L'autorité dans
l'Eglise
Audience générale du 4 août
(1)
Depuis
quelque temps, les entretiens très simples de nos audiences
générales s'inspirent d'une même idée construire l'Eglise.
Ce thème nous semble fondamental pour deux raisons. D'abord
à cause du plan de l'action du Christ dans le monde et dans
l'histoire. Lui-même a voulu en faire son programme pour
l'humanité qu'il est venu sauver, éclairer, associer à la
vie même de Dieu (cf. Lumen gentium
1; 2 P 1, 4), en disant: « Je
construirai mon Eglise » (Mt 16, 18), et en faisant de
cette Eglise terrestre et humaine l'instrument, le canal
par lequel nous viennent ses dons divins. Cette raison est
constitutionnelle et permanente. La seconde raison, qui est
contingente, mais urgente, découle de la première. Ce sont
les conditions spirituelles, morales, sociales et
historiques propres à notre temps. Celui-ci a besoin de
reprendre la construction de l'Eglise, comme si, sur le
plan psychologique et pastoral, il recommençait pour ainsi
dire de pied en cap à se régénérer par cette institution à
la fois humaine et divine, ce Royaume de Dieu annoncé par
le Christ et inauguré par lui pour le salut du monde, qui
s'appelle l'Eglise.
Une autorité qui vient
du Christ, non de la base
Il nous
faut construire l'Eglise, c'est-à-dire la société des
croyants unis par la même foi, constituant un même corps
social et spirituel animé par l'Esprit-Saint, présidé par
le Christ, chef de l'Eglise. Ce corps est gouverné en ce
monde par une autorité déléguée, visible, humaine,
hiérarchique, dont le pouvoir découle des apôtres, non de
la base, c'est-à-dire des fidèles, et encore moins du
pouvoir terrestre ou d'une « autodésignation » spontanée.
Ce pouvoir, il le tient du Christ, qui a dit à ses apôtres:
« Ce n'est pas vous qui m'avez choisi, c'est moi qui vous
ai choisis... » (Jn 15, 16; cf. 6, 70; 15, 19.) Dans tout
l'Evangile transparaît cette intention du Seigneur de
donner une organisation à ses fidèles par l'action,
c'est-à-dire le ministère de certains disciples choisis et
investis d'un mandat spécial, à qui sont conférés des
prérogatives et des devoirs particuliers, des pouvoirs
spéciaux délégués de par Dieu et une mission spécifique
d'instruire, de sanctifier et de gouverner le Peuple de
Dieu. Nous avons tous gravées dans la mémoire et dans le
coeur, nous en sommes certains, des expressions
caractéristiques de l'Evangile qui nous donnent l'assurance
que le Christ a voulu donner des structures précises pour
assurer la consistance et l'efficacité de son Corps
mystique qui est l'Eglise. Nous en citerons quelques-unes,
à titre d'exemple: « Qui vous écoute (les apôtres) m'écoute
(le Christ) et qui vous rejette me rejette; mais qui me
rejette rejette celui qui m'a envoyé (Dieu, notre Père qui
est aux cieux). » (Lc 10, 16.) Ou encore: « En vérité, je
vous le déclare: tout ce que vous lierez sur la terre sera
lié au ciel, et tout ce que vous délierez sur la terre sera
délié au ciel. » (Mt 18, 18; et 16, 19; et rappelons-nous
le célèbre pouvoir des clés donné à saint Pierre.) Jésus
ressuscité prend congé de ses disciples sur ces paroles
solennelles: « Tout pouvoir m'a été donné au ciel et sur la
terre. Allez donc de toutes les nations faites des
disciples. » (Mt 28, 18-19.)
Il est clair, très clair, que
tout de suite après la Pentecôte les apôtres sont revêtus
d'autorité, non seulement pour l'exercice de la fonction
prophétique et charismatique, mais aussi de la sévère
fonction pédagogique qui consiste à réprimander et punir.
