Interview du cardinal
Knox
Le
cardinal Knox a accordé au journal I'Avvenire (2 janvier 1975) l'interview
ci-après, recueillie par Silvano Stracca, dans laquelle il
développe certains points du rapport qu'on vient de lire
(1):
Q. L'une des principales activités de
la congrégation pour le Culte divin est la révision des
livres liturgiques. Auxquels travaillez-vous
particulièrement et pour quand en est prévue la
publication?
R.
La publication des livres liturgiques, à laquelle on a
principalement travaillé au cours de ces dernières années,
est maintenant arrivée à son terme. Les rites principaux
pour la messe et la célébration des sacrements sont
désormais définitifs et les livres liturgiques
correspondants sont publiés. Il s'agit maintenant de donner
la dernière touche au tableau général.
Le livre principal auquel on
travaille actuellement est celui qui contiendra les rites
pour la dédicace de l'église, de l'autel, des autres choses
et lieux servant au culte, par exemple la bénédiction du
calice et de la patène, des cimetières, des cloches, des
images sacrées. Il tient compte de la situation actuelle,
où certains lieux de culte sont utilisés par des
catholiques et des membres d'autres communautés
ecclésiales. Une bénédiction spéciale, adaptée à leur
situation, est aussi prévue pour les lieux de culte
provisoires.
Les bénédictions - La
religion populaire
Dans le
Rituel romain doit être complétée la partie concernant les
bénédictions. Il y a actuellement dans le Rituel une grande
quantité de bénédictions: environ cent cinquante. Devant la
sécularisation qui, ces dernières années, a envahi
l'Eglise, surtout en Occident, la question a dû être
étudiée très attentivement pour chercher à mieux clarifier
la notion de bénédiction et à déterminer les situations de
la vie ecclésiale, familiale et individuelle où l'on
ressent plus spécialement le besoin d'une bénédiction qui
les sanctifie.
Ces dernières années, après
un certain abandon, on a noté un nouvel intérêt pour la
préparation des projets de bénédictions. Dans le courant de
l'année 1974, par exemple, dans les pays de langue
allemande ont été publiés au moins cinq volumes contenant
des schémas de bénédictions. Le moment est donc venu de
terminer aussi ce travail. Il offrira des principes
généraux, la structure de la célébration et en outre une
cinquantaine de modèles, sur la base desquels les
Conférences épiscopales pourront créer d'autres textes
correspondant mieux à leur situation locale.
Pour les saints également on
a remarqué un renouveau d'intérêt. C'est ainsi que la
congrégation a travaillé à conduire à terme le travail
assez délicat de la révision du martyrologe, où l'on
trouvera la liste des saints vénérés dans l'Eglise, avec de
brèves notices historiques et la date de leur fête.
Une fois terminés les
nouveaux livres liturgiques, il faudra mieux préciser les
célébrations, spécialement pour les cas où cette
célébration se fait avec l'évêque. La liturgie épiscopale a
une grande importance dans la vie d'un diocèse. Elle était
réglementée par le Cérémonial des évêques. Mais maintenant
celui-ci ne correspond plus à l'esprit des nouveaux livres
liturgiques, et sa révision est donc en cours. Mais le
nouveau Cérémonial ne se bornera pas à expliquer comment se
préparent et se déroulent les célébrations liturgiques. Il
indiquera aussi l'esprit et la signification des rites.
A côté de la liturgie au sens
strict, il y a les dévotions du peuple chrétien, qui elles
aussi doivent être harmonisées avec la liturgie. Il s'agit
de formes particulières de culte envers le Seigneur —
Sacré-Coeur, Précieux sang —, envers Marie —
Rosaire, neuvaines, consécrations, scapulaires —, et
envers les saints. Le récent Synode des évêques a beaucoup
insisté sur la nécessité de tenir compte de la religion
populaire, non seulement pour la purifier, mais aussi pour
y trouver l'amorce d'une prédication plus profonde du
message chrétien. La congrégation veut apporter une aide
aux Conférences épiscopales en publiant un livre de prières
qui traitera des principales dévotions du peuple chrétien.
Ce livre devra nécessairement
paraître après qu'aura été achevé le travail de préparation
des autres livres liturgiques, surtout celui des
bénédictions auquel il est particulièrement lié. On espère
que les autres livres paraîtront en 1975.
