A propos des fondations
de Mgr Lefebvre
Sous
ce titre, le bulletin du diocèse de Lausanne, Genève et
Fribourg (« Evangile et Mission - Semaine catholique en
Romandie », 12 juin 1975), publie, sous forme de « Livre
blanc », le dossier, que nous reproduisons ci-après, sur
l'affaire de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X et le
séminaire d'Ecône (1), fondés par Mgr Marcel Lefebvre,
ancien archevêque de Dakar, ancien évêque de Tulle, et
ancien supérieur général des Pères du
Saint-Esprit:
LETTRE DE MGR MAMIE AUX
PRETRES (2)
Fribourg, le 15 mai 1975,
A tous les prêtres en ministère dans
le diocèse
CHER CONFRERE,
Je tiens à vous commenter la
douloureuse nouvelle, dont les journaux ont déjà parlé.
A l'occasion de la réunion
ordinaire du Conseil presbytéral, en mars dernier, j'ai
exposé aux prêtres les inquiétudes, les difficultés et les
graves préoccupations que causaient au Saint-Siège et aux
évêques la Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X, son
fondateur, Mgr Marcel Lefebvre, et le séminaire d'Ecône, né
de la fondation même de la Fraternité.
Aujourd'hui, je tiens d'abord
à vous informer en vous expliquant pourquoi je suis arrivé
à une telle décision. Je demande aussi votre appui.
Le mardi 6 mai 1975, j'ai
envoyé à Mgr Lefebvre une lettre lui communiquant ceci:
Après de longs mois de prières et de réflexions, je lui
retirais l'appui canonique que la signature de l'évêque de
Fribourg donnait à son institution. Cette signature avait
été donnée en novembre 1970 par Mgr Charrière. Avec Mgr
Charrière j'avais d'abord cru pouvoir faire confiance à Mgr
Lefebvre, préoccupé surtout par la formation spirituelle et
théologique des futurs prêtres. Plus le temps a passé, plus
nous avons dû constater que la « Fraternité » s'écartait de
la fidélité et de l'obéissance au Concile et au successeur
de Pierre. Mgr Charrière partage cette constatation.
Après avoir été appelé par
les préfets des Congrégations pour l'éducation catholique,
pour le clergé et pour les religieux, après de nombreuses
consultations et réunions, ici et à Rome, avec Mgr Lefebvre
aussi, j'ai dû, en conscience et en plein accord avec le
Saint-Siège, prendre cette décision à la fois douloureuse
et nécessaire.
En annexe à cette lettre vous
recevez un texte de Mgr Lefebvre, daté du 21 novembre 1974,
texte que je vous demande de lire avec attention; cette
lettre a été pour nous — car je ne suis pas seul
— l'élément décisif qui nous a conduits à ne plus
pouvoir nous taire (3).
Je tiens à vous informer
aussi que Mgr Lefebvre a reçu du Saint-Siège une lettre qui
confirme que le Pape Paul VI lui-même approuve mon jugement
et ma manière d'agir.
En termes simples, cela
signifie que les oeuvres et instituts de Mgr Lefebvre, en
particulier le séminaire d'Ecône, n'ont plus d'existence
ecclésiale.
Vous devez comprendre combien
il peut être difficile à un évêque de retirer non son
amitié mais sa confiance et son appui à un frère dans
l'épiscopat. Autre chose, en effet, est de dire son
désaccord à un théologien, autre chose de se « séparer »
d'un évêque, bien que l'activité de théologiens en «
rupture » avec l'enseignement du magistère soit aussi un «
mal » dans l'Eglise.
Je souhaiterais que vous-même
et beaucoup d'autres comprennent le motif fondamental de
cette décision. Il ne s'agit pas d'abord de latin, ni de
chant grégorien, ni même de rite liturgique. Il s'agit de
l'acceptation du IIe Concile du Vatican, de ses decisions
et de ses orientations. Il s'agit aussi, et c'est le plus
important, de l'attachement et de la fidélité au Pape Paul
VI, lui qui a reçu le pouvoir divin confié à Pierre et à
ses successeurs par le Christ-Jésus.
En conséquence, j'ai d'abord
à vous demander de prier pour vos évêques et pour tous les
évêques du monde, « afin que notre foi ne défaille pas ».