Qui ne se rappelle le terrible épisode d'Ananie et de
Saphire (Ac 5, 1 et s.)? Combien il serait intéressant
d'étudier chez saint Paul la conscience qu'il a de son
pouvoir de gouvernement, soit dans un sens affectueux et
positif, en manifestant un incomparable don de soi (cf. 2
Co 12, 15; Ac 20; 20, 24, 35; Ga 4, 19, etc.); soit dans un
sens normatif (cf. Ga 1, 8; 1 Co 16, 22); soit dans un sens
punitif (1 Co 4, 21; 5, 3 et s.).
Les divisions
schismatiques
L'Eglise du
Christ n'est pas laissée sans structure hiérarchique, sans
une organisation propre, ayant des fonctions d'ordre (1 Co
14, 40) et d'obéissance (2 Co 10, 56). Elle est gouvernée
par des ministres ayant un pouvoir provenant du Christ et
de Dieu, et non de la base, comme on dit, même s'il émane
de dispositions prises par des personnes humaines
qualifiées. C'est là un aspect essentiel de l'Eglise qui
est toujours controversé par ceux qui prétendent que
l'autorité dans l'Eglise de Dieu vient de sources autres
que le Christ et l'authentique tradition apostolique, ou
qui contestent les titres qui la justifient. Non moins que
d'opinions hérétiques, les divisions dans l'Eglise
proviennent de divisions schismatiques, c'est-à-dire de la
négation plus ou moins radicale de l'existence dans le
Corps mystique du Christ de légitimes — et même
obligatoires — fonctions d'autorité, instituées par
l'Esprit-Saint pour gouverner l'Eglise de Dieu (cf. Ac 20,
28). Quiconque nie, conteste ou se permet de juger au nom
d'une prétendue autorité personnelle cette fonction
hiérarchique de l'Eglise du Christ dénoue de lui-même les
liens qui l'unissent à l'Eglise, contriste l'Eglise et
concourt à la démolir, si cela pouvait être possible, mais
pas à la construire. Une interprétation myope et parfois
obstinée de sa propre liberté d'examen, de comportement et
d'action devant l'adhésion filiale et solidaire qui est due
à celui qui a une responsabilité de guide dans l'Eglise en
pèlerinage, blesse au coeur la suprême et divine
prérogative de celle-ci qui est de posséder et de
promouvoir le charisme de l'unité souhaitée par le Christ.
Servir et non
dominer
Certes,
l'autorité de l'Eglise devra toujours revenir à sa
conception authentique, c'est-à-dire être une autorité
venant du Christ (cf. 1 Co 4, 4, 15, etc.), donc une
autorité pastorale, c'est-à-dire destinée à servir, non à
dominer d'une façon despotique et égoïste, une autorité
animée par l'amour selon la vérité (Ep 4, 15-16, texte qui
doit être constamment médité).
Au milieu des épreuves que,
dans sa sagesse et sa bonté, le Seigneur réserve à notre
humble personne, précisément en ces jours, dans l'exercice
de notre ministère apostolique de Vicaire du Christ et de
Serviteur des serviteurs de Dieu, nous sommes le premier à
essayer de nous pénétrer de ces enseignements de
l'Evangile, en étant immensément reconnaissant à nos frères
et à nos fils qui les partagent avec nous en pensée et en
actes, pour l'édification du Corps mystique du Christ qui
est précisément l'Eglise. Et toujours, avec vigilance et
confiance, nous attendons que, rénovés dans l'esprit
d'amour de l'Eglise (comme le Christ, qui « a aimé l'Eglise
»), ceux de nos très chers frères et fils qui aujourd'hui
résistent à notre sollicitude apostolique pour la
construction effective de la sainte Eglise (cf. H. DE
LUBAC, Méditation
sur l'Eglise, 8)
reviennent à leur devoir de collaboration commune et
édifiante.
Travaillons ensemble. Avec
notre bénédiction apostolique.
(1) Texte
italien dans l'Osservatore Romano
du 5 août 1976. Traduction et
sous-titres de ta DC.
La Croix (6 août) fait remarquer que dans cette
allocution, Paul VI « fait manifestement allusion au cas de
Mgr Lefebvre, et probablement aussi à celui du P. Franzoni,
mais le Pape n'a cité explicitement aucun nom ».