L'enjeu
d'Ecône
Sous
ce titre a paru, dans la Liberté de Fribourg
(26 juillet), un article
du P. Georges COTTIER, O.P. (directeur de la
revue Nova et
Vetera, fondée par
le cardinal Journet), intégralement reproduit en italien en
première page de l'Osservatore Romano du 31 juillet
(*).
Comme toute crise, ce qu'on a
appelé « le drame d'Ecône » a jeté la confusion en bien des
esprits, alors que la hauteur de vue et la pondération,
conditions d'un sûr discernement, seraient plus nécessaires
que jamais. Aussi ce qui est avant tout requis des
chrétiens, c'est qu'ils abordent idées et événements avec
le pur regard de la foi et ne perdent jamais de vue que
l'Eglise elle-même, saisie dans sa vie et dans les
décisions de son Magistère, est un mystère de foi. Faute de
ce regard de foi, on s'interdit de comprendre les raisons
des sanctions qui ont frappé Mgr Lefebvre, dont la sévérité
a surpris.
D'aucunes reprochent aux
autorités diocésaines ou romaines, d'être demeurées sans
réagir devant de graves abus mettant en péril la foi, dans
la catéchèse et surtout dans des innovations incongrues,
alors que ces mêmes autorités n'ont pas lésiné quand il
s'est agi d'intervenir dans le cas précité. Il y aurait
donc deux poids et deux mesures.
La cause serait aggravé par
le fait que l'autorité sait très bien que « conservateurs »
et « traditionalistes » représentent aujourd'hui dans
l'Eglise une minorité souffrant d'un sentiment d'exil,
tandis que le courant majoritaire opposé et qui réussit à
imposer sa loi un peu partout serait l'objet de la plus
grande indulgence. Il y aurait donc en plus, de la part des
responsables, lâcheté et démagogie. Voilà ce qui se pense
et se dit dans des cercles plus étendus qu'on ne croirait à
première vue. L'accusation est grave.
On doit répondre d'abord
qu'il y a injustice à généraliser, comme on le fait trop
souvent, à partir de cas particuliers. En ce qui concerne
le Souverain Pontife, qui multiplie inlassablement, avec
une totale liberté d'esprit, mais aussi avec la patience de
la charité, les avertissements dans toutes les directions,
l'accusation est une calomnie.
On dira ensuite qu'un abus
peut fournir un prétexte à un excès dans le sens opposé et
expliquer psychologiquement le raidissement dans la
réaction: il ne peut aucunement justifier cet excès en
lui-même. Et il convient de ne pas assimiler les unes aux
autres des situations diverses, mais au contraire
d'examiner chaque cas pour lui-même. Qu'en est-il donc de
la position de Mgr Lefebvre?
La position de Mgr
Lefebvre
Mgr
Lefebvre est un évêque de l'Eglise catholique qui ne
reconnaît pas l'autorité du second Concile du Vatican ni
l'autorité du Pape Paul VI quand il applique les décisions
et directives de ce Concile. Au nom d'une « tradition »
dont il s'est arrogé la prérogative d'être — et lui
seul contre tous dans l'épiscopat — l'interprète
authentique, il prétend former de futurs prêtres dans le
rejet de ce Concile. De plus, et selon un crescendo
impressionnant, il lance contre ce Concile des accusations,
à la fois massives et vagues, nullement étayées par des
arguments, laissant entendre que le Magistère de l'Eglise
aurait proposé des doctrines et des directives pastorales
contraires à la foi. Notons que la critique du supérieur
d'Ecône n'est pas indemne d'éléments étrangers à ce qu'est
supposé être le dépôt de la foi. Elle puise son inspiration
(et sans doute sa ténacité passionnelle) dans une idéologie
politique traditionaliste qui, méconnaissant la
transcendance de l'Eglise du Christ, en lie le sort à une
certaine image de « chrétienté » et voit dans la devise de
la Révolution française de 1789 « Liberté, égalité,
fraternité », le condensé de tous les maux du monde moderne
et l'expression de son apostasie. Cette devise (et nous
entrons ici dans la théologie-fiction) aurait fourni l'axe
de la pensée du dernier Concile. La « Déclaration sur la
liberté religieuse » contiendrait le venin de la liberté,
tandis que celui de la fraternité se retrouverait dans le «
Décret sur l'oecuménisme » et celui de l'égalité aurait
trouvé son expression dans la collégialité épiscopale,
formulée dans la « Constitution dogmatique sur l'Eglise ».