L'adaptation à des
catégories particulières de personnes, aux cultures des
différents peuples
Q.
Quels nouveaux problèmes la congrégation doit-elle
affronter en menant à terme la réforme
liturgique?
R. Ce sont ceux qui naissent de la
rencontre de la nouvelle liturgie avec la réalité vivante
de l'Eglise, et de la rapide transformation du monde
d'aujourd'hui.
Ces dernières années, la plus
grande préoccupation des Conférences épiscopales était de
traduire les livres liturgiques latins. Maintenant on sent
la nécessité que le message transmis en langue vivante soit
pleinement compris et assimilé. C'est ainsi par exemple que
le nouveau Rituel du catéchuménat a dû tenir compte d'une
situation nouvelle dans l'Eglise: l'initiation des enfants
et de ceux qui ont reçu le baptême étant enfant, mais n'ont
ensuite reçu aucune instruction religieuse et reviennent à
l'église à l'occasion de leur confirmation ou de leur
mariage. Une initiation spéciale à la vie chrétienne,
adaptée à leur situation, a été préparée.
L'année dernière, la
congrégation a aussi préparé un Directoire pour la
célébration de la messe avec les enfants. Il leur faut un
langage adapté. Pour qu'ils comprennent la messe, la
formation dont ils ont besoin n'est pas la même que pour
les adultes. Le même problème se pose par exemple pour les
sourds-muets, les handicapés. Il se pose aujourd'hui aussi
d'une façon particulièrement dramatique pour les jeunes.
Beaucoup abandonnent l'Eglise. Est-ce parce qu'ils n'y
trouvent pas un langage et un mode d'expression adaptés à
leurs aspirations, à leur façon de sentir les choses? Cette
question doit être posée et il faut l'étudier à fond, ne
serait-ce que parce qu'on ne peut pas exposer la liturgie à
un fractionnement excessif. La ligne fondamentale des
nouveaux livres liturgiques doit toujours être respectée.
Il s'agit d'étudier quelles adaptations peuvent en être
faites pour des catégories particulières de personnes.
Il y a aussi la question de
la rencontre du message chrétien avec les différentes
cultures, dont on a beaucoup parlé au dernier Synode. Il
est nécessaire que le message chrétien soit revêtu des
richesses et des particularités des différents peuples.
C'est seulement ainsi qu'il pourra pénétrer profondément en
eux. Et cela non plus n'est pas facile. Il y a des valeurs
qui sont liées à des superstitions, d'autres qui
n'expriment pas vraiment l'âme d'un peuple, mais sont
seulement des aspects extérieurs, folkloriques.
Il faut découvrir les
véritables exigences de l'âme, d'un peuple et voir comment
elles peuvent servir pour exprimer le message chrétien,
comment elles peuvent donner de nouveaux symboles à la
liturgie. Que l'on pense par exemple aux grandes traditions
de l'Orient, de l'Inde, de l'Afrique. Çà et là des études
ont déjà été entreprises. Au Japon, en Corée, en Inde, au
Laos, au Cambodge, notamment, il existe des expériences
autorisées qui, pour le moment, portent seulement sur les
aspects extérieurs: vêtement, attitudes pendant la
célébration, façon d'exprimer la vénération, l'adoration,
la louange. Mais outre ce revêtement local, il faudra aussi
un contenu exprimé d'une façon correspondante.
En Afrique, il y a déjà eu
des tentatives d'adaptation de l'Ordo
Missae. Mais nous n'en
sommes encore qu'au début. Ce chemin doit être poursuivi
avec la collaboration des Conférences épiscopales et des
instituts spécialisés dans les sciences liturgiques et
anthropologiques.
Les célébrations
présidées par des laïcs
Les mass media
Q.
Qu'a-t-il été fait pour les célébrations liturgiques
présidées par des laïcs et pour l'utilisation des
instruments de communication sociale dans la
liturgie?
R. On comprendra tout de suite combien est
urgent le problème des célébrations présidées par des
laïcs, si l'on pense au manque de prêtres, surtout dans
certaines régions. Il y a des communautés chrétiennes où le
prêtre ne peut venir que quelquefois dans le courant de
l'année. Si elles sont laissées à l'abandon, la foi ne peut
pas subsister longtemps. Il est nécessaire que chaque
région étudie comment aider les communautés sans prêtre,
particulièrement en recourant aux laïcs.
