Les messes à
thèmes
Sous
ce titre, les « Notltiae » de la Congrégation des
Sacrements et du Culte divin (novembre-décembre 1975)
publient l'article ci-après rédigé par Mgr BUGNINI, ancien
secrétaire de la Congrégation (il fut la cheville ouvrière
de la réforme liturgique depuis le Concile), peu de temps
avant de quitter sa charge (1):
Les messes à thèmes
infligent une nouvelle distorsion à la merveilleuse
renaissance liturgique contemporaine.
1. Les origines
de ce courant sont
antérieures au Concile, mais celui-ci en a accentué le
rythme. Tandis que les artisans de la réforme travaillaient
avec ténacité, çà et là certains impatients en faisaient
leur tête.
Dans une région, le
secrétaire de la Commission liturgique eut la « lumineuse »
idée de composer série de messes à thèmes pour tous les
dimanches, en centrant les lectures, les chants et les
prières sur un thème déterminé. En voici quelques titres: «
Fête de la liberté », « Donne-nous aujourd'hui notre pain
ce jour », « la richesse et les pauvres au milieu de nous
», « responsabilité de l'autorité », « l'unité entre les
fidèles », « pour ceux qui vivent dans le mariage ». Le
caractère horizontal de cette liturgie apparaît déjà dans
les titres, mais il devient évident lorsqu'on examine les
textes, rassemblés arbitrairement, selon un choix qui n'est
pas toujours heureux. Ce travail monte à 1969, alors que le
missel romain venait de sortir. Malgré que le terrain de
cette communauté ait été miné par ces initiatives
arbitraires et corrosives, aujourd'hui, avec d'autres
hommes mieux préparés et plus respectueux du Peuple de
Dieu, elle est en train de s'insérer normalement dans le
courant de foi de charité de l'Eglise universelle.
2. Mais pourquoi est-on
contre les messes à thèmes?
a) Parce qu'elles ne respectent pas le cours
liturgique traditionnel de l'histoire du salut —
sagesse des siècles — qui se déroule dans l'Année
liturgique, autour du mystère du Christ. L'abus ou même la
multiplication des messes à thèmes amènerait la destruction
de l'Année liturgique.
b) Parce que dans les formulaires, les
lectures, les chants nombreux et variés de la liturgie
rénovée il y a une telle richesse de doctrine, d'ascèse, de
motifs pastoraux qu'ils dépassent tout ce qu'on peut
imaginer en ce monde.
Et d'abord, a-t-on lu
l'introduction générale du lectionnaire de la messe où sont
largement exposés les principes, les normes, les critères
qui ont présidé au choix et à l'ordre des lectures? Sait-on
que le prêtre célébrant peut choisir l'un ou l'autre texte
pour des circonstances particulières? Quel est l'objectif
que se propose réellement le lectionnaire?
Si les prêtres connaissaient
tout ce que l'Eglise met à leur disposition, la majeure
partie des velléités de faire du nouveau cesserait par le
fait même.
c) Parce que la messe à thèmes est la
plupart du temps quelque chose que l'on impose à la
communauté. Au nom de la pastorale, le prêtre impose ses
choix, ses opinions, ses goûts.
3. Mais dans des
circonstances
particulières (mariages, baptêmes,
inaugurations d'écoles, journées consacrées à
l'oecuménisme, les lépreux, les militaires, la charité, les
vocations, pour la fête du Pape, la fête des Mères, la
Journée du tourisme, la Journée missionnaire, la messe
missionnaire du mois, l'écologie chrétienne, la fête... de
la supérieure, etc.), ne pourrait-on pas fabriquer une
messe spéciale, en sélectionnant les textes qui se trouvent
dans le missel et le lectionnaire?
Les cas cités, ou d'autres
possibles, sont très différents les uns des autres. Pour
certains, les rubriques prévoient déjà la possibilité de
remplacer telle ou telle formule de la messe du jour par
d'autres, choisies dans le livre liturgique. En pareil cas,
le prêtre est libre d'utiliser cette possibilité. Il peut,
effectivement, parfois se produire que telle ou telle
formule soit moins bien adaptée. Mais pour les autres cas
— comme le dernier cité, — cette possibilité
n'existe pas et il serait arbitraire d'agir autrement.
« Fabriquer » toute la messe
ou la majeure partie de celle-ci constitue une authentique
distorsion qui est le fruit de l'incompréhension et parfois
de l'impréparation.
4. Ne serait-il pas
plus simple, dans certaines circonstances, de « créer »
librement des textes adaptés?
