Où en est la réforme liturgique?

     Le cardinal Benno GUT, préfet de la congrégation pour le Culte divin, a accordé une interview à un rédacteur de la revue diocésaine de Linz (Autriche) ainsi qu'au Dr Willibrord Niemüller, bénédictin autrichien. Au cours de cette interview, le cardinal émet l'espoir que les nouveaux textes liturgiques mettront fin à des expériences désordonnées et que s'instaurera désormais un climat plus pacifique. Nous reproduisons le texte de cet entretien tel qu'il a paru dans le Linzer Kirchenblatt du 20 juillet 1969.*


     LINZER KIRCHENBLATT. —
Monsieur le Cardinal, en tant que responsable de la congrégation pour le Culte divin, vous vous trouvez dans une position clé pour ce qui est de la liturgie dans l'Eglise universelle. Quel jugement portez-vous sur son évolution? Les uns estiment que les réformes actuelles ont été réalisées avec beaucoup trop d'hésitations et se sont limitées à des remaniements de toute sorte sans créer d'éléments nouveaux. D'autres, en face de menus changements, craignent pour l'existence de l'Eglise.

     Card. GUT. — C'est là une question de portée générale. En tous cas, la réforme a apporté beaucoup de neuf. On peut s'en apercevoir à partir du Concile. Le Concile a abordé la liturgie lors de sa première session, alors que les esprits étaient moins sereins qu'au cours des sessions suivantes où on était plus tranquille, où on pouvait réfléchir plus longuement dans les commissions. Pour traiter de la liturgie, on était donc plus frais, plus courageux, plus ardent.

     L. K. —
Vous voulez dire par là que des principes courageux ont déjà été établis dans le Schéma sur la liturgie. Mais comment se présente aujourd'hui la réalisation concrète?

     Card. GUT. — Actuellement, la Constitution conciliaire sur la liturgie a vu ses limites largement franchies en bien des domaines. Beaucoup d'éléments ont été introduits, avec ou sans autorisation, qui débordent le Schéma sur la liturgie. Mais désormais, on doit pouvoir s'attendre à une situation de calme car ces jours-ci est paru l'Ordinaire de la messe. En automne, le missel tout entier sera achevé (1). Le Pape a déclaré qu'il fallait maintenant mettre fin aux expérimentations et, pour le moment, s'en tenir strictement au contenu de ces instructions. Dans les prochains temps, il n'y aura donc plus autant de choses stupéfiantes, bien qu'à Rome nous n'arrêtions pas de recevoir des pétitions.

     L. K. —
De quelle sorte?

     Card. GUT. — Des suppliques et des critiques de toutes sortes; je ne veux pas dire de graves insultes, mais tout de même de très sévères critiques parviennent jusqu'à nous. Nous ne pouvons les accepter toutes, mais nous ne pouvons pas les rejeter toutes non plus. Actuellement, il y a des choses qui se font, qui comportent un certain manque de clarté, mais, dans les prochains temps, tout deviendra bien plus tranquille. En particulier pendant les prochaines vacances d'été où, à Rome, règne davantage de calme. Peut-être aussi en automne, lorsque commencera le Synode épiscopal, ou bien au cours de l'hiver, lorsque les Commissions reprendront leurs sessions particulières.

     L. K. —
Quels sujets concrets abordera-t-on alors?

     Card. GUT. — Pour le Bréviaire, il faudra réorganiser les lectures en empruntant à l'Ecriture sainte tout entière, aux écrits des Pères, etc. C'est un très gros travail qui nous attend si on veut attribuer une lecture propre à chaque jour et éviter les répétitions. Cela exige des personnes très compétentes, beaucoup de patience et de mesure.


Des mesures plus strictes à l'égard des expériences liturgiques

     L. K. — Il n'est guère de domaine dans l'Eglise où, avec ou sans autorisation, on ne procède à autant d'expériences que celui de la liturgie. Vous avez parlé de temps plus calmes. Quelles sont les mesures que Rome entend prendre vis-à-vis des expériences dont vous parlez?