Ce qui doit toujours nous guider c'est d'abord la charité
en tout et partout envers toutes les personnes. C'est
ensuite le souci et le désir de maintenir l'unité dans tout
ce qui est immuable. Enfin, une haute valeur demeure, «
rectifiée » par les exigences de la foi et de la charité:
la liberté et le pluralisme dans les recherches et les
options théologiques ou pastorales.
C'est dans cet esprit à la
fois confiant et rigoureux que nous devons nous interroger,
comme nous le faisons nous-mêmes, Mgr Bullet et le Conseil
épiscopal, pour savoir d'abord comment nous acceptons et
appliquons toutes les directives du Concile, tous les actes
et toutes les déclarations du magistère, en particulier
ceux de Jean XXIII et de Paul VI, toutes les directives des
secrétariats romains.
Nous devons aussi reconnaître
un ordre de valeurs différencié dans ces déclarations et
directives, mais comme j'ai eu l'occasion de le dire à
Berne pendant la session interdiocésaine du Synode en mars
dernier, nous ne pouvons pas faire un tri personnel, selon
nos convenances, dans les déclarations, appels et demandes
du Saint-Siège ou des évêques. Je n'ignore pas, pour citer
quelques exemple, que certains ont eu ou ont encore quelque
peine à comprendre les exigences contenues dans la lettre
du Pape Paul VI au cardinal Roy ou dans l'encyclique
Populorum
progressio. D'autres
paraissent contester aujourd'hui encore les rappels
fondamentaux concernant l'amour humain contenus dans
l'encyclique Humanae
vitae. D'autres ne
comprennent pas la déclaration du Concile sur la liberté
religieuse. D'autres ne paraissent pas avoir accepté la
Déclaration sur l'oecuménisme ou la Constitution sur la
liturgie. Je pourrais vous citer encore plusieurs exigences
que nous avons plus ou moins bien acceptées parce qu'elles
rejoignaient plus ou moins nos recherches personnelles ou
parce qu'elles s'en écartaient.
Je partage pleinement votre
souci en ce qui regarde la crédibilité de l'Eglise, votre
angoisse devant l'éloignement apparent ou réel de beaucoup
face au Christ ou à l'Eglise, votre préoccupation de
rejoindre les hommes d'aujourd'hui pour les aider à
découvrir le vrai visage de Jésus-Christ. Je sais aussi que
certaines initiatives que je ne pouvais ou ne puis
approuver procèdent d'un souci pastoral. Mais aujourd'hui,
en vous encourageant à poursuivre vos recherches, j'insiste
pour qu'elles se fassent en pleine communion avec les
commissions diocésaines, romandes ou cantonales
compétentes, avec vos évêques, avec les vicaires généraux
et épiscopaux que j'ai nommés. La charité fraternelle et le
souci d'unité nous obligent, que ce soit en liturgie, en
oecuménisme, en catéchèse, à ne pas provoquer de graves
doutes chez les fidèles et conduire certains à se durcir
dans le refus de toute évolution à cause d'initiatives
insuffisamment réfléchies ou trop audacieuses. Il arrive
souvent que les excès des uns entraînent les excès des
autres.
Il nous est demandé une plus
grande rigueur, car nous avons pu, par nos négligences ou
nos imprudences, amener quelques-uns de nos frères à mettre
en doute notre attachement à la foi de l'Eglise et à son
magistère voulu par le Seigneur.
A la suite de cette décision
au sujet de la Fraternité Saint-Pie-X, je ne puis pas ne
pas penser que certains fidèles ou prêtres auront beaucoup
de peine à me comprendre, c'est-à-dire à accepter ce que
l'évêque, avec le Saint-Père, a décidé. C'est à vous, cher
confrère, que je confie ces hommes, ces femmes et les
jeunes qui se sont rendus à Ecône ou qui, dans notre
diocèse, n'acceptent que la messe selon le rite de saint
Pie V. Je rappelle et je demande à nouveau que dans notre
diocèse on ne célèbre la messe que selon le rite de S. S.
Paul VI et que seuls les prêtres âgés ou infirmes, avec ma
permission, célébrant seuls, peuvent utiliser le rituel de
saint Pie V (que l'on ait été ou non rattaché à la
Fraternité de Saint-Pie-X).
