De quelques anomalies
dans les célébrations liturgiques
Sous
ce titre, le cardinal DUVAL, archevêque d'Alger, écrit dans
le bulletin de son diocèse (« La Semaine religieuse d'Alger
», 13 mars 1975):
Un magnifique élan de
renouveau s'est affirmé, depuis le Concile, dans les
célébrations liturgiques. Nous ne remercierons jamais assez
le Seigneur du fait que le Peuple de Dieu manifeste
davantage la conscience de sa dignité humaine et chrétienne
par une participation « active », « pleine », « consciente
», « intérieure et extérieure », « pieuse », « fructueuse »
et « communautaire » (1) au culte spirituel que l'Eglise
offre à Dieu dans la célébration des saints mystères.
Il y a lieu cependant de nous
mettre en garde contre certaines anomalies plus ou moins
regrettables qui s'insinuent subrepticement dans la
pratique. Elles n'ont pas toutes la même importance, ni la
même gravité, mais, dans leur ensemble, elles pourraient
porter préjudice à la dignité du culte dû au Seigneur et à
son efficacité pastorale.
Voici quelques-unes de ces
anomalies:
— On ne peut que louer
l'aspiration de nos communautés à faire preuve de
créativité. La restauration liturgique y a pourvu et
peut-être oublie-t-on quelquefois la grande marge de
liberté laissée par l'Eglise à nos initiatives. Mais
n'est-il pas utile de rappeler que la « création » a pour
terme l'être, c'est-à-dire un progrès, un enrichissement,
une plus grande perfection? Les changements ne
ressortissent pas à la créativité qui ont pour terme le
non-être, c'est-à-dire l'appauvrissement, le dessèchement
et, en fait, une régression.
— La liturgie est, dans
l'ordre des signes, la manifestation la plus haute de
l'unité de l'Eglise et, de nos jours, il est de plus en
plus nécessaire que cette unité s'affirme au plan mondial.
Au moment où l'humanité marche vers son unité, il serait
pour le moins contre-indiqué que la liturgie soit le
théâtre d'un individualisme qui pourrait déconcerter les
fidèles.
— La liturgie est la
proclamation de la grandeur de Dieu et le témoignage de la
puissance salvatrice de la grâce du Christ. Rien n'est plus
opposé à l'esprit de la liturgie que la tendance à tout
minimiser dans les expressions du culte, qu'il s'agisse des
prières, des vêtements liturgiques, des rites, des lectures
de la Bible. La « noble simplicité » (2) des rites
liturgiques n'a rien à voir avec la négligence et la
vulgarité.
— Le chant sacré a été
institué pour donner aux actes du culte plus de solennité
(3) et de chaleur humaine. Pour atteindre ce but, il doit
comporter une qualité propre et ne saurait s'accommoder
d'une expression qui, loin de favoriser la contemplation,
serait un obstacle à celle-ci.
— Avant le Concile, on
pouvait observer, ici ou là, un certain exclusivisme en
faveur du chant grégorien; il ne faut pas passer à
l'extrême opposé en se laissant gagner par un complexe
antigrégorien (4). Si l'Eglise recommande des chants dans
les langues vivantes, ce serait sous-estimer le goût du
peuple que de penser qu'il est incapable d'apprécier à
l'occasion certaines pièces grégoriennes en latin.
— La répulsion pour le
latin ne doit pas atteindre l'invocation trinitaire
Kyrie
eleison... qui,
bien que de langue grecque, est à l'honneur dans presque
toutes les liturgies.
— Les chorales,
recommandées par le Concile (5) ne sont pas opposées au
chant du peuple; elles constituent au contraire un moyen
adapté de promouvoir la participation de l'assemblée au
chant liturgique (6).
— On ne peut que se
réjouir que l'on organise, lorsque la chose est possible,
des messes spécialement destinées aux enfants, mais il est
pénible de constater quelquefois que, dans les actes les
plus solennels du culte, les enfants soient oubliés, alors
qu'ils ont un droit imprescriptible à une participation
active (service de l'autel, chants, lectures, présentation
des offrandes, etc.). Une célébration à laquelle les
enfants assistent d'une manière toute passive manque d'une
certaine joie, d'un esprit familial, pourtant essentiels à
l'action liturgique. Les adolescents risquent de s'éloigner
de la pratique religieuse s'ils n'y ont pas été associés
activement.
— La Parole de Dieu,
consignée dans la sainte Ecriture, a une « extrême
importance » (7) dans la liturgie. Ce serait dénaturer la
liturgie que de remplacer les textes de la Bible par des
passages, si excellents soient-ils, de livres non
canoniques.
— L'Eglise confie
volontiers des ministères à des laïcs, mais cela doit se
faire dans l'ordre; on ne comprend pas bien que des laïcs
distribuent la sainte Eucharistie lorsque des prêtres sont
présents et inoccupés.
— Le Concile a
recommandé l'usage des sacramentaux, souhaitant même que de
nouveaux sacramentaux soient introduits dans la liturgie
(8). Le peu de faveur dont ils sont quelquefois l'objet
actuellement peut conduire à l'indifférence religieuse et à
sa compagne habituelle, la superstition. En un pays où les
ablutions rituelles sont à l'honneur, il est pénible de
voir quelquefois vides les bénitiers des églises.
— Un apostolat
liturgique bien pensé doit prévoir la participation des
malades et des vieillards infirmes. Le « seigneur malade »
doit être à l'honneur dans la liturgie; c'est son droit,
qu'il s'agisse de la liturgie à domicile, ou des assemblées
dans les églises; en notre époque où un certain nombre de
familles disposent d'une voiture, un effort pourrait être
fait pour conduire de temps en temps à l'église les malades
qui le désirent; il y a là une activité qui intéresse
particulièrement le dévouement des jeunes. Il existe dans
notre diocèse de très beaux exemples de ce dévouement
liturgique en faveur des malades et des vieillards.
D'une manière générale,
l'esprit de la liturgie invite à dépasser tout repli sur
soi, toute étroitesse, toute conception unilatérale, tout
exclusivisme.
L'Eglise, spécialement dans
sa liturgie, a le coeur largement ouvert à tous.
Alger, le 1er mars 1975.
Léon-Etienne DUVAL,
cardinal-archevêque d'Alger.
(1) Constitution
sur la sainte liturgie, SC.
(2) SC, 34.
(3) SC, 112.
(4) SC, 116.
(5) SC, 114.
(6) SC, 114.
(7) SC, 24.
(8) LG, 29; SC, 60, 79.