Sentiment d'incertitude
dans l'Eglise
Audience
générale du 3 décembre (1)
CHERS
FILS, CHÈRES FILLES,
Nous voudrions un instant
scruter vos âmes. Nous supposons que tous vous êtes fidèles
et de bonne volonté, désireux de rencontrer le visage de la
vraie Eglise. Ce visage est jeune et vivant, beau comme
celui de l'épouse, l'épouse du Christ, « sans tache ni
ride, sans défauts, sainte et immaculée » (cf. Ephés., 5,
27), comme dit saint Paul, et comme le Concile nous l'avait
laissé espérer. Mais il nous semble entrevoir en vous un
douloureux étonnement: où est l'Eglise que nous aimons et
désirons? Celle d'hier n'était-elle pas meilleure que celle
d'aujourd'hui? Et celle de demain, que sera-t-elle? Un
sentiment de confusion semble se répandre parmi les enfants
de l'Eglise, même parmi les meilleurs, et parfois aussi
chez les plus qualifiés, ceux qui font le plus autorité.
Le diagnostic d'un
malaise...
On parle
beaucoup d'authenticité. Mais où la trouver alors que tant
de choses caractéristiques, certaines même essentielles,
sont mises en question? On parle beaucoup d'unité. Mais
combien veulent aller chacun de son côté! On parle beaucoup
d'apostolat. Mais où sont les apôtres généreux et
enthousiastes alors qu'on voit les vocations diminuer et le
laïcat catholique perdre de sa cohésion et de son esprit de
conquête? On parle beaucoup de charité. Mais dans certains
milieux, même dans les milieux ecclésiastiques, souffle un
vent de critique et d'amertume qui ne peut certainement pas
être le vent de Pentecôte. Et que dire de cette marée
d'hostilité à la religion et à l'Eglise qui monte autour de
nous? Un sentiment d'incertitude envahit le corps de
l'Eglise, comme un frisson de fièvre. Est-il possible qu'il
vienne à paralyser le charisme de la sécurité et de la
vigueur qui caractérise l'Eglise catholique?
... qui reste le fait
d'une petite minorité
Chers Fils,
quel long développement mériterait ce diagnostic spirituel,
moral et psychologique du peuple chrétien en cette heure où
le monde entier est dans la bourrasque! Selon notre
habitude, lors de ces brefs entretiens hebdomadaires, nous
ne faisons qu'évoquer ce diagnostic, uniquement pour que
vous sachiez que le Pape y pense et que vous aussi vous
devez y penser. Nous vous dirons avant tout qu'il ne faut
pas trop se laisser impressionner, ni encore moins
effrayer. Même si les phénomènes préoccupants paraissent
devenir graves, il faut cependant constater qu'ils naissent
souvent dans des minorités numériquement faibles, et qu'ils
proviennent très souvent de sources dépourvues d'autorité.
Les moyens publicitaires modernes envahissent aujourd'hui
l'opinion publique avec une facilité tapageuse et
grossissent démesurément des faits insignifiants. Il reste
encore une immense majorité de gens sains, bons et fidèles
sur lesquels nous pouvons compter. C'est à eux que va notre
confiance. Nous les invitons, nous les exhortons à tenir
bon et à se montrer plus conscients et actifs. Le peuple
chrétien doit de lui-même s'immuniser et s'affermir,
silencieusement mais sûrement. La diffusion de la parole
vraie et saine — la prédication sacrée, l'école
fondée sur les principes chrétiens, la presse catholique,
celle qui diffuse le magistère de l'Eglise — peut
être un bon antidote contre le vertige où nous entraînent
ces trop nombreuses voix tapageuses qui aujourd'hui
alimentent l'opinion publique.