En accord avec le Conseil
épiscopal et l'évêque auxiliaire, je vous demande
finalement ceci: soyez plus attentifs encore désormais à
votre manière d'exercer votre ministère, soucieux d'être
les témoins fidèles dans la transmission intégrale de
l'Evangile, en union avec le magistère, sans lequel il n'y
a plus d'Eglise catholique.
Je ne puis pas prévoir toutes
les réactions que cette décision va provoquer, mais nous
devons manifester notre communion fraternelle, notre
obéissance, notre amour de la vérité, notre charité sans
mesure, et cela quotidiennement.
Mon désir, avec votre prière
et votre appui, est d'être de plus en plus le « serviteur »
de tous, dans le diocèse, à l'exemple de la « Servante du
Seigneur » et du « Serviteur de lahweh ».
Très fraternellement,
† Pierre MAMIE,
évêque.
CHRONOLOGIE DES
FAITS
concernant la «
Fraternité sacerdotale de Saint-Pie-X » (fondée le
1-11-1970)
9 mars
1974: Lettre de convocation adressée par le cardinal
Garrone à Mgr Mamie pour une réunion le 26 mars 1974.
26 mars 1974: Réunion à Rome:
le cardinal Garrone, préfet de la congrégation pour
l'Enseignement catholique; le cardinal Wright, préfet de la
congrégation pour le Clergé; Mgr Mayer, secrétaire de la
congrégation pour les Religieux; Mgr Adam et Mgr Mamie.
Demande aux intéressés d'un rapport sur la Fraternité de
Saint-Pie-X et le séminaire d'Ecône.
30 mars 1974: Envoi du
rapport établi pur Mgr Perroud, vicaire général, avec
lettre de Mgr Mamie au cardinal Garrone.
30 avril 1974: Nouvelle
rencontre à Fribourg entre Mgr Lefebvre et Mgr Mamie.
Juin 1974: Le Saint-Père
désigne une Commission cardinalice « ad hoc ».
23 juin 1974: Réunion de la
Commission cardinalice « ad hoc »; conclusion: visite
canonique.
14 novembre 1974: Fribourg:
Visite de Mgr Descamps à Mgr Mamie, dans le cadre de la
visite canonique.
21 novembre 1974: Déclaration
de Mgr Lefebvre (cf. document 6).
21 janvier 1975: Réunion de
la Commission cardinalice à Rome: Rapport de Mgr Descamps;
étude du texte de Mgr Lefebvre du 21 novembre 1974.
24 janvier 1975: Lettre de
Mgr Mamie au cardinal Tabera (document 1).
Février 1975: Publication
dans Nova et
Vetera par le
cardinal Journet, d'un article de Jacques Maritain (daté de
1930) publié sous le titre « Intégrisme ? Progressisme ? »
(document 2).
Février-mars 1975: Rencontres
à Rome de Mgr Lefebvre avec la Commission cardinalice.
25 avril 1975: Lettre du
cardinal Tabera à Mgr Mamie (document 3).
6 mai 1975: Lettre de la
Commission cardinalice à Mgr Lefebvre (copie à Mgr Mamie
accompagnée d'une lettre du cardinal Garrone (document 4).
6 mai 1975: Lettre de Mgr
Mamie à Mgr Lefebvre (document 5).
8 mai 1975: Editorial de
I'Osservatore Romano (document 6).
9 mai 1975: Communiqué de Mgr
Mamie (document 7).
15 mai 1975: Lettre de Mgr
Mamie aux prêtres du diocèse.
31 mai 1975: Lettre du
cardinal Tabera à Mgr Mamie (document 8).
2 juin 1975: Nouveau
communiqué de Mgr Mamie et publication de la lettre de la
Commission cardinalice du 6 mai 1975 à Mgr Lefebvre.
N. B. — Cette
chronologie ne comporte que les lettres, documents,
réunions on rencontres principaux concernant le problème
posé.
DOCUMENTS1. LETTRE DE MGR MAMIE
AU CARDINAL TABERA (4)
Fribourg, le 24 janvier 1975.
Monsieur le
Cardinal Araoz Arturo Tabera,
préfet de la congrégation
pour les Religieux et les Instituts séculiers
Cité du
Vatican
EMINENCE.