L'Eglise, surtout dans les
pays de mission, a déjà de nombreux laïcs catéchistes. Ces
dernières années, ils ont reçu des pouvoirs particuliers,
par exemple distribuer la communion, porter l'eucharistie
aux malades, présider les obsèques, organiser la
célébration de la Parole de Dieu, baptiser, faire les
mariages. Il faut maintenant passer à une organisation plus
complète, en faisant en sorte que chaque communauté
chrétienne ait son responsable qui assure au moins les
services les plus indispensables.
Il est surtout nécessaire que
chaque communauté sans prêtre ait la possibilité de se
réunir le dimanche pour écouter la Parole de Dieu et un
bref commentaire, de chanter les louanges du Seigneur et de
vivre dans la conscience de ses devoirs découlant du
baptême. Cela peut se faire avec l'aide de laïcs.
Naturellement, les laïcs chargés de présider la liturgie
dominicale doivent avoir les moyens dont ils ont besoin.
Le missel est fait pour une
communauté présidée par un prêtre. La congrégation pour le
Culte divin a donc mené une enquête sur les initiatives,
les désirs et les possibilités des différents pays, sur la
base de laquelle elle étudiera le problème à fond. Elle
espère pouvoir donner des directives et aussi des modèles
de célébrations présidées par un laïc.
Quant aux mass media, on sait
à quel point ils envahissent la société de minicassettes,
disques, vidéocassettes. Les moyens audiovisuels sont déjà
abondamment utilisés dans la catéchèse. Est-il possible de
passer de la catéchèse à la liturgie, du moins dans des
situations particulières, par exemple lorsqu'il n'y a pas
d'organiste, aux messes pour enfants, sourds-muets,
handicapés? De plus en plus, la parole s'accompagne de
l'image, à la télévision, et même dans l'enseignement. La
transmission purement orale, comme celle de la liturgie,
devient plus difficile pour un monde ainsi habitué. Dans
quelle mesure pourrait-on recourir aux moyens audiovisuels
dans la liturgie? Ce problème est à l'étude.
Ceci sans parler des
exigences particulières de la transmission d'une cérémonie
liturgique, par exemple la messe. Cette question intéresse
aujourd'hui plusieurs réseaux de télévision, et elle peut
être un moyen d'atteindre des milieux que le prêtre ou le
catéchiste ne parviennent pas à toucher.
Progressisme et
conservatisme
Q.
Dans votre rapport aux Pères du Synode, vous avez souligné
la nécessité d'assurer dans les différents pays une
préparation liturgique plus profonde pour éviter non
seulement un progressisme exagéré, mais aussi un
conservatisme injustifiable. Pouvez-vous expliciter votre
pensée sur ce point?
R. J'ai déjà dit qu'il ne suffit pas
d'avoir fait la réforme ou de l'appliquer matériellement.
Il est nécessaire d'en comprendre l'esprit et de faire en
sorte qu'elle imprègne toute la vie chrétienne. La fin de
la réforme n'est pas de changer pour le plaisir de changer,
mais d'aider les chrétiens à mieux comprendre et vivre le
mystère chrétien.
Comme c'est le cas pour tout
changement, surtout après des siècles d'habitudes, il est
inévitable qu'il y ait eu une certaine confusion ou même
une certaine désorientation. Ceci d'autant plus que
certains pays n'étaient pas préparés à la réforme, tandis
que d'autres étaient en avance. C'est ainsi que, dans
certains pays, l'application de la réforme, notamment
l'introduction des différents rites rénovés, n'a pas pu
être convenablement préparée. Elle a été appliquée, mais
sans doute n'a-t-elle pas toujours été comprise. Il faut y
revenir, en expliquer les motivations, en montrer les
objectifs, les exigences. On a parfois fait preuve d'une
certaine précipitation, ou bien on a voulu agir seul, sans
tenir compte du véritable bien spirituel des fidèles.
Et puis, la réforme requiert
des créations nouvelles: l'aménagement des églises, avec
l'autel tourné vers les fidèles, le lieu où est célébrée la
Parole de Dieu, le siège du célébrant, la chapelle du
Saint-Sacrement, une nouvelle conception du confessionnal.
Il y a aussi la nécessité de constituer un patrimoine de
chants répondant aux exigences du culte, à la nature des
différentes célébrations, aux différents temps de l'année
liturgique. C'est un domaine immense qui requiert beaucoup
de collaborateurs et beaucoup de temps. Les oeuvres de
vraie valeur ne naissent pas d'un jour à l'autre.
