Commentaire de la
lettre « Eucharistiae participationem »
par Mgr Bugnini,
Secrétaire de la Congrégation pour le Culte divin
(1)
Le document
sur les prières eucharistiques, publié aujourd'hui, est le
résultat d'un long travail de recherche et d'étude
patiente, mené par une Commission spéciale de pasteurs et
d'experts à travers la jungle des créations liturgiques
faites depuis une dizaine d'années.
Celui qui connaîtrait la
masse de documentation recueillie pourrait difficilement
soutenir que l'information sur cet immense magma est
incomplète ou qu'elle a méconnu les « exigences »
pastorales, et moins encore que le Saint-Siège n'a pas fait
preuve de patience et de compréhension.
Ce document a été demandé
avec insistance par des évêques, des prêtres ayant charge
d'âmes et de très nombreux fidèles. Le Saint-Siège ne
pouvait rester insensible à toutes ces voix qui demandaient
des éclaircissements.
Le document fait maintenant
le point de la situation et pose les prémisses d'un
dialogue sérieux et vraiment constructif sur ce problème
qui intéresse un peu toute la réforme liturgique. Ces
prémisses — qui sont des décisions bien précises
— s'articulent en quatre points:
Les prières
eucharistiques arbitraires
1.
Demeurent maintenant quatre prières eucharistiques, à
savoir celles qui figurent au Missel romain renouvelé. Ce
principe rappelle la fidélité à ce qui a été sûrement et
pacifiquement acquis et accepté par toute l'Eglise. Pour
quiconque est quelque peu familiarisé avec la législation
liturgique, cette affirmation ne constitue donc pas une
nouveauté. Mais malheureusement, en marge de ce qui est
possession commune et légitime, se sont multipliés au cours
de ces dernières années de nombreux textes de prières
eucharistiques arbitraires, publiés dans des volumes, des
périodiques, sur des feuilles ronéotypées, ou parfois
improvisées avec une téméraire légèreté. Présentés d'abord
comme modèles, à titre d'étude, ils sont entrés
insensiblement dans l'usage liturgique, tandis que le
silence de l'autorité, souvent suggéré par la prudence et
la sensibilité pastorale, a fini par être considéré comme
un acquiescement à ce qui était un abus intolérable.
2. « Il n'est pas permis
d'employer une autre prière eucharistique qui aurait été
composée sans l'autorisation du Siège apostolique ou qui
n'aurait pas été approuvée par lui. » Cette indication est
péremptoire. Ceux qui ne veulent pas s'en tenir à cette
disposition n'auront plus d'excuses à faire valoir.
Pour que cette règle soit
appliquée, « il est instamment demandé aux Conférences
épiscopales et à chaque évêque d'amener avec sagesse les
prêtres à observer l'unique discipline de l'Eglise romaine,
en faisant valoir les motifs appropriés ».
Le ton courtois sur lequel le
législateur s'adresse aux évêques — ton qui est
habituel dans le style de la Curie — ne doit pas
faire penser qu'il s'agit de quelque chose d'anodin ni
mettre en doute la force d'obligation de cette disposition.
Toutes les prières eucharistiques abusives utilisées à
l'autel doivent être éliminées. Les prêtres qui ne le
feraient pas ne pourraient plus invoquer l'excuse de la
bonne foi. Et les évêques ne peuvent avoir aucune
incertitude sur la pensée de Rome.
Compétence réservée au
Saint-Siège
3. « Le
Siège apostolique [...] se réserve le droit de régler une
question aussi importante. »
La Constitution liturgique
(art. 22) indique d'une façon générale la compétence du
Siège apostolique et celle des évêques en matière de
liturgie. Depuis le Concile, c'est la première fois que le
Saint-Siège met une exclusive sur un point bien déterminé.
Et c'est compréhensible. Il s'agit du coeur de la liturgie,
la messe, et, dans la messe, de la partie essentielle, qui
met en jeu à la fois la liturgie, la théologie et la
pratique. Et ce qui importe, c'est de sauvegarder la
validité même du sacrifice et du sacrement. Le Saint-Siège
ne pouvait pas s'en désintéresser. Il ne pouvait donc
permettre que soit mise en danger, même d'une façon
éloignée, l'essence du mystère eucharistique avec des
formules et des rites qui, malheureusement, portent
atteinte d'une façon vitale au sacrifice et au sacrement.
La communauté chrétienne, comme telle, exige, et avec
raison, que soient sauvegardés et défendus ses droits à
l'authenticité de ce qui a été institué par Jésus et au
caractère sacré de son expression de foi. Et cela est fait
en premier lieu par l'autorité suprême.