Il ne faut pas y songer.
C'est l'atteinte la plus
douloureuse que l'on puisse porter à la liturgie; c'est une
injustice contre le Peuple de Dieu qui a le droit de
participer à la prière authentique de l'Eglise et non à une
prière inventée selon les propensions et les sentiments
personnels de quelques-uns.
On a écrit récemment qu'il
n'y a pas que les organismes de l'Eglise hiérarchique qui
savent faire d'excellents textes liturgiques. Personne ne
le contestera. Mais la liturgie, comme l'Eglise, est
hiérarchique. Elle est l'expression de la foi de l'Eglise
et non de l'individu. Elle a été réglementée par une
Constitution liturgique signée par tous les évêques du
Concile. Tout le monde doit s'en tenir fidèlement à cette
Constitution si l'on ne veut pas que soit sapé le fondement
même de l'Eglise, et donc de la foi. Or, c'est au
Saint-Siège, pour l'Eglise universelle, et aux évêques,
dans des cas déterminés, et non à des personnes privées,
que la Constitution confie toute la réglementation de la
liturgie (cf. Const. liturg., n° 22).
Mais peut-être faudrait-il,
avec un brin d'humilité, se garder de faciles illusions.
Quiconque se met à « créer » est convaincu qu'il produit
des chefs-d'oeuvre, naturellement. Mais qu'en est-il en
réalité?
Dans un pays prolifique en
matière de liturgie, on a eu un moment la manie de composer
de nouveaux formulaires pour la célébration du mariage. Il
n'y avait plus de mariage qui n'ait pas ses textes à lui.
Mais de quoi s'agissait-il en réalité? De rien d'autre que
du rituel de l'Eglise, démantelé, charcuté, rafistolé,
défiguré. Les quelques éléments nouveaux sont souvent d'une
platitude à faire frémir. Dans un modèle que nous avons
sous les yeux, en huit lignes, le mot « amour » revient six
fois. Le nom des époux — leur vrai nom, leur surnom
ou leur diminutif — revient dans toutes les formules,
y compris la prière eucharistique, naturellement. Ceci sans
compter les inexactitudes, les erreurs, la superficialité,
le sentimentalisme. Mais du sacré, on en trouve peu, sinon
pas du tout.
Le tout ronéotypé ou imprimé
d'une façon désastreuse. Pauvre liturgie!
5. Alors, quelle messe
faut-il dire?
Celle du jour, qu'il s'agisse
de celle du dimanche, de la fête, de la férie, du saint du
jour, de la cérémonie, ou, le cas échéant, d'une messe
votive ou pour diverses circonstances, mais en utilisant
les textes comme il se doit, en les situant dans leur
contexte historique et exégétique, et en les appliquant à
la réalité existentielle, pour en tirer des éléments de
référence surnaturels et humains.
Le mal de notre temps, c'est
la superficialité. Nous ne savons plus penser, méditer,
contempler. Nous voudrions avoir tout de suite tout ce que
nous voulons, comme en boîte de conserve, pour pouvoir
l'utiliser immédiatement.
La liturgie rénovée demande à
être méditée, approfondie, assimilée, pour qu'elle puisse
révéler toute sa richesse. « Ne t'arrête pas à l'écorce
amère, disait saint Jérôme, et tu trouveras la savoureuse
substance. »
Mais, par contre, que l'on
profite des possibilités d'interventions personnelles
offertes par d'autres parties de la messe prière
universelle, homélie, chant. Ces éléments sont encore en
bonne partie inexplorés. Combien seraient efficaces une
prière universelle, avec des intentions bien formulées,
bien dites, circonstanciées, une homélie approfondie
partant des textes (de tous les textes) de la liturgie,
même du psaume responsorial et des prières, en les
actualisant sans les déformer! Chaque chose restant à sa
place combien tout cela pourrait enrichir et surélever la
célébration!
La manie d'inventer, de «
fabriquer », de « créer » ne correspond souvent qu'à un
attrait pour la nouveauté. Les formules et les textes,
l'Eglise nous les donne, et excellemment.
Qu'on se préoccupe plutôt de
faire en sorte que la célébration soit digne, attirante,
attachante. C'est cela qu'attend le Peuple de Dieu.
14 juin 1975.
(1) Traduction
de DC
d'après le texte italien.
Mgr Bugnini a quitté sa
charge au moment où a été créée la nouvelle Congrégation
des Sacrements et du Culte divin (cf. DC 1975, n° 1681, p. 702, en note). Il a été
nommé prononce apostolique en Iran le 5 janvier
1976.