L'esprit d'une réforme
Lettre des évêques de la région
parisienne aux prêtres sur le nouvel « Ordo missae » (1)
La
publication du nouvel office et du nouvel
Ordo missae
marque le terme d'une
importante étape dans la réforme liturgique décidée par le
Concile.
Depuis le début de la réforme
— et plus encore ces derniers temps — prêtres
et communautés chrétiennes nous interrogent. Beaucoup de
fidèles désirent vivre la liturgie de telle manière qu'elle
exprime la vérité de leur expérience humaine et en fasse en
même temps référence à Dieu, par le Christ.
Evêques et prêtres, nous
partageons Ie souci de répondre à cette attente. Notre
responsabilité est grande. En effet, le sacerdoce même des
baptisés trouve son expression la plus haute dans la
participation à l'eucharistie dont le ministère est confié
au prêtre. A nous donc de réfléchir, avec les baptisés, à
la nature du sacerdoce qui est le leur. A nous de veiller à
une célébration eucharistique qui permette aux chrétiens,
divers entre eux mais unis dans le Christ-Prêtre, de vivre
ce sacerdoce. A nous encore de rendre plus vif le sens de
Dieu et du sacré, dans un monde tenté de tout ramener à
l'homme.
C'est pourquoi nous vous
proposons ces thèmes d'une réflexion commune pour mieux
entrer, avec nos communautés chrétiennes, dans l'esprit de
la réforme.
I. — Sacerdoce
commun des fidèles et liturgie
1. Le
Concile a fait entendre aux laïcs un langage qui, pour
beaucoup, était neuf. Dans le chapitre Il de
Lumen gentium
qui traite du « peuple de
Dieu », il est rappelé que tous les baptisés participent à
l'unique sacerdoce du Christ et l'exercice en est décrit en ces
termes: « Les fidèles, de par le sacerdoce royal qui est le
leur, concourent à l'offrande de l'Eucharistie et exercent
leur sacerdoce par la réception des sacrements, la prière
et l'action de grâce, le témoignage d'une vie sainte, et
par leur renoncement et leur charité effective. »
Un peu plus loin, revenant
sur la fonction propre des laïcs au sein du peuple de Dieu,
le Concile déclare: « Toutes leurs activités, leur prières
et leurs entreprises apostoliques, leur vie conjugale et
familiale, leur travail quotidien, leur détente d'esprit et
de corps, si elles sont vécues dans l'esprit de Dieu, et
même les épreuves de la vie, pourvu qu'elles soient
patiemment supportées, tout cela devient « offrandes
spirituelles, agréables à Dieu par Jésus-Christ » (1
Pierre, 2, 5); et dans la célébration eucharistique ces
offrandes rejoignent l'oblation du corps du Seigneur pour
être offertes au Père. C'est ainsi que les laïcs consacrent
à Dieu le monde lui-même, rendant partout à Dieu dans la
sainteté de leur vie un culte d'adoration. »
(LG, n. 34, § 2.)
2. Au prêtre il revient
d'amener les chrétiens à vivre cette réalité
exigeante:
— Il doit tout d'abord
aider chacun à comprendre que son offrande sacerdotale
s'exerce réellement dans la vie de tous les jours, si
modeste qu'elle soit, et si « profanes » qu'en soient en
apparence les activités.
— Il doit ensuite, et
cela par la liturgie elle-même, rendre chacun conscient que
ces gestes quotidiens prennent une dignité et une valeur
singulières s'ils sont unis au sacrifice eucharistique,
dans lequel le Concile voit « le centre et le sommet de
toute la vie de la communauté chrétienne ».
3. On voit mieux dès lors
quel doit être le style de nos assemblées.
Trop souvent le laïc qui
vient participer à l'eucharistie n'y retrouve guère l'écho
de ses préoccupations quotidiennes. A la limite, il lui
semble pénétrer dans un monde irréel, sans lien précis avec
sa foi vécue. Sans doute, la liturgie eucharistique garde
toujours sa valeur en tant qu'elle exprime le culte rendu
par le Christ à son Père, Mais, pour que les fidèles
s'unissent profondément à l'offrande du Christ, il ne
suffit pas d'une simple participation aux cérémonies, Il
faut qu'ils retrouvent et qu'ils expriment dans la liturgie
elle-même leurs préoccupations de vie et leurs soucis
d'apostolat, transfigurés d'ailleurs par le mystère de la
célébration.
La nouvelle liturgie
permet, à
certains moments choisis, l'expression de cette vie de la
communauté; en particulier: dans les rites d'ouverture,
dont la structure est très assouplie — dans le choix
des lectures, — dans la prière universelle...
L'homélie elle-même est à la fois le moyen d'approfondir le
mystère chrétien et de préparer la communauté à consacrer
le monde à Dieu en union avec le sacrifice du Christ
souverain prêtre. C'est ce qu'expriment admirablement les
nouvelles prières eucharistiques.