A la suite de notre réunion
du 21 janvier, tenue sous la présidence de S. Em. le
cardinal Garrone. concernant le séminaire d'Ecône (Valais,
Suisse),
ayant pris connaissance avec
soin du texte (de Mgr Marcel Lefebvre, daté de Rome, 21
novembre 1974) que nous a remis précisément le
cardinal-préfet de la congrégation pour l'Education,
je dois vous redire que pour
moi se pose une question à la fois douloureuse
et très urgente.
Mgr Lefebvre ne cesse de dire
et d'écrire que la « Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X » a
reçu l'approbation de l'évêque de Fribourg. C'est bien, en
effet, Mgr Charrière qui, le 1 novembre 1970, a donné son
approbation, « ad experimentum », pour six ans. A cause du
texte de Mgr Lefebvre (du 21 novembre dernier) qui s'oppose
si manifestement au Concile Vatican II et à S. S. Paul VI,
je vous demande humblement, selon les normes prévues par le
droit — et j'espère qu'elles me le permettront
— de m'autoriser à retirer l'approbation de mon
prédécesseur.
Le texte mentionné de Mgr
Lefebvre me parait suffisant pour motiver cette requête.
Je me permets cependant de
vous rappeler ce que vous ont dit les deux évêques venus de
Suisse pour la réunion du 21 janvier: actuellement, dans le
diocèse de Sion, dans le diocèse de Fribourg et dans les
diocèses de Suisse alémanique, une confusion de plus en
plus grande s'étend. Elle atteint un certain nombre de
fidèles, par le biais du refus du missel de S. S. le Pape
Paul VI. Quelques hommes politiques catholiques s'étonnent.
Les « disciples » de MM. les abbés de Nantes, Coache et
Barbara se réunissent dans notre diocèse pour dire la messe
dite de saint Pie V, dans des appartements. On a même dit
que Mgr Adam était un « imposteur » lorsqu'il affirmait que
S. S. le Pape Paul VI avait abrogé le missel de saint Pie
V. Le séminaire d'Ecône, à mon humble avis, dans une telle
situation, ne peut pas faire du bien.
Je n'ignore pas certaines
innovations aberrantes de ceux qui s'appuient sur le
Concile pour s'éloigner tout autant de la hiérarchie, du
magistère et de la vérité. Ce problème nous préoccupe aussi
gravement. Nous travaillons quotidiennement pour faire
rectifier ce qui doit être rectifié. Nous encourageons ceux
qui doivent être encouragés.
Permettez-moi, Eminence, de
m'appuyer sur votre prière, de vous redire ma très vive
gratitude et mon entier dévouement.
† Pierre MAMIE,
évêque de Lausanne, Genève et
Fribourg.
Annexes:
lettre de Mgr Charrière du
1er novembre 1970 (copie), texte de Mgr Lefebvre du 21
novembre 1974 (copie).
Copie
à M. le cardinal Gabriel M.
Garrone, M. le cardinal John J. Wright, Mgr Nestor Adam.
2. ARTICLE DE JACQUES
MARITAIN
« Intégrisme?
Progressisme? »
Un double
danger, une double erreur doivent être évités. Nous
pourrions être tentés d'abandonner, sinon en droit, du
moins en fait, de perdre de vue plus ou moins complètement
l'éternel au profit du temps, et de nous laisser porter par
le flux du devenir au lieu de le dominer par l'esprit: à
vrai dire, ceux qui font ainsi subissent le monde plutôt
qu'ils ne le pensent, ils sont agis par le monde et
n'agissent pas sur lui, sinon comme instruments des forces
elles-mêmes du monde; ils glissent comme des feuilles
légères ou comme de lourds troncs d'arbres sur l'eau, au
fil de l'histoire. Souvent généreux, et avertis des
nécessités du moment par les intuitions du coeur, ils
oublient, dans leur hâte à courir aux réalisations
pratiques, les conditions premières de l'efficacité
pratique elle-même, qui sont d'ordre spirituel et supposent
le courage intellectuel de dénuder les apparences, de
s'attaquer aux principes et de maintenir à tout prix la
pensée centrée sur de l'immuable.