Possibilité d'autres
prières eucharistiques
4. « Le
Siège apostolique ne refusera pas de prendre en
considération les requêtes légitimes et il examinera avec
bienveillance les demandes présentées par les Conférences
épiscopales. »
Cela revient à dire que si la
porte à la composition arbitraire et individuelle est
fermée, on n'exclut pas la possibilité que, par la voie
légitime et hiérarchique, d'autres prières eucharistiques
puissent être admises dans la liturgie. Mais il faut faire
bien attention aux conditions:
a) La Conférence
épiscopale d'un pays
déterminé (il ne suffit pas d'un ou plusieurs évêques)
devra examiner soigneusement si une nouvelle prière
eucharistique est nécessaire ou opportune; si oui, il
adressera une demande au Saint-Siège.
b) La demande doit être faite pour
une circonstance
particulière, par
exemple un Congrès eucharistique national, une célébration
religieuse d'une grande importance, un fait exceptionnel
qui intéresse la communauté nationale tout entière, etc. Ne
semble donc pas rentrer dans la catégorie des «
circonstances particulières la demande de prières
eucharistiques pour des catégories de personnes (ouvriers,
membres d'une profession, associations particulières,
etc.).
c) Une fois accueillie la requête de la
Conférence épiscopale, le Saint-Siège établira les
règles
et les critères pour la
composition de la prière eucharistique. C'est-à-dire qu'il
indiquera si elle sera faite en collaboration par les
organismes centraux et la Conférence épiscopale, par la
Commission nationale et les experts de la congrégation pour
le Culte divin, ou si en sera chargé un organisme
particulier, etc.
Il s'agit donc de critères
bien précis, qui doivent canaliser et guider la créativité
dans ce domaine trop grave et important qu'est la prière
eucharistique.
Motifs des
décisions
5. Le
document ne se limite pas à communiquer des décisions. Il
en précise aussi les motifs, qui sont au nombre de trois:
l'amour de l'unité de discipline dans l'Eglise pendant la
prière commune, le bien de l'Eglise universelle, l'exact
déroulement de la célébration eucharistique.
Chacun peut facilement voir,
au-delà de tout pragmatisme, qu'à la base de cette
motivation il y a toute une doctrine théologique et une
pratique disciplinaire qu'il faut défendre. L'accent mis
sur l'unité n'est, ni dans sa substance ni dans son
intention, une façon de réintroduire la notion
d'uniformité, mais il veut souligner la valeur supérieure
de l'union spirituelle dans l'expression religieuse. Le
bien de l'Eglise requiert l'édification mutuelle entre les
Eglises locales; l'exact déroulement des rites veut mettre
en lumière la beauté de la célébration des mystères sacrés,
qui seule assure la communication du « mystère » aux âmes.
Les
variations
Après le
dispositif, le document porte son attention sur des
éléments comme la catéchèse (extrêmement importante), le
silence sacré, la prière universelle, l'homélie, qui sont,
pour le pasteur responsable, autant de points qui
requièrent une réflexion attentive et qui sont très
importants pour la « pleine » réalisation de la pastorale
de la messe. Deux points en particulier sont pris en
considération et développés:
a) Les
monitions: La
présentation générale du Missel, contrairement aux
dispositions précédentes, offre au prêtre célébrant une
large possibilité de « guider » les fidèles vers la
compréhension et l'adoration du mystère eucharistique, sans
qu'il soit nécessaire de toucher à la formule sacerdotale
de la prière eucharistique. Lorsque l'on dit « formule
sacerdotale », il est suffisamment clair que dans la prière
eucharistique seul le prêtre parle au nom de l'assemblée.
Les fidèles ne peuvent ni ne doivent intervenir, sinon dans
l'acclamation après les deux consécrations, et à
l'Amen
(et seulement à
l'Amen) de la doxologie finale.
b) Les
embolismes: La
liturgie romaine admet certaines interventions, sobres et
délicates, mais efficaces, dans le cours de la « grande
prière », c'est-à-dire le canon. Il s'agit de formules
variables, désignées par le terme propre d' « embolismes »,
qui, à des solennités particulières de l'année liturgique
ou pour des circonstances déterminées, s'insèrent dans
certaines parties et caractérisent mieux la prière. Elles
ont trouvé place dans la première prière eucharistique,
au Communicantes,
à l'Hanc igitur
et à la préface. Ces
variations « peu nombreuses apparaissent agréables et
utiles. Elles réveillent l'attention, favorisent la piété
et donnent à la prière une coloration particulière ».
Désormais, les Conférences épiscopales, les évêques et les
supérieurs religieux compétents pour les propres de leur
communauté pourront préparer des embolismes et demander
leur approbation au Saint-Siège.
***
Nous sommes
sur le point de célébrer le dixième anniversaire de la
Constitution liturgique (1963 - 4 décembre 1973). La
réforme des livres liturgiques approche rapidement de son
terme. Mais cela ne constitue que les fondations. Il faut
maintenant, jour après jour, faire monter l'édifice qui est
la réalisation dans les âmes du renouveau intérieur dans la
foi et dans la charité, également par la prière de
l'Eglise. Cette construction doit se faire sous le signe de
la robustesse, de l'approfondissement, du caractère sacré
et du mystère. L'Eglise, écartant résolument toute
aventure, invite à un dur travail de pénétration et de
réflexion. Tel est le but qu'il nous faudra poursuivre au
cours de la deuxième décennie de la Constitution
conciliaire sur la liturgie.
(1) Texte
italien dans l'Osservatore Romano
du 15 juin 1973. Traduction
et sous-titres de la DC.