les contours de l'affaire et
son véritable enjeu.
De quoi s'agit-il ?
Essentiellement de deux choses et d'abord de la
condamnation, par Mgr Lefebvre, du Concile Vatican II,
accusé par lui d'être la source de tous les maux dont
souffre l'Eglise. Sont surtout visés des textes
conciliaires comme le Décret sur l'oecuménisme, la
Déclaration sur la liberté religieuse, la Constitution sur
l'Eglise dans le monde d'aujourd'hui. Et en qualifiant le
Concile de « purement pastoral », Mgr Lefebvre le relègue
tout entier au rang des matières laissées à la libre
appréciation d'un chacun.
Que penser de pareille
condamnation de Vatican II?
Elle trouve un prétexte
apparent dans les difficultés à travers lesquelles se
réalisent les réformes voulues par le Concile. Difficultés
que personne ne songe à nier, et qui provoquent le
raidissement de certains chrétiens réagissant seuls ou en
groupes, ou, dans un sens diamétralement opposé, en
conduisent d'autres à des excès et des témérités que les
évêques déplorent et s'efforcent d'endiguer.
Mais comment ne pas voir que
les difficultés, au lieu de résulter du Concile lui-même,
s'expliquent, bien au contraire, tantôt par l'abus qui en
est fait, tantôt par des facteurs surtout extérieurs à
l'Eglise et notamment par les graves ambiguïtés de
l'évolution générale des idées et des comportements? La
vérité c'est que, dans la conjoncture présente, les
catholiques ont pour premier devoir de poursuivre ensemble
l'oeuvre entreprise par le Concile. Agir comme le font Mgr
Lefebvre et ses disciples c'est se placer seul ou presque
seul contre le Pape, contre plus de 3 000 évêques, contre
la très grande majorité des prêtres et des fidèles; c'est
risquer de diviser mortellement l'Eglise, c'est s'engager
dans la voie du schisme.
Un second point douloureux,
c'est l'attitude prise par Mgr Lefebvre au sujet de la
célébration eucharistique. Qu'il soit permis de rappeler
ici rapidement que les langues liturgiques les plus
anciennes furent l'araméen et le grec. Au cours de
l'histoire, des adaptations furent toujours nécessaires,
mais, à chaque époque, la véritable fidélité au Christ
passe par la communion avec le magistère vivant de
l'Eglise. En matière liturgique, Mgr Lefebvre brise cette
communion, non pas tant par son attachement à la messe de
saint Pie V que par la condamnation sans appel qu'il porte
sur la messe telle qu'elle est célébrée aujourd'hui dans
toute l'Eglise. Mgr Lefebvre refuse de recevoir comme
authentiquement catholique le missel de Paul VI (missel
dont l'original, notons-le, est publié en latin). Ce
faisant, il s'oppose ouvertement à la volonté du Souverain
Pontife accueillie avec faveur par tout l'épiscopat, il
s'érige en seul juge contre la conviction éclairée de la
quasi-totalité des théologiens et des historiens de
l'Eglise, il s'inscrit en faux contre ce qu'il faut déjà
appeler l'usage courant, la pratique de l'Eglise
universelle. Il y a là un second défi contraire à toute
vérité et à tout bon sens, ainsi qu'un nouveau pas vers le
schisme. Et c'est bien ce fatal cheminement vers une
contre-Eglise — cheminement inspiré aussi par des
vues politiques étrangères au débat — qui caractérise
le plus nettement les menées de Mgr Lefebvre et en révèle
le plus clairement l'exceptionnelle gravité.
A tous les chrétiens affectés
par les récents événements, les évêques demandent de peser
devant Dieu les considérations ci-dessus. Que le Seigneur
accorde à ces chrétiens la force de surmonter toute
amertume, de faire le sacrifice de leurs préférences
personnelles et de retrouver dans la sérénité la pleine et
entière union de l'esprit et du coeur avec le Pasteur
commun. Il y va de l'unité de l'Eglise, l'Eglise
d'aujourd'hui et de toujours; il y va des destinées du
royaume de Dieu en ce monde.
(1)
Pastoralia —
Bulletin officiel de l'archevêché de
Malines-Bruxelles, 15 octobre 1976.
(2) Cf. DC 1975, n° 1679, p. 614.