Sous prétexte de fidélité à
l'éternel, l'autre erreur, toute contraire, consiste à
rester attachés non à l'éternel, mais à des fragments du
passé, à des moments de l'histoire immobilisés et comme
embaumés par le souvenir, et sur lesquels nous nous
couchons pour dormir; ceux qui font ainsi ne méprisent pas
le monde comme les saints, ils le méprisent comme des
ignorants et des présomptueux; ils ne le pensent pas, ils
le refusent; ils compromettent les vérités divines avec des
formes mourantes et s'il arrive qu'ils aient, mieux que les
premiers, l'intelligence des principes qui ne changent pas,
et la vue acérée des erreurs, des déviations et des
déficiences du moment présent, cette science reste stérile,
incomplète et négativiste, parce qu'une certaine étroitesse
de coeur les empêche de « savoir l'oeuvre des hommes » et
de rendre justice à l'oeuvre de Dieu dans le temps et dans
l'histoire.
Jacques MARITAIN,
Religion et
Culture, 1930, p. 83,
Nova et
Vetera, n° 1,
janvier-mars 1975.
3. LETTRE DU CARDINAL
TABERA A MGR MAMIE
Rome, le 25 avril 1975.
Son
Excellence
Mgr Pierre MAMIE,
évêque de Lausanne, Genève et
Fribourg
EXCELLENCE,
Votre rapport du 24 janvier
dernier concernant la Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X a
retenu toute la profonde attention de la Sacrée
Congrégation pour les Religieux et les Instituts séculiers
qui en a apprécié la lucidité et le réalisme apostolique.
En ce qui concerne la
compétence de cette Sacrée Congrégation, Votre Excellence
sait qu'elle possède l'autorité nécessaire pour retirer les
actes et les concessions effectués par son prédécesseur.
Toutefois, étant donné les
conclusions obtenues par la Commission cardinalice
spéciale, instituée « ad hoc », non seulement la S.
Congrégation exprime son plein accord pour la suppression
de la « Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X », érigée par
votre prédécesseur, mais elle vous invite encore à procéder
sans retard à une mesure si douloureuse, devenue néanmoins
indispensable.
Il m'est agréable, en cette
circonstance pénible, de vous exprimer la gratitude de la
Sacrée Congrégation et la mienne propre pour votre
précieuse collaboration au service du Seigneur et de son
Eglise, me redisant en même temps,
de
Votre Excellence
le très dévoué dans le
Christ,
Arturo
card. TABERA, préfet,
† Augustin MAYER,
secrétaire.
4. LETTRE DE LA
COMMISSION CARDINALICE A MGR LEFEBVRE
Rome, le 6 mai 1975.
SACRA CONGREGAZIONE
PER L'EDUCAZIONE CATTOLICA
IL CARDINALE PREFETTO
Prot. N. 70/72
A SON EXCELLENCE RÉVÉRENDISSIME MGR
MARCEL LEFEBVRE EX-ARCHEVÊQUE DE TULLE
CH - 1908 ECONE/RIDDES (VS)
EXCELLENCE,
C'est au nom de la Commission
cardinalice et par mandat exprès du Saint-Père que nous
vous écrivons.
Nous vous restons très
reconnaissants du climat fraternel dans lequel ont pu se
dérouler nos récents entretiens, sans que les divergences
de nos jugements aient jamais compromis entre nous une
communion profonde et sereine. Mais cela ne fait que nous
rendre plus douloureuse l'apparente irréductibilité de vos
vues, avec les conséquences qui ne peuvent manquer d'en
découler.
C'est autour de votre
déclaration publique, dans la revue Itinéraires, que notre échange s'est principalement
engagé et poursuivi. Il ne pouvait en être autrement
puisque nous trouvions là explicité tout ce que le visiteur
à Ecône n'avait pu éclaircir et nous invitait à dégager
dans une conversation avec vous.
Or une telle déclaration nous
apparaissait en tous points inacceptable. Il est impossible
de concilier la plupart des affirmations contenues dans ce
document avec une fidélité authentique à l'Eglise, à celui
qui en a la charge et au Concile où la pensée et la volonté
de l'Eglise se sont exprimées. Il est inadmissible que
chacun soit invité à subordonner à son propre jugement les
directives venant du Pape pour s'y soumettre ou s'y
dérober: c'est là proprement le langage traditionnel des
sectes qui en appellent aux Papes d'hier pour se soustraire
à l'obéissance au Pape d'aujourd'hui.