4. De tout
ce qui précède, il ressort que la célébration liturgique,
en particulier celle de l'Eucharistie, ne saurait être
l'affaire da prêtre seul, même s'il exerce seul le
sacerdoce ministériel. Son effort constant doit être, au
contraire, d'associer à la préparation de la
messe, de
déterminer avec eux l'ordonnance des parties où peut
s'exercer un libre choix, et de leur confier une part
active dans la célébration elle-même.
Sans doute, peu de laïcs sont
actuellement capables de jouer ce rôle, mais il appartient
au prêtre de les aider dans cette formation qui est
l'occasion d'une véritable catéchèse, d'où recherche
commune, voire d'une coresponsabilité. L'autoritarisme
parfois reproché aux clercs en matière de liturgie, irait à
l'opposé de l'esprit qui anime la réforme présente.
II.
— Pluralisme et
unité
Le souci de
traduire avec les mots et les gestes qui conviennent la
démarche sacerdotale du peuple de Dieu exige de tous, et
particulièrement du prêtre, un sens exact da pluralisme et
une volonté d'unité.
1° Tout d'abord, il nous faut
bien prendre acte de la diversité de ceux qui composent nos
communautés eucharistiques, surtout lorsqu'il s'agit de la
messe dominicale de nos paroisses. Le chrétien doit se sentir à l'aise
dans une assemblée liturgique, quelles que soient son origine sociale,
ses préférences idéologiques, etc. Saint Paul disait déjà:
« Vous êtes tous fils de Dieu par la foi au Christ Jésus.
Vous tous, en effet, baptisés dans le Christ, vous avez
revêtu le Christ: il n'y a ni juif, ni grec, il n'y a ni
esclave ni homme libre, il n'y a ni homme ni femme; car
tous vous ne faites qu'un dans le Christ Jésus. » (Gal., 3,
26-28.) Sans doute, l'Evangile n'est pas neutre et il
conteste chaque personne et chaque groupe dans son propre
milieu, dans ses idées et ses options; mais il exige que
nous ne jugions pas les autres, même si parfois nos choix
s'opposent. On évitera donc, dans les célébrations
liturgiques communes, ce qui pourrait être pris pour une
attaque personnelle. Par contre, il faut que chaque
chrétien soit amené peu à peu à se sentir solidaire de ce
qui fait la souffrance ou la préoccupation des autres. Dans
notre monde divisé et cloisonné, il est bon que chacun
paisse connaître les soucis de tous les groupes humains:
paysans et ouvriers, ruraux et urbains, artisans et
commerçants, responsables de la vie cultuelle, sociale,
politique du pays... Le rôle du prêtre sera d'être
lui-même aux écoutes de ce monde si
divers, d'en
faire entendre les appels, d'en exprimer les espoirs, les
craintes, les fautes et les repentirs, à travers la
liturgie elle-même.
Il lui revient en particulier
d'être le témoin, la voix, de ceux qui ne se font jamais
entendre eux-mêmes dans nos assemblées: les pauvres, les
étrangers, les malades, tous ceux qui se sentent en marge
de l'Eglise, tous ceux que la maladresse des autres —
la nôtre peut-être — a écartés de nos réunions.
2° La difficulté de traduire
les sentiments d'une communauté disparate rend légitime en
certains cas la célébration de l'Eucharistie au
milieu d'un groupe restreint et homogène de fidèles, unis par la
proximité géographique, la même origine sociale,
l'expérience ou l'action commune, etc.
Encore faut-il que célébrant
et participants gardent la préoccupation d'y rendre
présente dans la prière l'Eglise tout entière.
L'universalité est au coeur même de l'Eucharistie parce
qu'elle est mémorial de la mort et de la résurrection du
Sauveur. Sans cette présence, il n'y a pas véritablement de
prière liturgique au sens plénier du terme.
3° Chacun pourra mieux
comprendre la différence entre la prière privée,
personnelle ou communautaire, et la prière liturgique.
Cette dernière est « l'exercice même de la fonction
sacerdotale de Jésus-Christ dans lequel le culte public
intégral est exercé par le Corps mystique de Jésus-Christ,
c'est-à-dire par le chef et par ses membres »
(SL, 7). Il n'est donc pas de liturgie vraie
sans référence à l'Eglise entière.
Plus que d'autres, le prêtre
doit se souvenir que « les actions liturgiques ne sont pas
des actions privées, mais des célébrations de l'Eglise qui
est sacrement de l'unité, c'est-à-dire le peuple saint
réuni et organisé sous l'autorité des évêques »
(SL, 26).
On comprend que la mise en
oeuvre d'une réforme liturgique ait provoqué chez
quelques-uns une réaction conservatrice et conduit quelques
autres à abuser d'une liberté nouvelle. Mais
cette période de
tâtonnements et d'expériences s'achève
aujourd'hui, du
moins en ce qui concerne la liturgie de la messe et le
bréviaire. L'un et l'autre, répétons-le encore, font large
la part des initiatives personnelles. Dans ce cadre, une
communauté chrétienne saura trouver sa véritable expression
liturgique, en union avec l'Eglise entière.
Cette fidélité aux lignes
majeures de la prière, que vient de préciser l'Eglise, est
aussi la meilleure voie pour approfondir le sens du « sacré
».
