Interview du cardinal Marty à l'Agence France-Presse (1)

Extrait



Les Silencieux

     — Conscients de s'être enfermés dans une sorte de « ghetto », les Silencieux de l'Eglise seraient disposés à se rapprocher de la hiérarchie? Une coopération peut-elle s'instaurer?
     — Ils représentent un courant dans l'Eglise de France. Ils font aussi beaucoup de bruit. Ils découvrent maintenant que, pour que les jeunes croient en Dieu, il ne suffit pas de « défendre la foi » et de leur apprendre le Credo par coeur.
     Ils veulent évangéliser. Sur ce plan, nous pouvons nous rencontrer. Ils participent d'ailleurs à diverses instances, telle la session pastorale de l'an dernier. C'est positif.
     Mais ils ont un tic: ils s'érigent volontiers en tribunal doctrinal, suspectant les autres, jugeant sans appel que ceci ou cela est mauvais. Ne tendent-ils pas à se constituer en Eglise parallèle en organisant leur propre catéchèse?
     Dans un diocèse, l'enseignement religieux relève de l'évêque (2).


Ecône

     — Mgr Lefebvre est français. Son séminaire intégriste d'Ecône, en Suisse, n'est plus reconnu par l'Eglise. Quelle influence cette décision a-t-elle sur l'Eglise de France quand on connaît l'impact des intégristes dans notre pays?
     — D'abord, on ne formera pas des prêtres pour l'an 2000 avec des méthodes du XVIIIe siècle. Ce n'est pas sérieux. Ensuite, on ne devient pas prêtre pour soi. On est appelé au service d'une communauté par l'évêque qui en est le pasteur, en communion avec Rome. C'est à cet évêque et à lui seul qu'incombe la charge d'organiser la formation de ses prêtres.
     Quant aux jeunes qui sont à Ecône, ils courent le risque de s'enfermer dans une secte; ils peuvent aussi s'engager dans un authentique service de l'Eglise. S'ils ont une passion pour l'Evangile et une volonté apostolique plus fortes que le goût pour la soutane et le latin, je ne me fais pas de souci: ils seront le bienvenus dans les séminaires de France ou de Rome. Permettez-moi de dire au passage qu'il y a davantage de séminaristes à Paris qu'à Ecône.
     Le problème, avec les intégristes, c'est qu'ils s'enferment dans une situation de rupture: ils sont sûrs de détenir la vérité contre le Pape, contre les évêques, contre toute la communauté chrétienne. Ils s'accrochent au passé. Nous ne voulons pas les rejeter. Eux nous rejettent.
     Ce qui est grave, c'est qu'ils entraînent avec eux des chrétiens qui ne demandent bien souvent qu'à chanter la messe en latin. Que ces chrétiens sachent que dans 20 paroisses de Paris on chante au moins une messe en latin chaque dimanche, bien sûr avec le missel de Paul VI.


(1) Texte original. Sous-titres de la DC.

(2)
Le « Rassemblement des silencieux de l'Eglise » (43, rue de Turbigo, Paris 3e) a publié le communiqué suivant, le 20 juin, en réponse aux paroles du cardinal Marty.

Paris, le 20 juin 1975.

     L'équipe nationale du « Rassemblement des Silencieux de l'Eglise » réunie le vendredi 20 juin a pris connaissance de l'entretien accordé à l'AFP par M. le cardinal Marty.
     Elle se félicite que le président du Conseil permanent de l'Episcopat français ait souligné l'aspect positif de la participation du Rassemblement à la session pastorale des évêques.
     Elle le remercie de tenir pour un point de contact la volonté missionnaire manifestée par le Rassemblement.
     Elle prend en considération les critiques formulées au cours de cet entretien, tout en constatant que certaines d'entre elles se fondent vraisemblablement sur des malentendus.
     Si le Rassemblement a paru s'ériger en tribunal, ce n'a jamais été son intention. Certes, étant composé d'hommes et de femmes libres, il lui est arrivé, et il lui arrivera encore, d'exprimer des opinions même sévères sur des thèses ou des axiomes. Il s'est toujours efforcé de le faire dans le respect des personnes.
     « S'il lui est arrivé de faire du bruit », c'est parce que le courant qui se manifestait par lui et dont le cardinal Marty reconnaît l'existence a trop longtemps été réduit au silence. Pour être entendu et à plus forte raison écouté, il fallait prendre la parole.
     Il n'a jamais été question pour le Rassemblement de se constituer en Eglise parallèle. D'une part, il n'a jamais pris comme critère de jugement que les décisions du magistère.
     D'autre part, il n'a jamais nié que l'évêque était dans son diocèse le responsable de la catéchèse. Mais des responsabilités de plus en plus grandes sont données aux laïcs et plus particulièrement aux parents, comme l'a rappelé le second Concile du Vatican. Il lui faut bien constater qu'une fraction importante du laïcat n'est pas préparée aux tâches auxquelles il est appelé. Il entend donner une importance de plus en plus grande à l'éducation de la foi de ses militants et de façon plus générale de tous ceux qui lui demandent aide et conseil.
     Le Rassemblement déclare solennellement qu'il est fermement décidé à travailler en collaboration avec les évêques qui sont dans leur diocèse signes et ministres de l'unité sous l'autorité du Saint-Père.
     (
Texte original — NDLR.)