Tout le long de nos
conversations, notre voeu était de vous amener, Excellence,
à reconnaître le bien-fondé de telles objections et à
revenir sur vos propres affirmations. Cela, nous avez-vous
dit, vous était impossible: « Si je devais modifier ce
texte, disiez-vous, j'écrirais les mêmes choses. »
En ces conditions, la
Commission ne pouvait que remettre au Saint-Père ses
conclusions absolument unanimes et le dossier complet de
cette affaire pour qu'il puisse juger lui-même. C'est avec
l'entière approbation de Sa Sainteté que nous vous faisons
part des décisions suivantes:
1. « Une lettre sera envoyée
à Mgr Mamie, lui reconnaissant le droit de retirer
l'approbation donnée par son prédécesseur à la Fraternité
et à ses statuts. » C'est chose faite par lettre de Son
Eminence le cardinal Tabera, préfet de la S. congrégation
pour les Religieux.
2. Une fois supprimée la
Fraternité, celle-ci « n'ayant plus d'appui juridique, ses
fondations, et notamment le séminaire d'Ecône, perdent du
même coup le droit à l'existence ».
3. Il est évident —
nous sommes invités à le notifier clairement — «
qu'aucun appui ne pourra être donné à Mgr Lefebvre tant que
les idées contenues dans le manifeste du 21 novembre 1974
resteront la loi de son action ».
Nous ne vous communiquons pas
ces décisions, Excellence, sans une profonde tristesse.
Nous savons avec quelle généreuse persévérance vous avez
travaillé, le bien qui s'est accompli ainsi. Nous devinons
dans quelle situation cruelle vous allez vous trouver. Mais
nous sommes sûrs que tous ceux qui auront lu ou voudront
lire votre déclaration, et qui voudront bien ne pas
soupçonner gratuitement aux décisions prises d'autres
motifs que cette déclaration elle-même, se rendront à
l'évidence que les choses ne pouvaient pas se résoudre
autrement, étant donné votre refus de retirer ce texte:
aucune institution d'Eglise, aucune formation au sacerdoce
ne peuvent se bâtir sur un tel fondement.
Nous souhaitons, Excellence,
que le Seigneur vous donne la lumière et vous fasse trouver
la voie conforme à sa volonté, dans la confiance à celui à
qui nous devons comme évêques une sincère et effective
obéissance.
Pour nous, nous ne pouvons
que vous dire notre attachement fraternel, et vous assurer
de notre prière.
GABRIEL-MARIE cardinal
GARRONE,
préfet de la S. congrégation pour
l'Education catholique,
président de la Commission
cardinalice.
JOHN cardinal WRIGHT,
préfet de la S. congrégation pour le
Clergé.
ARTURO cardinal TABERA,
préfet de la S. congrégation pour les
Religieux et les Instituts
séculiers
Cette lettre est communiquée
à S. Exc. Mgr MAMIE et à S. Exc. Mgr ADAM.
Note: Mgr Mamie a communiqué la présente lettre
à la presse le 2 juin 1975. Il a introduit cette
publication par le communiqué suivant: « Pour répondre à de
nombreuses questions posées ainsi qu'à des accusations non
fondées, Mgr Pierre Mamie, évêque de Lausanne, Genève et
Fribourg, et Mgr Nestor Adam, évêque de Sion, publient,
avec l'assentiment du Saint-Siège, la lettre adressée le 6
mai à Mgr Marcel Lefebvre par la Commission des trois
cardinaux chargés d'examiner le dossier le concernant (5).
»
5. LETTRE DE MGR MAMIE
A MGR LEFEBVRE
1 701 Fribourg, le 6 mai 1975.
EVECHE DE LAUSANNE, GENEVE ET FRIBOURG
Personnelle —
Recommandée
Son Excellence
Mgr Marcel LEFEBVRE
Fraternité sacerdotale
Saint-Pie-X
40, route de la Vignettaz,
Fribourg
MONSEIGNEUR,
Mgr François Charrière, mon
prédécesseur, avait signé, le 1er novembre 1970, le décret
d'érection de la Fraternité sacerdotale internationale
Saint-Pie-X, au titre de « Pia Unio », avec siège à
Fribourg, approuvant et confirmant les statuts de ladite
Fraternité.
