Allocution de S. S. Paul VI au « Consilium » de liturgie


     S. S. Paul VI a reçu, le 19 avril, les membres du Consilium pour l'application de la Constitution sur la liturgie, réunis pour leur VIIIe session plénière sous la présidence du cardinal Lercaro, et leur a adressé l'allocution suivante (1):


          VÉNÉRABLES FRÈRES ET CHERS FILS,

     Nous sommes heureux de remercier le cardinal Lercaro des paroles nobles et déférentes qu'il Nous a adressées, au nom également de cette assemblée.
     Malgré Nos nombreuses occupations, Nous avons volontiers accepté cette rencontre, afin de saluer les membres de ce
Consilium pour l'application de la Constitution sur la liturgie, institué par Nous pour étudier la révision des livres liturgiques du rite latin selon l'esprit et les normes du récent Concile, et pour apporter à Nous-même, ainsi qu'à la S. C. des Rites, une sage collaboration en une matière si complexe et si importante.


La confiance du Pape dans le « Consilium »

     Et vraiment, le Consilium mérite que Nous lui renouvelions l'expression de Notre estime, de Notre confiance, de Nos encouragements. Nous savons, en effet, la valeur des nombreuses personnes qui le composent, qualifiées par leur science et leur amour de la liturgie; Nous savons quelle masse de travail le Consilium a dû entreprendre, quels problèmes graves et variés il doit affronter, quel rythme de travail il a dû s'imposer pour s'acquitter dans des délais raisonnablement brefs de la tâche qui lui a été confiée. Nous savons également quels critères président à ce travail si difficile et si délicat, ce sont ceux qui se trouvent clairement énoncés au n° 23 de la Constitution Sacrosanctum Concilium et qui sont fidèlement suivis par Notre Consilium. Nous pensons les honorer en les citant: « Afin que soit maintenue la saine tradition, et que pourtant la voie soit ouverte à un progrès légitime pour chacune des parties de la liturgie qui sont à réviser, il faudra toujours commencer par une soigneuse étude théologique, historique, pastorale. En outre, on prendra en considération aussi bien les lois générales de la structure et de l'esprit de la liturgie que l'expérience qui découle de la plus récente restauration liturgique et des indults accordés en divers endroits. Enfin, on ne fera des innovations que si l'utilité de l'Eglise les exige vraiment et certainement, et après s'être bien assuré que les formes nouvelles sortent des formes déjà existantes par un développement en quelque sorte organique. »
     Nous comprenons donc que l'entreprise à laquelle vous vous consacrez, et dont le Saint-Siège tire matière et inspiration pour sa grande mission qui consiste à animer et à diriger la prière du peuple de Dieu, puisse susciter des réactions diverses, poser des cas variés, des problèmes nouveaux, sans exclure les interprétations abusives ou les commentaires discutables. S'il est dans la nature des choses que les innovations donnent lieu parfois à des appréciations inexactes et à des applications imparfaites. Nous estimons cependant qu'il est de Notre devoir d'exprimer au
Consilium Notre reconnaissance et de lui dire la satisfaction dont il est communément l'objet. Aussi profitons-Nous de l'occasion qui Nous en est donnée, non seulement pour encourager le travail ardu du Consilium, mais aussi pour exhorter le clergé et les fidèles à apprécier sa valeur et à seconder son efficacité.


Les attaques contre le cardinal Lercaro
La question du latin


     A ce propos, Nous ne pouvons passer sous silence Notre amertume pour certains faits et certaines tendances qui ne favorisent certainement pas les bons résultats que l'Eglise attend des études laborieuses du Consilium. Le premier de ces faits concerne l'injuste et irrévérencieuse attaque, venant d'une récente publication contre la vénérable personne de l'illustre et éminent président du Consilium, le cardinal Giacomo Lercaro (2).
     Il est évident que cette publication ne peut avoir Notre approbation. Elle n'édifie personne et ne sert par conséquent nullement la cause qu'elle voudrait défendre, c'est-à-dire le maintien de la langue latine dans la liturgie. Cette question est certainement digne de toute attention, mais elle ne peut être résolue dans un sens opposé au grand principe, réaffirmé par le Concile, de l'intelligibilité de la prière liturgique au niveau du peuple, ainsi qu'à cet autre principe, revendiqué aujourd'hui par la culture de la collectivité, que les sentiments les plus profonds et les plus sincères doivent pouvoir s'exprimer dans un langage vivant. Laissant donc de côté la question du latin dans la liturgie, desservie plus que défendue par la publication en cause, Nous désirons adresser an cardinal Lercaro l'expression de Nos regrets et de Notre attachement.