De telles thèses sont proprement délirantes. La lecture
honnête des textes incriminés en est la réfutation la
meilleure.
Le Magistère de
l'Eglise et son autorité
Si les
arguments de Mgr Lefebvre sont d'une navrante désinvolture,
son refus d'obéissance et de docilité est chose grave. Un
bref rappel de ce qu'est le ministère de l'autorité dans
l'Eglise nous aidera à le comprendre. Selon la foi
catholique, le Christ a confié le soin de son Eglise au
Collège des apôtres réuni autour de Pierre. Le Collège
épiscopal, « uni à son chef le Pontife romain et jamais
sans ce chef », est le successeur du Collège des apôtres
dans le Magistère et le gouvernement pastoral. Pour ce qui
est des évêques, leur mission revêt un double aspect. Ils
sont, comme « vicaires et légats du Christ », préposés
chacun à une Eglise particulière, qu'ils doivent enseigner,
sanctifier et gouverner. Ainsi à chacun est confiée une
portion du Peuple de Dieu. Ce service est fondé sur une
mission universelle, car « en tant que membres du Collège
épiscopal et successeurs légitimes des apôtres », ils sont
tenus d'avoir la sollicitude de toute l'Eglise. A ce titre,
ils peuvent être appelés à participer à l'exercice du
pouvoir plénier, lequel réside dans le Souverain Pontife à
qui revient la charge du troupeau tout entier. Etre
associé, comme membres du corps épiscopal, au service
exercé par Pierre, telle est la signification fondamentale
de la collégialité.
L'exercice de cette
collégialité peut revêtir de multiples formes.
Contentons-nous de quelques précisions. Le Pape peut donc
exercer le Magistère sur l'Eglise universelle seul ou en
s'unissant le corps épiscopal, la communion hiérarchique
avec le Souverain Pontife demeurant un élément constitutif
du Collège lui-même. Cette mission collégiale, les évêques,
unis au Pape, l'exercent soit dispersés dans le monde (on
parle alors du Magistère ordinaire), soit réunis en Concile
(On a alors la forme extraordinaire ou solennelle).
Quand le Souverain Pontife,
en tant que Docteur suprême de l'Eglise universelle,
définit une doctrine concernant la foi et les moeurs, il
est soutenu par le charisme de l'assistance infaillible de
l'Esprit-Saint. Ce charisme d'infaillibilité qui « s'étend
aussi loin que le contenu de la divine Révélation », « se
trouve également dans le corps des évêques quand il exerce
le Magistère suprême avec le successeur de Pierre ».
Nous dirons donc que l'objet
de la foi est proposé, soit par « voie ordinaire »: c'est
le cas quand le Pape expose et défend la doctrine de la
foi, ou quand, en communion avec lui, l'épiscopat dispersé
dans le monde entier enseigne habituellement cette
doctrine; soit par voie extraordinaire ou solennelle: c'est
le cas quand le Pape définit solennellement un dogme ou
quand le Collège épiscopal, en communion avec le successeur
de Pierre et avec son indispensable approbation, réuni en
Concile, définit des vérités de foi.
Ajoutons que les formes,
ordinaire ou solennelle, d'exercice du Magistère, ne
modifient pas la nature de l'adhésion requise des fidèles à
ce qui, ici et là, est présenté comme se rapportant au
contenu de la Révélation divine. C'est en effet à la
Révélation divine, proposée par le Magistère divinement
assisté, que doit aller « l'adhésion de foi ».
Ce qui précède concerne
l'exercice du pouvoir magistériel de l'Eglise qui est un
service éminent de la vérité, sous sa forme la plus
essentielle et la plus haute. La mission de l'Eglise est
ici de transmettre inaltérée la parole de Dieu elle-même.
Mais sa mission ne s'arrête pas là. Elle a encore la charge
de tout faire pour que cette parole de Dieu, qui est parole
de vie, soit accueillie par le Peuple de Dieu, qu'elle y
fructifie et qu'elle soit annoncée au monde qui est appelé
à s'ouvrir à l'Evangile. Tel est l'aspect pastoral de la
mission du Magistère, qui doit multiplier les initiatives
pour que le message intangible qui lui est confié atteigne
efficacement, selon les conditions changeantes des diverses
périodes historiques, tous les hommes en attente du salut.