Après de longs mois de
prières et de réflexions, après avoir tant souhaité
maintenir entre nous une communion fraternelle, après vous
avoir entendu et écrit plus d'une fois (pensez entre autres
à notre dernière conversation, ouverte et loyale, où vous
m'avez clairement dit que vous n'acceptiez pas certaines
déclarations conciliaires; je vous rappelais aussi alors
votre refus en ce qui concerne la célébration de la sainte
messe selon le rite établi par S. S. Paul VI; je vous
disais enfin que votre attitude et vos actes me posaient
une grave question de conscience en ce qui regardait
l'appui canonique de l'évêque de Lausanne, Genève et
Fribourg à votre institut),
j'en arrive à la conclusion
douloureuse, mais qui me parait nécessaire aujourd'hui:
Je vous informe donc
que je retire les actes et les concessions effectuées par
mon prédécesseur en ce qui regarde la Fraternité
sacerdotale Saint-Pie-X, particulièrement le décret
d'érection du 1er novembre 1970.
Vous recevrez ces jours-ci ou
vous avez déjà reçu une lettre du Saint-Siège, plus
précisément de la Commission cardinalice « ad hoc ». C'est
donc en plein accord avec le Saint-Siège, en particulier
conformément à une réponse que j'ai reçue du cardinal
Arturo Tabera, préfet de la S. congrégation pour les
Religieux et les Instituts séculiers, que je prends cette
décision.
En date du 21 novembre 1974,
vous avez publié et signé un texte qui commence par ces
mots: « Nous adhérons de tout coeur, de toute notre âme, à
la Rome catholique... »
Cette déclaration a été pour
moi la confirmation que je ne pouvais plus, en conscience,
soutenir votre Fraternité.
Vous vous opposez si
manifestement au IIe Concile du Vatican et à la personne et
aux actes du successeur de Pierre, S. S. le Pape Paul V;
vous avez si souvent dit et écrit que vous aviez l'appui de
l'évêque de Fribourg, que je ne puis plus admettre que
l'autorité de l'évêque de Lausanne, Genève et Fribourg
demeure le fondement canonique de vos institutions. J'ai
conscience aussi que cette décision met en cause tout ce
qui est prévu dans les statuts de la Fraternité
Saint-Pie-X.
Cette décision est
immédiatement effective et j'en informe, par le même courrier,
les instances romaines compétentes (S. congrégation pour
les Religieux, S. congrégation pour l'Education catholique
et S. congrégation pour le Clergé), ainsi que S. Exc. Mgr
Ambrogio Marchioni, nonce apostolique en Suisse, et Mgr
Nestor Adam, président de la Conférence des évêques
suisses.
Quant à nous, nous continuons
de demander aux fidèles comme aux prêtres catholiques
d'accepter et d'appliquer toutes les orientations et
décisions du IIe Concile du Vatican, tous les enseignements
de Jean XXIII et de Paul VI, toutes les directives des
secrétariats institués par le Concile, y compris dans la
liturgie nouvelle. Cela nous l'avons fait et nous le ferons
encore, même aux jours les plus difficiles et avec la grâce
de Dieu, parce que, pour nous, c'est là le seul chemin pour
« édifier » l'Eglise.
C'est donc avec une grande
tristesse, Monseigneur, que je vous assure de ma fidèle
prière et de mes sentiments très fraternels, dans
l'attachement au Christ-Jésus, à son Eglise et à celui qui
a reçu le pouvoir divin de confirmer ses frères, le
Souverain Pontife, successeur de Pierre.
† Pierre MAMIE,
évêque de Lausanne, Genève et
Fribourg.
A. TROXIER, chancelier.
6. EDITORIAL DE « L'OSSERVATORE ROMANO
»
(Ce texte, qui cite longuement la
déclaration de Mgr Lefebvre datée du 21 novembre 1974, a
été publié dans notre numéro du 1er juin 1975, p. 544.
— NDLR.)
7. COMMUNIQUE DE MGR MAMIE
(9 mai
1975)
(Ce communiqué, qui annonce le
retrait de l'approbation donnée à la Fraternité sacerdotale
Saint-Pie-X, a été publié dans notre numéro du 1er juin
1975, p. 545. — NDLR.)
8. LETTRE DU CARDINAL
TABERA A MGR MAMIE
Rome, le 31 mai 1975.