Les initiatives liturgiques arbitraires et fantaisistes

     Un autre motif de douleur et d'appréhension Nous est donné par les cas d'indiscipline qui, dans différentes régions, se répandent dans les manifestations du culte communautaire et prennent parfois des formes volontairement arbitraires, souvent totalement différentes des normes en vigueur dans l'Eglise. Cela trouble gravement les bons fidèles, on en donne des motivations inadmissibles qui sont dangereuses pour la paix et l'ordre de l'Eglise et qui répandent des exemples déconcertants. Nous voudrions à ce propos rappeler ce que le récent Concile réaffirme au sujet du gouvernement de la liturgie, lequel « dépend uniquement de l'autorité de l'Eglise ». (Constitution Sacros. Cons., n° 22.) Mais Nous voulons surtout exprimer Notre confiance que l'épiscopat aura soin de veilier sur ces cas et de préserver l'harmonie propre au culte catholique sur le plan liturgique et religieux qui, en cette époque postconciliaire, est l'objet de soins très attentifs et délicats. Nous adressons cette exhortation également aux familles religieuses sur la fidélité et l'exemple desquelles l'Eglise compte aujourd'hui plus que jamais. Nous adressons aussi au clergé et à tous les fidèles, afin qu'ils ne se laissent pas envahir par des velléités d'expériences fantaisistes, mais qu'ils cherchent plutôt à donner un caractère de perfection et de plénitude aux rites prescrits par l'Eglise. Cette recommandation concerne également l'une des prérogatives du Consilium, qui consiste à diriger avec sagesse chacune des expériences liturgiques semblant mériter d'être mise en oeuvre d'une façon attentive et dans un esprit de responsabilité.


La tendance à désacraliser la liturgie

     Mais ce qui est pour Nous une cause encore plus grave d'affliction, c'est la diffusion de la tendance à « désacraliser », comme on ose le dire, la liturgie (si encore elle mérite de conserver ce nom) et avec elle fatalement le christianisme. Cette nouvelle mentalité, dont il ne serait pas difficile de retracer les origines troubles, et sur laquelle cette démolition du culte catholique authentique essaye de se fonder, implique de tels bouleversements doctrinaux, disciplinaires et pastoraux, que Nous n'hésitons pas à la considérer comme aberrante. Nous avons le regret de devoir dire cela, non seulement à cause de l'esprit anticanonique et radical qu'elle professe gratuitement, mais bien davantage à cause de la désintégration qu'elle comporte fatalement.
     Nous n'ignorons pas que tout mouvement idéologique peut contenir de bons fragments de vérité et que les promoteurs de nouveautés peuvent être des personnes bonnes et cultivées, et Nous sommes toujours prêt à considérer aussi les aspects positifs de tout phénomène qui se produit dans l'Eglise. Mais Nous ne devons pas dissimuler, à vous surtout, la menace de ruines spirituelles que semble représenter ce à quoi Nous venons de faire allusion.


La prière authentique de l'Eglise refleurit dans les communautés populaires

     Pour obvier à un tel danger, pour rappeler les personnes, les revues, les institutions qui peuvent être contaminées par ce danger, à collaborer d'une façon positive et sage avec l'Eglise de Dieu, à défendre les doctrines et les normes du Concile oecuménique, vous êtes, plus que quiconque, appelés aujourd'hui à donner à la liturgie sacrée le visage qui atteste sa vérité, sa beauté, sa spiritualité, et qui laisse toujours mieux transparaître le mystère pascal vivant en elle, pour la gloire de Dieu et pour la régénération spirituelle des foules distraites, mais assoiffées, du monde d'aujourd'hui.
     Nous avons confiance qu'il peut heureusement en être ainsi, avec l'aîde de Dieu, si Nous en jugeons sur le sérieux et l'importance de vos travaux, ainsi que sur les premiers résultats de la réforme liturgique, lesquels, sous certains aspects, sont vraiment consolants et prometteurs. La prière authentique de l'Eglise refleurit dans nos communautés populaires. Et c'est cela que notre temps, si enigmatique, si inquiet, si débordant de vitalité terrestre, offre de plus beau et de plus prometteur au regard de tous ceux qui aiment le Christ.
     Continuez donc votre travail avec sérénité et diligence. « Dieu le veut », pourrions-Nous dire, pour son honneur, pour la vie de l'Eglise, pour le salut du monde; et toujours avec Notre Bénédiction apostolique.


(1) Texte latin et italien dans l'Osservatore Romano du 20 avril 1967. Traduction et sous-titres de la D. C.
     
Dans son adresse d'hommage, le cardinal LERCARO a déclaré:
     [...] Les principales activités de cette session ont été l'examen et l'approbation, pour notre part, des nouveaux textes de la prière eucharistique, ainsi que la préparation des schémas contenant les principes et les lois des parties principales de notre travail, qui seront soumis au prochain synode episcopal...
     En dehors de ces travaux, qui ont absorbé la majeure partie de notre attention, nous avons étudié également d'autres questions, non moins importantes certes, mais qui ne peuvent encore pas être considérées comme parfaitement au point. Ces questions concernent avant tout le baptême des enfants et le mariage. Nous espérons cependant qu'elles parviendront au port bientôt et facilement [...].
     (Texte latin dans l'
Osservatore Romano du 20 avril 1967.)

(2) Cf.
infra, col. 809, le message que S. S. Paul VI avait adressé précédemment au cardinai Lercaro à propos de celle brochure de Tito Casïni, intitulée la Tunique déchirée, et préfacée par le cardinal Bacci (N. D. L. R.).