Or, dans cette tâche
difficile, le Magistère est encore assisté de
l'Esprit-Saint, de sorte que l'on est sûr que, notamment
dans ses décisions majeures, l'Eglise agit avec une vraie
prudence surnaturelle et qu'en lui obéissant on se confie à
une manifestation certaine de la Providence de Dieu.
Certes, dans le domaine
pratique, l'autorité du Magistère s'engage, et par là
engage, à des degrés divers. Il convient ainsi de
distinguer des interventions et des décisions qui visent à
l'intérêt général du Peuple de Dieu dans sa vie proprement
religieuse et des dispositions plus contingentes et plus
particulières. L'impératif d'obéissance est proportionné
aux divers cas, comme d'ailleurs varie le degré
d'assistance sur lequel peut s'appuyer l'autorité.
Il est certain que quand des
directives émanent d'un Concile oecuménique, forme
solennelle de la collégialité (card. Journet), l'autorité
de l'Eglise, qui ne va pas sans les lumières de
l'Esprit-Saint, est pleinement engagée et requiert de notre
part obéissance et docilité.
C'est en effet une erreur que
de vouloir restreindre l'assistance de l'Esprit-Saint au
seul cas où le Magistère définit infailliblement un point
de doctrine.
Si le Magistère infaillible
et le Magistère prudentiel du Pape et du Collège épiscopal
sont distincts, il y a cependant entre l'un et l'autre un
lien vital et ils s'appellent l'un et l'autre. Le cardinal
Journet a pu écrire à ce propos: « L'homme qui accepte
pleinement l'ordre ecclésial divin trouvera dans son coeur
les sentiments qui lui feront accepter les dispositions de
l'ordre ecclésial canonique, et l'homme qui s'insurge
sciemment et gravement contre les dispositions de l'ordre
ecclésial canonique pourra être entraîné presque fatalement
à s'insurger un jour contre l'ordre ecclésial divin. Il y a
une manière de se heurter au secondaire qui voile tout ce
qui est premier; il y a une manière d'aller d'emblée à ce
qui est premier qui éclaire tout le secondaire. »
Il convenait de rappeler
d'une manière succincte ces divers points. Le second
Concile du Vatican n'a fait ici qu'énoncer, à propos de
l'épiscopat et en parfaite homogénéité avec le premier
Concile du Vatican (cf. Lumen gentium, Ill), la doctrine traditionnelle de
l'Eglise sur le sujet.
Vatican II: un Concile
« pastoral »
Quel
jugement porter sur le dernier Concile? Certains, et tout
particulièrement parmi ceux qui éprouvent de la sympathie
pour les positions de Mgr Lefebvre, voudraient se
soustraire à l'autorité de Vatican II en arguant de son
caractère « pastoral » et non doctrinal. L'argument est
trompeur. Jean XXIII, dans le discours d'ouverture, le 11
octobre 1962, a indiqué où devait porter l'effort principal
du Concile, effort que nous pouvons qualifier de
missionnaire: faire parvenir à l'ensemble des hommes le
message chrétien, considéré dans sa plénitude et son
intégrité. A ce propos, il a souligné le « caractère
surtout pastoral » de l'enseignement du Magistère. Il
n'entendait nullement par là opposer « doctrinal » à «
pastoral », mais marquer que la doctrine chrétienne est
doctrine de salut et de vie, et que la mission du Concile
était de tout faire pour qu'elle atteigne les hommes de
notre génération. D'ailleurs, ce Concile pastoral a
promulgué deux constitutions dogmatiques (sur l'Eglise et
sur la Révélation). Il n'a pas procédé, il est vrai, à des
définitions solennelles. Mais ce qu'il a fait, c'est
rappeler solennellement la doctrine du Magistère ordinaire
qui est, pour les catholiques, objet de foi. Quant aux
directives liturgiques et pastorales, prises en vue de
l'approfondissement de la vie chrétienne et de la diffusion
du message du salut, dans la mesure même où elles émanent
d'un Concile oecuménique, elles ont la garantie d'une
assistance majeure de l'Esprit-Saint et, à ce titre, elles
obligent gravement la conscience des catholiques. Ceux-ci
peuvent être certains, parce que précisément il s'agit d'un
Concile oecuménique, que toutes ces décisions sont
conformes à la foi. Ils doivent donc les accueillir, selon
la formule de Franzelin, avec une « infaillible sécurité ».