SACRA CONGREGATIO
PRO RELIGIOSIS
ET INSTITUTIS SAECULARIBUS
Prot. n. DD. 1649-1/72
EXCELLENCE,
Quelques réactions à propos
de votre récente décision concernant la Fraternité
sacerdotale Saint-Pie-X, dont la S. congrégation pour les
Religieux et les Instituts séculiers a eu connaissance, lui
fournissent l'occasion de réaffirmer les propositions
suivantes:
1. Comme le stipulait la
lettre du 25 avril dernier, Votre Excellence avait pleine
autorité pour retirer l'approbation primitivement accordée
par l'évêque de Fribourg; l'évolution actuelle de la
situation témoigne de l'opportunité de cette décision.
2. Il ne saurait être
question pour ce dicastère de donner son « nihil obstat »
pour une érection éventuelle de la Fraternité sacerdotale
Saint-Pie-X en institut de perfection de droit diocésain
aussi longtemps que ses responsables maintiendront leurs
dispositions actuelles.
Je profite volontiers de la
circonstance pour me redire
le
très dévoué en Notre-Seigneur
de
Votre Excellence,
Arturo card. TABERA.
† Augustin MAYER,
secrétaire.
POSTFACE
« Il y a
l'espérance qui est la plus forte... »
La fidélité à l'Eglise et à
son magistère est une grâce. Chaque matin, laïcs, prêtres,
évêques, nous devons la demander au Seigneur. Dieu, lui,
nous sera toujours fidèle; il nous demande chaque jour un
peu plus d'humilité, un peu plus d'obéissance; tout se
passe dans la profonde nuit de la foi et dans la lumière de
la charité.
Nous croyons que Dieu ne
refuse à personne la grâce de la fidélité à sa parole
— qui est quelqu'un —transmise par le
Magistère.
Pour rester fidèle au service
qui lui est confié, l'autorité de l'Eglise a dû prendre des
décisions douloureuses. Comme en d'autres circonstances
semblables une partie du peuple de Dieu a souffert et
souffre encore. Jamais pourtant nous ne devons oublier ni
la confiance, ni la patience. Il est nécessaire de tenir à
l'intégrité de la foi dans la fidélité sans réserve au
Successeur de Pierre. Il est nécessaire de demeurer dans la
charité — « si j'y suis que Dieu m'y garde, si je n'y
suis pas, que Dieu m'y mette » — charité qui nous
conduit à nous en remettre au jugement de Dieu. Dieu seul
est juge. Mais l'espérance qui écarte toute aigreur et
toute amertume n'est pas moins nécessaire. Dans le «
progressisme » comme dans « l'intégrisme » n'y a-t-il pas,
entre autres, un manque d'espérance? Il ne suffit pas de
vouloir rester fidèle, immuablement; il ne suffit pas
d'aimer le monde ou d'écouter ses appels ou ses cris; il
faut espérer: c'est-à-dire croire que Dieu ne cesse de
veiller sur son Eglise, qu'il la porte lui qui est toujours
fidèle et qui aime infiniment tous les hommes. Espérer
c'est croire qu'en suivant l'Eglise et son magistère nous
ne manquerons jamais ni de fidélité ni d'humanité.
Enfin, nous espérons, par la
publication de ces documents, avoir apporté quelque lumière
à ceux qui cherchent. Nous demeurons cependant tristes
(mais confiants), parce que nous avons dû dire publiquement
des dissensions dans la famille des enfants de Dieu et des
fils de l'Eglise. Nous aurions aimé résoudre nos problèmes
entre nous, dans la discrétion et le silence. Nous n'y
sommes pas parvenus. Prions beaucoup, afin que la paix et
la confiance reviennent. Nous croyons, dans la même
espérance, que Dieu nous aidera à demeurer auprès de celui
qui a reçu la grâce de « confirmer ses frères », c'est à
lui que le Christ Jésus a demandé: « M'aimes-tu plus que
ceux-ci? »
† Pierre MAMIE,
évêque.
7 juin 1975.
(1) Cf.
DC
1975, n° 1677, p. 544 et s.
(2) Mgr Mamie est évêque de Lausanne, Genève. et Fribourg
(NDLR).
(3) Cf. DC 1975, n° 1677, p. 544
(NDLR).
(4) Le cardinal Tabera est mort le 13 juin 1975
(NDLR).
(5) Mgr Lefebvre a déposé le 5 juin un recours auprès du
tribunal de la Signature apostolique. Celui-ci lui a
répondu le 10 juin que ce recours avait été refusé
(la
Liberté de
Fribourg, 9 juin, Kipa, 20 juin — NDLR.)