     Card. GUT. — Nous espérons que, désormais, avec les nouvelles dispositions contenues dans les documents, cette maladie de l'expérimentation va prendre fin. Jusqu'à présent, il était permis aux évêques d'autoriser des expériences, mais on a parfois franchi les limites de cette autorisation, et beaucoup de prêtres ont simplement fait ce qui leur plaisait. Alors, ce qui est arrivé parfois, c'est qu'ils se sont imposés. Ces initiatives prises sans autorisation, on ne pouvait plus, bien souvent, les arrêter, car cela s'était répandu trop loin. Dans sa grande bonté et sa sagesse, le Saint-Père a alors cédé, souvent contre son gré.

     L. K. —
Et à l'avenir?

     Card. GUT. — A l'avenir, des mesures plus strictes seront prises à cet égard, car les livres contiennent maintenant un texte définitif et chacun sait exactement ce qu'il faut faire. Jusqu'à présent, beaucoup de prêtres ne savaient pas exactement ce qu'il fallait faire; parmi les fidèles non plus on ne le savait pas. Alors, tout simplement, on s'est lancé dans des initiatives jusqu'à ce que se fasse entendre un avertissement de tel ou tel évêque ou du Pape.


La rôle du latin dans la liturgie

     Dr WILLIBRORD NIEMÜLLER. — Monsieur le Cardinal, au autre question: le latin est-il mort dans l'Eglise?

     Card. GUT. — J'espère bien que non! Nous espérons au contraire qu'il deviendra de plus en plus vivant. Nous souhaitons que le latin soit conservé à la messe dans la mesure du possible, pour les cercles restreints aussi bien que pour les messes paroissiales. Il y a une instruction qui prévoit que, dans les grandes villes, deux ou trois églises célébreront la messe en latin chaque dimanche. (2)

     L. K. —
Pour quelles raisons profondes désire-t-on le latin dans l'Eglise?

     Card. GUT. — Le latin est la langue de la liturgie, la langue de l'unité. Par exemple, lorsqu'un touriste arrive dans un autre pays, il ne comprend rien à la messe célébrée dans la langue de ce pays.

     L. K. —
S'il n'appartient pas à un milieu intellectuel, il ne comprendra rien non plus au latin?

     Card. GUT. — Depuis sa jeunesse, il a une certaine habitude du latin, ce qui lui serait impossible s'il s'agissait d'une langue moderne étrangère.

     L. K. —
Monsieur le Cardinal, que pensez-vous de « l'unité dans la diversité »?

     Card. GUT. — C'est une bonne chose! Il est permis actuellement d'utiliser la langue maternelle de différentes façons dans la liturgie, qu'il s'agisse du chant ou des lectures.

     L. K. —
Non seulement dans le chant et les lectures, mais aussi dans les formes liturgiques?

     Card. GUT. — L'essentiel doit être préservé. Une fois que l'essentiel est sauvegardé, on peut recourir à telle ou telle forme, comme l'indique le nouveau missel, mais l'essentiel doit être sauvegardé, y compris même le latin, dans certaines parties de la messe.

     Dr WILLIBRORD NIEMÜLLER —
Si le latin disparaissait de l'Eglise, pensez-vous, monsieur le Cardinal, que ce serait une lourde perte pour la culture?

     Card. GUT. — Qui lira encore les classiques anciens, les Pères de l'Eglise, si nous ne connaissons plus le latin? Ce serait un grave préjudice si nous le rejetions purement et simplement, non seulement pour l'Eglise, mais encore pour toute la culture.

     Dr WILLIBRORD NIEMÜLLER —
En tant que bénédictin, puis-je vous poser une autre question? Estimez-vous que l'Ordre bénédictin a la vocation, le droit ou même la mission de conserver le latin dans la liturgie monacale?

     Card. GUT. — Non seulement vous avez le droit de le faire, mais même l'obligation. Cela tient tout d'abord à la structure même de l'ordre, avec ses écoles. C'est aussi le voeu formel du Pape: les Bénédictins, les moines en premier lieu, doivent conserver cette valeur dans la liturgie.

     L. K. —
Nous vous remercions vivement, monsieur le Cardinal.


* Texte original allemand. Traduction, titre et sous-titres de la DC.

(1) Pour la France et les pays francophones, le missel (première livraison) sera disponible pour les prêtres entre le 28 novembre et le 15 décembre. Le lectionnaire sera livré pour être utilisé dès le 30 novembre. (Informations données par le CNPL, le 31 octobre. —
NDLR)

(2) Cf.
DC 1966, n°1470, col. 805-806 (NDLR)