Personne, en effet, dans l'Eglise ne peut raisonnablement
douter du caractère oecuménique, c'est-à-dire universel, du
second Concile du Vatican, car est oecuménique tout Concile
qui représente authentiquement l'Eglise enseignante
universelle et qui (c'est là le critère décisif) est comme
tel approuvé et confirmé par le Pape.
On sait que Mgr Lefebvre s'en
prend spécialement à la réforme liturgique. Il l'a fait
encore le 29 juin 1976 dans l'homélie qu'il a prononcée au
cours de la cérémonie des ordinations à Ecône. Disons
d'abord que, par leur nature, les dispositions liturgiques
sont réformables par l'autorité suprême de l'Eglise. Un
Pape peut ici modifier ce qu'un autre Pape a institué. Pie
V, à la suite du Concile de Trente et conformément aux
exigences pastorales qu'il lui revenait de peser, a
introduit une réforme liturgique. Paul VI, à la suite du
dernier Concile, n'a fait que suivre l'exemple de son
Prédécesseur. Redisons-le: l'autorité même du Concile qui a
pris les décisions est par elle-même garantie de leur
conformité à la foi.
L'adage « lex orandi, lex credendi
» (la règle de la prière
liturgique est règle de la foi) ne signifie pas que la
prière liturgique soit en tant que telle et par elle-même
source et garante d'orthodoxie. Elle signifie que le même
Magistère, infailliblement assisté en matière de foi, est
encore assisté de l'Esprit-Saint quand il règle la prière
de l'Eglise. L'Esprit, en effet, ne permet pas que l'Eglise
erre dans ce qui fait le coeur de sa vie. Car ce n'est pas
à tel ou tel élément périphérique de la réforme liturgique
que s'en prend Mgr Lefebvre, mais à la messe elle-même
célébrée selon le nouveau rite. En contesterait-il jusqu'à
la validité comme il conteste la validité d'autres
sacrements conférés selon le nouveau rite? S'est-il avisé
que celui-ci ne fait que reprendre une tradition plus
ancienne? Mais si l'Eglise de Jésus-Christ, en communion
avec le successeur de Pierre, n'avait plus l'Eucharistie,
elle aurait cessé d'exister et, contrairement à la promesse
du Seigneur, les portes de l'enfer auraient prévalu contre
elle: c'est jusque-là que la logique de son attitude
devrait conduire Mgr Lefebvre, s'il venait à persister dans
son égarement. Or, qu'on lise les documents du Concile: on
sera frappé du nombre de fois où la doctrine de l'Eglise,
définie à Trente, sur la valeur sacrificielle de la messe
et sur le mystère de la présence réelle, est réaffirmée
sans ambages. Ceci est également vrai des actes et discours
de Paul VI, à commencer par la splendide encyclique
Mysterium
fidei. En vertu
de quel aveuglement Mgr Lefebvre méconnaît-il de si clairs
témoignages? (Il est vrai qu'il n'y a pas qu'à Ecône qu'on
les ignore systématiquement.)
Car tel est le drame. Brisant
la communion avec le Collège de ses frères dans l'épiscopat
et avec son Chef, un évêque, de sa propre autorité,
conteste l'autorité d'un Concile oecuménique. Il rompt
ainsi avec la régie d'orthodoxie la plus haute et la plus
immédiatement saisissable, celle de la communion avec
Pierre. Par là, il s'est engagé sur le chemin glissant qui
conduit au schisme et, peut-être, à l'hérésie.
Ce n'est pas un hasard si
Paul VI a choisi le cadre du Consistoire, qui le 24 mai a
vu la création de vingt et un cardinaux, pour adresser à
Mgr Lefebvre et à ses collaborateurs un nouvel
avertissement. L'attitude du fondateur d'Ecône « s'érige en
juge de cette volonté divine qui a fait de Pierre et de ses
successeurs légitimes le Chef de l'Eglise pour confirmer
ses frères dans la foi et paître le troupeau universel (cf.