III. — Le
caractère sacré de la liturgie
1° Beaucoup
de nos contemporains se méfient du « sacré »: on a abusé du
mot, qui cachait parfois « une conception magique du monde
et des survivances superstitieuses » (GS, 7).
D'autre part, la civilisation
actuelle met l'accent sur la grandeur de l'homme, sa
liberté, sa puissance, comme aussi sa responsabilité dans
l'organisation du monde. Dieu, apparemment, n'y a plus sa
place...
Or, une sainte rénovation
liturgique nous aidera à saisir à la fois la grandeur et
les limites de la création et de l'homme qui en est le
chef. « Tu as fait l'homme à ton image et tu lui as confié
l'univers afin qu'en te servant, toi, son Créateur, il
règne sur la création. » (Prière eucharistique, n° 4.)
L'Ecriture Sainte, qui occupe une
place si grande dans la liturgie, remet l'homme en face de
Dieu. Sans doute,
les expressions bibliques devront être expliquées par le
prêtre; mais, aidés par nous, les fidèles apprendront à
louer Dieu, Seigneur du ciel et de la terre, à la fois
tout-puissant et Dieu avec nous, très saint et infiniment
miséricordieux.
L'eucharistie n'apparaîtra
pas seulement comme le banquet de l'unité qui exprime
l'union ressentie dans une réflexion ou une action commune,
mais chacun saura reconnaître dans le sacrifice de l'Eglise
celui même de Jésus-Christ. Par lui et en lui, tout
chrétien devient adorateur en esprit et en vérité, rend
grâce pour les bienfaits reçus, offre le sacrifice qui
réconcilie tous les hommes avec Dieu. Les prières du canon
expriment ces hautes vérités avec profondeur. La méditation
de ces textes en dira plus que les commentaires plus on
moins personnels.
La communion eucharistique
prend aussi sa dimension vraie: elle est don de nous-mêmes
au Christ pour vivre sa vie. En lui, nous sommes unis à
tous les hommes, proches ou lointains, connus ou inconnus,
amis ou ennemis... « Parce qu'il y a un seul pain, nous
formons un seul corps. »
2° Cet approfondissement du
sens eucharistique est pour une part conditionné par la
célébration elle-même. Le climat de sécularisation rend à
la fois plus nécessaire et plus difficile la rencontre avec
Dieu transcendant dans l'universalisme de la charité.
Sans doute le lieu sacré, les
gestes bien ordonnés, ne suffisent pas à créer cette
disposition de l'âme; d'où l'importance d'une liturgie de
la parole dûment adaptée, qui y prépare. Mais il ne faut
pas pour autant négliger la valeur significative du lieu
sacré, des vêtements liturgiques, des gestes et des chants
qui traduisent une attitude intérieure.
Si l'on songe aux « rites »
dont s'entourent bien des manifestations de nos relations
humaines — depuis les cérémonies officielles jusqu'au
plus humble repas de noce — on s'étonne plutôt qu'à
certains n'apparaisse pas l'importance des rites d'une
célébration eucharistique et du cadre où elle se déroule. C'est
dans cet esprit qu'il faut lire les directives du
nouvel Ordo
missae, dans cet
esprit que nous vous rappelons, en particulier, que les
concélébrants d'une messe doivent porter l'aube et l'étole.
Peut-être les signes
liturgiques ne seront-ils pas compris d'emblée par
plusieurs, mais c'est au prêtre d'en expliquer le sens et
la portée.
La liturgie est aussi
pédagogie, et l'expérience prouve que cette pédagogie n'est
pas si difficile lorsque le responsable est lui-même
convaincu et sait faire passer sa conviction.
3° Ces remarques prennent
plus d'importance encore lorsqu'il s'agit des messes de
petits groupes. D'une part, l'éducation liturgique y est
plus facile, d'autre part, à son défaut, le risque est plus
grand de ne pas donner à la prière sa dimension vraie, de
la limiter aux intentions étroites du groupe, sans lien
suffisamment explicite avec l'Eglise entière.
Là plus qu'ailleurs, il faut
souhaiter un cadre et des attitudes qui, tout en tenant
compte du lieu choisi et des personnes assemblées,
expriment le caractère transcendant de l'acte qui
s'accomplit.
Tels sont les thèmes de
réflexion commune de vos évêques. Si nous vous en faisons
part, c'est pour connaître aussi vos propres suggestions.
Dans ce dialogue, les
Commissions de liturgie peuvent jouer un rôle important
comme lieu de rencontre, d'échanges sur nos expériences, de
décisions communes. Il vous est facile de les joindre, soit
directement, soit par l'intermédiaire des responsables
diocésains.
Tous ensemble pasteurs, nous
sommes responsables de la prière de la communauté, afin que
le Christ soit connu comme le Sauveur de tous pour la
gloire du Père.
LES ÉVÊQUES DE LA RÉGION PARISIENNE.
(1) « Présence
et dialogue; L'Eglise dans la région parisienne », 12
décembre 1969, p. 8.
Les évêques des autres
régions de France ont adressé à leurs prêtres une lettre
rédigée en des termes semblables avec quelques
variantes.