Cela est encore plus grave
lorsqu'on pense à la rapidité avec laquelle changent les
goûts, à la brève durée des chants, aux nouveaux genres de
musique qui apparaissent ou disparaissent continuellement.
Il faut une certaine patience, et cela n'a pas toujours été
le fait de tous. Certains se sont permis de faire des
créations en dehors des directives de l'autorité de
l'Eglise, avec le risque de désorienter les fidèles, de
tomber dans le subjectivisme ou, pire encore, de ne pas
exprimer clairement le mystère du Christ.
D'autres se sont cramponnés
sur les positions du passé, qu'ils estimaient plus sûres et
moins exigeantes. L'esprit de parti a parfois pris le
dessus. On a vu apparaître des associations pour la défense
de l'ancienne liturgie, du latin... Pour défendre leur
cause, ils n'ont pas craint de s'opposer à l'autorité des
évêques et du Pape, d'inciter à la désobéissance, et aussi
de prétendre que la nouvelle liturgie déforme le visage de
l'Eglise, la rend protestante.
Toutes ces accusations, non
seulement sont sans fondement, mais elles sont
injustifiées. A leur base, il y a l'incompréhension des
nouveaux livres liturgiques, de la doctrine qu'ils
proposent et qui est celle de toujours. D'autres fois,
c'est une notion claire de l'Eglise qui manque, par exemple
lorsqu'un groupe de gens cultivés, parmi lesquels beaucoup
de non-croyants, se sont adressés au Pape pour lui demander
de conserver le latin (2). L'Eglise a certainement intérêt
à conserver les valeurs artistiques, mais elle n'est pas
faite pour cela. Ce qui compte, avant tout, c'est le bien
des âmes.
Une certaine période de
décantation et une meilleure compréhension de la liturgie
produisent déjà un meilleur équilibre s'établissant sur le
renouveau dans la continuité, la coexistence de l'ancien et
du nouveau, du latin et de la langue du peuple, du respect
des lois liturgiques et d'une juste spontanéité et variété,
ainsi que cela est prévu dans les livres liturgiques.
Du reste, la congrégation
n'estime pas que tout soit parfait et immuable. Elle prête
attention aux exigences légitimes et, lorsque cela est
nécessaire, elle veut rétablir l'équilibre. C'est ainsi,
par exemple, que, en même temps qu'elle incite à constituer
un patrimoine de chants populaire en langue moderne, elle
exhorte les fidèles à apprendre un répertoire minimum de
chants en latin et en grégorien, avec le livret
Jubilate
Deo (3); après avoir
publié le Missel avec ses quatre prières eucharistiques,
elle a préparé des prières particulières pour les messes
avec les enfants; elle a accordé des textes particuliers
aux Conférences épiscopales qui en ont fait la demande,
comme par exemple pour le Synode des diocèses suisses.
Il n'y a pas de fermeture à
l'égard du passé et de l'avenir, mais une continuité fondée
sur la tradition liturgique du passé et sur la ligne tracée
par le Concile.
***
Q.
Vous êtes préfet à la fois de la congrégation pour le Culte
divin et de la congrégation de la Discipline des
sacrements. Que pensez-vous de ce lien ainsi établi entre
ces deux dicastères?
R. Après neuf mois d'expérience, je suis
convaincu que ce lien entre ces deux congrégations, dont
les compétences se chevauchent souvent, est un grand bien.
Je suis surtout content de l'ardeur avec laquelle elles
travaillent. Sans doute, dans l'avenir, faudra-t-il
envisager des changements concrets en vue d'un service de
l'Eglise plus efficace dans le domaine du culte divin et de
la discipline des sacrements.
(1) Traduction,
d'après le texte italien, et sous-titres de
la
DC.
(2) Cf. DC 1971, n° 1592, p. 798
(NDLR).
(3) Le livret « Jubilate Deo » — texte latin et musique —
est édité chez Téqui. Son contenu tout entier a été
enregistré sur disque Decca 33 tours par les Bénédictines
d'Argentan. Livret et disque peuvent être commandés à
l'abbaye Notre-Dame, 2, rue de l'Abbaye, 61200 Argentan
(disque 43 F. ; livret 6 F. — NDLR.)