Le nouveau rite de la
messe
Interview du
cardinal GARRONE (Radio-Vatican,
7
novembre
1969)
Q.
— Eminence,
voici ma question: on parle beaucoup du nouvel
Ordo missae
en des sens
divers. «
Paris-Presse »,
voyez ce titre imprimé: « Le cardinal Ottaviani écrit au
Pape Paul VI: les nouveaux rites transforment la messe en
banquet de bienfaisance... » Accepteriez-vous de nous dire
votre sentiment sur cette question?
R. — Je me sens un peu
en cette matière, face à toutes ces réactions, l'âme d'un
chrétien moyen; je m'étonne et je cherche à comprendre.
Q.
— D'où
viennent selon vous ces réactions?
R. — Certaines ont un
ton si vif et atteignent une telle violence verbale, même
une telle violence d'idées, que j'ai quelque peine, pour
mon compte, à ne pas y voir une querelle de tendances. Et
ma tentation quelquefois est de revenir au mot de
Talleyrand: que tout ce qui est exagéré est insignifiant.
Car il s'agit, avec cet Ordo, d'un acte du Saint-Père, un acte de
l'autorité suprême de l'Eglise. Il est vrai qu'aujourd'hui
pour certains... Mais, en tout cas, il y a au fond de
certaines de ces réactions évidemment une souffrance digne
de respect et qui mérite qu'on s'interroge, pour la
comprendre et tâcher, dans la mesure où on le peut, d'y
répondre.
Q.
— Que
reproche-t-on à ce nouvel Ordo, somme
toute?
R. — Je pense qu'on lui
reproche avant tout d'être nouveau. Certains ont du nouveau
un besoin presque maladif, et d'autres éprouvent, sans
doute par contrecoup, une réaction maladive d'opposition à
tout ce qui porte ce caractère. On comprend d'ailleurs
qu'après des années et des années de fréquentation du
mystère eucharistique dans un certain cadre qui portait nos
souvenirs les plus chers, qui était incorporé à notre
sensibilité, on éprouve quelque appréhension, peut-être
même, ici ou là, quelque effroi à penser qu'on a touché
quelque chose à ce centre de notre expérience religieuse la
plus intime. Mais on peut se demander si vraiment dans
cet Ordo
missae tout est
si nouveau qu'on a l'air de le croire. Ceux qui ont voulu
suivre les prescriptions de l'Eglise ont déjà pu
s'acclimater à ce nouvel Ordo de bien des façons: l'essentiel en
demeure les prières eucharistiques (canon); or voilà des
mois que ces prières sont en usage et que nos fidèles en
ont pris l'habitude et souvent, semble-t-il, même le goût.
Q.
— Mais on a
dit, Eminence, que ce nouvel Ordo contiendrait des erreurs
théologiques?
R. — Ce serait tout de
même énorme, mon Père! J'ai lu avec attention, comme il se
doit, non seulement le texte de l'Ordo missae mais l'instruction qui le précède, et
j'ai peine à comprendre de telles réactions. Il me semble
que ce qu'on peut trouver d'apparent silence dans une
phrase a son explication dans le fait que la chose est dite
ailleurs. Cette instruction, lue d'un bout à l'autre dans
un esprit qui ne soit pas un esprit de suspicion, apporte
le sentiment évident que nous sommes dans la ligne et dans
la coulée de la tradition de l'Eglise et qu'un Père du
Concile de Trente y trouverait son bien.
Q.
— Mais on a
dit aussi que cet Ordo était la victoire d'un
parti?
R. — J'ai un peu peur
de la réponse qui me vient à l'esprit: je me demande en
entendant cela s'il ne faudrait pas penser que c'est,
plutôt que la victoire d'un parti, la défaite d'un autre!
Q.
— Je pense
aussi aux fidèles qui ne voient pas toutes ces nuances. Ne
vont-ils pas être désorientés par toutes ces batailles et
par le nouveau texte qu'ils vont
recevoir?
R. — C'est la vraie
question. C'est là sans doute qu'il faut s'arrêter avec le
plus de soin. Cet Ordo missae a besoin d'être expliqué. Il a besoin
d'être préparé. Il demande à être bien réalisé, et cela
demandera évidemment du temps.
Il ne me semble pas, très
sincèrement, que le petit peuple doive être désorienté par
cet Ordo. J'ai célébré une fois déjà la messe
suivant cet Ordo, dans le cadre des préparations que
faisait l'épiscopat italien. Je n'ai éprouvé aucune
désorientation et il ma semblé que les fidèles qui
participaient à cette messe, parfaitement exécutée bien
sûr, s'y trouvaient très à leur aise. Les fidèles qui sont
engagés dans la messe dite selon ce nouvel
Ordo
ne peuvent pas ne pas se
sentir enrichis du point de vue de la liturgie de la
Parole. Ils ne peuvent pas ne pas accepter avec joie cette
part qui leur est offerte presque physiquement dans
l'offrande des dons. Ils ne peuvent pas ne pas trouver dans
la prière universelle la compensation à telle ou telle
prière qui leur était familière dans l'ancien
Ordo, mais qui était mise exclusivement sur
les lèvres du prêtre et qui maintenant est devenue la leur.
Ils ne peuvent pas ne pas être heureux d'entendre des
textes comme ceux des nouvelles prières eucharistiques dont
ils peuvent tout comprendre, et qui les mettent
progressivement au contact du mystère du Christ et de son
mémorial.
Q.
— Cependant,
ce nouvel Ordo, avec ses possibilités de choix, ne
craignez-vous pas qu'il puisse se prêter à certains abus...
parfois?
R. — Tout peut donner
lieu à abus, si l'on veut prendre la question par ce point.
Les choses qu'on regrette dans l'Ordo ancien ne prêtaient-elles pas elles-mêmes
aux abus? Est-ce que le fait pour un prêtre de pouvoir lire
les textes de la messe sans que personne ne puisse se
rendre compte s'il les lisait bien ou mal ne représentait
pas une possibilité d'abus?
Q.
— Que
diriez-vous par exemple, Eminence, à un curé qui vous
interrogerait là-dessus?
R. — Je lui dirais
qu'il a un beau travail devant lui, travail qui n'est pas
facile, travail qui apportera certainement, je pense, de
très grandes joies, à condition qu'il veuille ne pas aller
au-delà de ce que l'Eglise lui prescrit ou lui demande et
qu'il ne veuille pas imposer à ses fidèles autre chose que
ce que l'Eglise leur impose.
Q.
— Et à un
chrétien, un bon chrétien, Eminence, que
diriez-vous?
R. — Je lui
expliquerais que cet Ordo missae a été inspiré en grande partie par le
souci de lui donner dans la célébration de la messe la part
qu'il y a effectivement de droit, qu'on l'invite à
comprendre, qu'on l'invite à participer et qu'il doit
s'efforcer d'entrer dans cette ligne dont il sera le
principal bénéficiaire.
Q.
— En votre
âme et conscience, qu'en
pensez-vous?
R. — Mon Père, je serai
sincère: j'aime le latin de la messe. C'est ainsi que j'ai
dit la messe depuis plus de quarante ans: j'aime le canon
romain qui est celui de ma première messe. J'aime
l'Ordo
missae ancien,
mais j'aime encore plus l'Eglise et j'ai confiance en elle
et je suis persuadé qu'en lui obéissant, je suis sur le
chemin du meilleur profit spirituel.
Cardinal GARRONE,
vendredi 7 novembre 1969.
(Texte
original.)