Mgr Lefebvre et la Tradition

par le Dr Lukas VISCHER, directeur du Secrétariat de Foi et Constitution
(Conseil oecuménique des Eglises) (1)



     Cela fait maintenant quelques mois déjà que le conflit soulevé dans l'Eglise catholique romaine par Mgr Lefebvre et son mouvement fait les manchettes de la presse occidentale. Mais d'être particulièrement impressionné par son impact serait certes une erreur. La direction prise par le Concile Vatican II est irréversible. En fin de compte, la protestation de Mgr Lefebvre n'a pas d'avenir. L'événement est cependant significatif, c'est une « voix d'en bas » qui vient de se faire entendre.
     Ce conflit n'est pas spécifique à l'Eglise catholique romaine. Mgr Lefebvre a des frères dans de nombreuses Eglises: chaque Eglise a sa propre forme de traditionalisme. Selon l'enseignement « classique » qui la caractérise, les mouvements seront soit intégristes, confessionnalistes, fondamentalistes ou en opposition à la moindre réforme liturgique. Bien qu'apparaissant grandes de prime abord, les différences ont en fait beaucoup en commun. Bon nombre des déclarations de Mgr Lefebvre auraient tout aussi bien pu être écrites par d'autres leaders fondamentalistes. Ils partagent tout autant la même insistance sur la vérité reçue, la même défense du style de mission en vogue au XIXe siècle, les mêmes opinions politiques ultra-conservatrices, le même anticommunisme aveugle...
     Alors, se demandera-t-on, pourquoi a-t-il fallu dix ans avant que cela n'explose? Mgr Lefebvre avait pourtant participé à Vatican II. Pourquoi n'a-t-il pas eu à l'époque le même impact? Cette réaction à retardement est sans aucun doute due au changement d'atmosphère fondamental qui s'est opéré depuis. Les années 60 ont été marquées par l'apparition de nouvelles visions et conceptions de l'Eglise et de la société. On pensait que l'Eglise pourrait regagner en pertinence et en à-propos grâce à l'aggiornamento. Aujourd'hui, cette force d'impulsion a disparu. Le renouveau de l'Eglise s'est révélé bien plus difficile que ne le prévoyaient nombre de ceux qui entretenaient des espoirs naïfs. Les problèmes de la société se sont multipliés et semblent être aujourd'hui insolubles. Cela crée alors l'atmosphère souhaitée pour engendrer une nostalgie de la certitude de la tradition. Et on arrive ainsi à la conclusion que si l'aggiornamento n'a pas réussi à solutionner les problèmes, qu'on nous laisse retourner à la Tradition qui nous donnera au moins la force nécessaire nous permettant de faire face aux problèmes d'aujourd'hui. Qu'une telle réaction soit illusoire devrait pourtant être clair. Car elle résulte concrètement dans une abdication devant les défis contemporains.
     Ce nouveau penchant vers le traditionalisme pourrait aisément conduire les Eglises à réduire leur engagement au mouvement oecuménique, voire même le réduire à néant. Elles argueront qu'elles se doivent de respecter la sensibilité de leurs cercles conservateurs. Et continuer dans la voie oecuménique constitue de ce fait un risque sérieux de tension et de division en leur sein. Mais il s'agit là d'une conclusion hâtive et erronée. Il faudrait, au contraire, voir dans l'apparition de mouvements traditionalistes un problème commun à traiter en consultation réciproque. Est-il vraiment nécessaire de voir dans le mouvement oecuménique une rupture avec la Tradition? N'est-il pas plus exact d'affirmer que le mouvement oecuménique offre une meilleure possibilité « de vivre de l'expérience de la Tradition » et que de ce fait la meilleure réponse à donner aux mouvements traditionalistes est qu'ils continuent d'avancer sur la route vers l'unité de l'Eglise?
     Ceux qui se sont engagés vis-à-vis du mouvement oecuménique sont finalement les traditionalistes les plus consciencieux! Alors que les traditionalistes d'aujourd'hui considèrent un passé relativement récent comme leur autorité contraignante — la liturgie de Pie V, le mouvement de réveil du XIXe siècle, le biblicisme, etc. —, les oecuménistes, eux, essayent de retourner à la vraie source de la Tradition. Alors que les premiers s'opposent aux défis de l'heure, les seconds tentent, de manière inadéquate certes, d'entendre dans la foulée de la tradition la parole de Dieu qui s'adresse à nous aujourd'hui. Il est crucial pour le mouvement oecuménique de faire comprendre ce véritable respect de la tradition qui nous anime, qui nous inspire et qui nous permet de répondre à des situations nouvelles.

     Lukas VISCHER,
     directeur du Secrétariat de Fol et Constitution COE.



(1) Edition mensuelle du Service oecuménique de presse et d'information (SOEPI), décembre 1976.