Lc 22, 32; Jn 21, 15 s.), et qui l'a établi garant et
gardien du dépôt de la foi » (1). Les termes de la (**) du
discours consacrée à ce douloureux sujet sont soigneusement
pesés et mesurés. Qu'on ne dise pas que les choses ne sont
pas claires, ce sont des positions qu'il a prises
publiquement qui sont reprochées comme gravement
répréhensibles à Mgr Lefebvre.
La raison des
sanctions
Ce qui
précède permet de saisir la raison des sanctions encourues
par le supérieur d'Ecône. Ces sanctions ont été précédées
d'une suite d'exhortations et de mises en garde, et on ne
peut ici accuser Rome d'avoir agi avec précipitation et
sans la patience de la charité. Actuellement, Mgr Lefebvre
n'est ni un évêque ayant charge d'un diocèse, ni un
supérieur d'ordre religieux. Depuis que l'acte d'érection
canonique de la « Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X » a
été retiré le 6 mai 1975, Ecône n'existe plus comme
séminaire de l'Eglise catholique. Or les prêtres,
collaborateurs de l'épiscopat, « forment avec leur évêque
un unique corps sacerdotal (presbyterium) ». C'est pourquoi
il revient à l'évêque du diocèse de conférer le sacrement
de l'ordre et quand, pour une raison fondée, il ne peut le
faire directement et confie cette tache à un frère dans
l'épiscopat, il est nécessaire que ce mandat soit notifié
par des « lettres dimissoires ». Le cas est analogue pour
les religieux qui doivent être dûment mandatés par leur
supérieur majeur. Dans le droit de l'Eglise, le canon 2373,
qui est d'origine ancienne, frappe de suspense d'un an dans
l'administration des ordres l'évêque qui aurait procédé à
des ordinations de candidats aux ordres non munis des
documents requis. La suspense intervient d'office même si
l'évêque en question a été surpris dans sa bonne foi
(supposons, par exemple, qu'il agisse par oubli). Cette
suspense a valeur pour un an, ce qui indique la volonté du
législateur de donner au coupable l'occasion de se
ressaisir et de regretter son acte. C'est donc
ipso facto
que Mgr Lefebvre a encouru,
pour avoir procédé aux ordinations du 29 juin 1976, la
suspense prévue par le canon 2373. Le cas est aggravé du
fait qu'il avait reçu une interdiction expresse et dûment
notifiée de procéder à ces ordinations. Il a là enfreint
une double défense.
Quant aux prêtres ordonnés
par le supérieur d'Ecône, ils sont, en vertu du canon 2374,
suspendus ipso
facto de
l'exercice de leur sacerdoce (messe, sacrements,
prédication), tant qu'ils n'auront pas régularisé leur
situation dans l'Eglise avec le Saint-Siège et un évêque ou
un supérieur dont ils doivent normalement dépendre. C'est
que le ministère ne s'exerce que dans la communion
ecclésiale.
L'absence de cette communion,
ou du moins une offense délibérée à son égard, explique que
les ordinations du 29 juin soient illicites. Elles sont
cependant valides, car tout évêque, en vertu de la
plénitude du sacrement de l'ordre et pour autant qu'il a
l'intention de conférer le sacrement, a le pouvoir
d'ordonner. Mais la transmission du sacrement a été faite
au mépris de la communion hiérarchique et du lien essentiel
qui relie le prêtre à son évêque, éléments indispensables à
la vie et à l'ordonnance du Corps mystique. C'est ce
profond désordre qui accompagne la collation valide du
sacrement, qui rend l'acte illicite et qui déclenche les
suspenses encourues.
Les motifs d'une
séduction
Si je ne me
trompe, on peut dessiner une double ligne d'attirance vers
Ecône. Il y a d'abord des chrétiens « traditionalistes » au
sens politique du terme, entendons les nostalgiques de
l'ancien régime et de l'Action française, auxquels les
condamnations de Pie Xl — qu'ils n'ont pas acceptées
— n'ont rien appris. Ce sont eux qui, il y a une
quinzaine d'années, constituaient les adeptes de « la Cité
catholique ». Il y a ensuite ceux qui croient trouver à
Ecône un refuge contre des désordres (dans l'enseignement
de la doctrine ou de la catéchèse, dans la pastorale
oecuménique ou dans la liturgie) qui les blessent depuis
longtemps. Plus qu'attirés par Ecône, ils sont repoussés
par des pratiques et des propos qui, non sans raison
valable souvent, les choquent. A-t-on été, au nom de la
charité fraternelle, loi première de cette « communion »
qu'est l'Eglise, assez attentifs à leur souffrance?
