Note de l'archevêque de Montréal à propos du nouveau Missel romain


     Après avoir destitué l'abbé Normandin, curé de la paroisse de Sainte--Yvette, à Montréal, qui refusait le missel romain de Paul VI, l'archevêque du diocèse, Mgr GREGOIRE, a publié la note ci-après dans le bulletin de son diocèse (l'Eglise de Montréal, 13 novembre 1975), sous le titre: « Changement et fidélité »:

AUX PRETRES ET AUX FIDELES DU DIOCESE DE MONTREAL

     Frères,

     De récents événements m'ont amené à poser un geste douloureux. Un curé fervent et dévoué, celui de la paroisse Sainte-Yvette, refusait depuis des mois d'accepter les orientations actuelles de l'Eglise en matière liturgique. Il s'opposait en particulier à la célébration de la messe selon le missel romain de Paul VI. J'ai dû intervenir d'autorité et enlever sa charge à ce curé. C'est avec peine que j'en suis arrivé à une telle décision. Mais j'avais épuisé toutes les ressources du dialogue et de l'avertissement fraternel.
     Je porte ce fait à l'attention du public pour dissiper une équivoque. Le motif de mon intervention n'était pas qu'on faisait usage de la langue latine dans la célébration de l'Eucharistie à Sainte-Yvette, mais bien qu'on se refusait à adopter le seul rite de la messe autorisé dans l'Eglise latine.
     L'Eglise n'interdit pas le latin, pas plus qu'elle ne met en cause le chant grégorien qui est l'une de ses richesses. Mais elle réalise que l'emploi d'une langue comprise des fidèles est plus apte à favoriser l'intelligence des rites et à faciliter la participation de l'assemblée. C'est pourquoi la Constitution sur la liturgie promulguée par Vatican Il accorde à l'autorité religieuse territoriale compétente la possibilité de donner la place qui lui revient à la langue du pays dans les messes célébrées avec le peuple. En accord avec Rome, les évêques canadiens ont largement utilisé cette possibilité. Avec mes collègues de l'Episcopat, j'ai donc pris cette décision parce que je la croyais accordée à nos besoins spirituels et susceptible d'être bien accueillie par l'ensemble des fidèles, ce que les faits ont confirmé. Cette décision n'exclut pas la possibilité de messes célébrées en latin selon le nouveau rituel.
     Des fidèles dont la plupart venaient de l'extérieur de Montréal se pressaient à la paroisse Sainte-Yvette pour participer à une messe telle qu'on la célébrait autrefois selon le missel du Pape Pie V. On ignorait systématiquement le renouveau de la liturgie amené par le Concile, de même que les directives du Saint-Père. On déplorait comme un malheur la manière dont l'Eglise célèbre l'Eucharistie depuis quelques années. D'autres fidèles partagent ce malaise dans une Eglise qui se veut fidèle au Seigneur.
     De fait, des personnes se sont senties bousculées par les changements dans l'Eglise. Elles ont parfois l'impression qu'on a changé la religion. Pour elles, notre passé religieux semble déprécié par les changements, comme si nous méprisions les racines qui nous font vivre.
     Je comprends cette réaction. Et j'aimerais rassurer ceux qui l'éprouvent. Je dirai simplement ceci: si l'Eglise change à travers le temps, c'est pour être toujours davantage elle-même, fidèle à sa mission. A travers toutes les transformations et les adaptations que nous avons connues, rien n'a été changé de la tradition essentielle de l'Eglise. Notre communauté chrétienne puise toujours sa force dans l'Evangile et l'enseignement des apôtres. Et nous pouvons toujours compter sur le même Seigneur dont la présence nous donne paix et courage pour vivre à la manière d'aujourd'hui son message de toujours. Aussi, je m'adresse de façon particulière à tous ceux qui regrettent le passé et qui cherchent à se défendre contre les défis du présent. Je les exhorte de grand coeur à vivre dans la sérénité et la confiance en l'Eglise. Le Seigneur est aussi présent aujourd'hui qu'hier. Et nos plus beaux souvenirs ne doivent pas nous dispenser de vivre l'expérience difficile mais salutaire de l'Eglise de ce temps.
     Au moment où certains sont tentés de se figer dans des attitudes réactionnaires et de vouloir arrêter le temps pour sauver les valeurs du passé, je vous invite à la confiance dans le Seigneur et dans son Eglise telle que celle-ci s'exprime, en particulier par la voix du Concile et celle du premier pasteur, le Pape Paul VI.
     Bien sûr, l'exercice de l'autorité comporte de lourdes exigences. Mais nous aurions tort d'oublier que le Seigneur assiste de son Esprit ceux à qui il confie la charge de diriger son Eglise. Je voudrais que tous les pasteurs et les fidèles de notre Eglise de Montréal partagent sans réticence mes sentiments de solidarité et d'attachement à l'égard du Saint-Père et reconnaissent en lui le vicaire de Jésus-Christ pour aujourd'hui.
     En rapport avec cette question, on m'interroge sur la présence à Montréal de Mgr Marcel Lefebvre qui est connu à l'étranger pour ses prises de positions négatives à l'égard du dernier Concile et de certaines directives du Saint-Père. Je tiens à dire ici que ce n'est pas moi qui ai invité Mgr Lefebvre. De plus, on peut être assuré que je ne donnerai mon appui à aucune affirmation qui s'éloignerait de la pensée officielle de l'Eglise. De même, pour le moment, j'entends éviter à son sujet toute discussion publique qui ne ferait que nourrir des polémiques inutiles.
     Si j'invite à l'obéissance confiante ceux qui s'effraient des changements légitimes dans l'Eglise, il va de soi que je lance la même invitation pressante à ceux qui, sous prétexte d'ouverture d'esprit, aspirent aux changements ou bien de façon maladroite, ou bien à l'encontre des orientations du magistère. Certains pensent bâtir l'Eglise de demain au gré de leur fantaisie: les audaces téméraires et les expériences imprudentes ne font en réalité rien avancer. Je souhaite que ceux-là également repensent en profondeur leur appartenance vivante à l'Eglise d'aujourd'hui qui n'est pas une abstraction, mais une réalité bien concrète voulue par le Seigneur, aimée de lui, et que nous avons à vivre dans la richesse de notre communion fraternelle.
     Le 6 novembre 1975.

     Paul GREGOIRE,
     archevêque de Montréal.