Limites des enquêtes
sociologiques
Celle-ci
tend actuellement à se créer également avec une méthode que
nous pouvons qualifier de nouvelle: les enquêtes
sociologiques. Elles sont à la mode. Elles se présentent
avec des méthodes rigoureuses qui semblent tout à fait
positives et scientifiques. Elles ont pour elles l'autorité
du nombre. De sorte que le résultat d'une enquête tend à
devenir décisif, non seulement pour observer un fait
collectif, mais aussi pour indiquer des normes de conduite
conformes à ce résultat. Le fait devient loi. Si ce fait
est négatif, l'enquête tend également à le justifier comme
normatif. Et puis, l'objet d'une enquête est généralement
partiel, comme isolé du contexte social et moral dans
lequel il s'insère. Souvent, il porte uniquement sur
l'aspect subjectif du fait observé, c'est-à-dire sur
l'intérêt qu'il présente du point de vue psychologique,
privé, et non pas sur l'intérêt général, la loi à suivre.
L'enquête peut alors engendrer une incertitude morale qui
est fort dangereuse du point de vue social. Elle sera
toujours utile en tant qu'analyse d'une situation
particulière. Mais pour nous, qui recherchons le Royaume de
Dieu, elle devra soumettre ses résultats à des critères
différents et supérieurs, notamment les critères des
exigences doctrinales de la foi et de la pastorale,
laquelle doit guider vers le chemin de l'Evangile.
Pierre ne change pas,
mais il continue de vivre
Cela nous
amène à nous demander si les malaises dont souffre
aujourd'hui l'Eglise tout entière, ne sont pas dus
principalement à la contestation, tacite ou ouverte, de son
autorité, c'est-à-dire de la confiance, de l'unité, de
l'harmonie, de l'union dans la vérité et la charité, cette
union dans laquelle le Christ a conçu et institué son
Eglise, et dans laquelle la tradition l'a développée et
nous l'a transmise.
Et alors, nous voudrions
qu'en venant ici, dans un esprit de recueillement et de
confiance, auprès de la tombe de l'apôtre sur lequel le
Seigneur a fondé son Eglise, vous voyiez le visage idéal et
céleste de l'Eglise, une, sainte, catholique et
apostolique, et en même temps, le visage terrestre de
l'Eglise réelle, humaine et toujours imparfaite, mais
engagée, aujourd'hui spécialement, dans un admirable
effort, à la fois douloureux et joyeux, pour être telle que
le Christ l'a voulue, en faisant rayonner sa lumière et sa
parole, et en faisant siens tous les dons, tous les
besoins, toutes les souffrances du monde présent. Pierre ne
change pas; et cela peut vous apporter le réconfort dont en
ce moment vous avez secrètement besoin: celui de la
sécurité. Pierre est toujours vivant; il vit du Christ qui
passe de l'avènement de Bethléem à l'avènement du dernier
jour dans les siècles, dans notre histoire, cette histoire
toujours égale, toujours en croissance, comme un arbre
plein de vie parti d'une petite semence et qui à chaque
saison se revêt d'une nouvelle frondaison. Un maître de
l'antiquité (celui qui nous a donné la formule doctrinale
de la tradition ecclésiale authentique, formule que le Ier
Concile du Vatican a faite sienne — cf. DENZIGER 3020
— « que dans l'Eglise catholique on ait le souci de
conserver ce qui a toujours été cru, partout et par tous
»), saint VINCENT DE LERINS, Père de l'Eglise, moine érudit
du Ve siècle, nous a aussi donné la formule du
développement doctrinal du christianisme: « la doctrine de
la religion chrétienne se consolide avec les ans, se
développe avec le temps, s'élève avec l'âge...
hoc idem floreat et
maturescat... proficiat et perficiatur
» (Commonitorium, PL, L, 668). Cette formule n'admet pas les
changements substantiels, mais elle explique les
développements vitaux de la doctrine et de la discipline de
l'Eglise. Cette formule, Newman la fera sienne, et elle le
conduira à l'Eglise romaine. Nous pourrons la méditer nous
aussi pour comprendre certaines nouveautés importantes dans
l'Eglise d'aujourd'hui, lesquelles excluent tout
fléchissement de sa pure orthodoxie et attestent sa
continuelle et florissante vitalité.
(1) Texte
italien dans l'OR du 4 décembre 1969. Traduction, titre et
sous-titres de la
DC.