L'explosion soudaine d'une colère et d'une amertume depuis
longtemps accumulées nous oblige à poser la question. Quant
à ces frères eux-mêmes, profondément meurtris, c'est pour
eux l'heure de la prière et de la grandeur d'âme, seules
capables de vaincre la tentation qui les guette: celle de
la dureté de coeur, du sectarisme, des étroitesses et de la
division. Puissent-ils en leur âme et conscience de fils de
l'Eglise entendre l'appel du sacrifice et de l'obéissance,
qui seront bénis de Dieu! Et qu'ils comprennent que leur
ralliement à Mgr Lefebvre repose sur un malentendu, pour
autant qu'ils ne se situent pas au même plan que lui: autre
chose, en effet, sont leurs griefs, autre chose l'attitude
d'un évêque qui, quelles que soient ses intentions,
équivaut au « fait de se placer hors de l'obéissance au
successeur de Pierre et de la communion avec lui, et donc
hors de l'Eglise ». Et comment ne pas voir que lorsqu'on
introduit la division justement là où « l'amour du Christ
nous a rassemblés en un seul corps » [...], c'est-à-dire
dans la liturgie et le sacrifice eucharistique (cf. Paul
VI, Discours du 24 mai), on adopte une position
radicalement fausse?
Ce drame, car c'en est un,
douloureux et profond — et puisse-t-il ne pas se
terminer dans les impasses d'une tragédie spirituelle!
— nous invite tous à une grave réflexion. Dans
l'avertissement solennel du 24 mai, Paul VI a affirmé «
avec la même fermeté » qu'il n'admettait pas un certain
nombre d'attitudes qu'il a pris soin de préciser et qui
reviennent à une attitude fondamentale « de critique a
priori et parfois irréductible envers l'Eglise et ses
institutions »; elle est le fait de ceux qui croient «
faussement continuer dans la ligne du Concile ». Ce n'est
sans doute pas la première fois dans la vie de l'Eglise que
le trouble et la confusion marquent les temps d'un Concile
oecuménique. En réalité, ces lendemains immédiats sont ceux
où l'influence du Concile ne se fait pas encore pleinement
sentir. Car nul doute que Vatican Il contienne une grande
lumière, promesse pour l'Eglise de la floraison d'un
nouveau printemps. Pour ce qui est de l'immédiat, il y a
donc ceux qui, avec Mgr Lefebvre, rejettent le Concile.
Mais il y a aussi tous ceux qui se réclament abusivement de
son « esprit », en trahissent les intentions et les
orientations. Aussi bien Paul VI terminait-il par ces
paroles qu'il convient de méditer: « Les chrétiens sont
appelés à être eux-mêmes; ils le seront dans la mesure où
ils seront fidèles à l'Eglise et au Concile. »
Sur le chemin de cette
fidélité, s'il y a une vérité qu'il convient de ne pas
perdre de vue, c'est bien celle-ci:
« Il est [...] évident que la
Tradition sacrée, la Sainte Ecriture et le Magistère de
l'Eglise sont entre eux, selon le très sage dessein de
Dieu, tellement liés et associés, qu'aucun d'eux n'a de
consistance sans les autres, et que tous contribuent en
même temps de façon efficace au salut des âmes, chacun à sa
manière, sous l'action du seul Saint-Esprit. » (Const.
dogm. Dei
Verbum, n. 2.) Le
Magistère de l'Eglise, c'est-à-dire celui du Concile, et le
Magistère vivant confiés à l'actuel successeur de Pierre et
à l'épiscopat en communion hiérarchique avec lui.
Georges COTTlER, O.P.
(*) Texte
français dans la
Liberté de Fribourg du 26 juillet.
(1) DC
1976, n° 1700, p. 358
(NDLR).
(**) Coquille dans l'article.