Le tutoiement de Dieu
dans la liturgie
Réflexions
pastorales de S. Exc. Mgr Dozolme
(*)
Courant
janvier j'ai reçu une lettre qui commençait
ainsi:
MONSEIGNEUR,
« Tu ne trouves pas qu'il y a
de l'abus et que tu manques de respect au bon Dieu en le
tutoyant et en obligeant tous les diocésains à faire de
même?
« Je m'excuse, Monseigneur,
de cette forme grammaticale, irrespectueuse, mais qui vous
fera toucher du doigt l'émotion et la gêne ressentie par
tous les paroissiens de X..., obligés de réciter les
prières de la messe dans la nouvelle traduction française
de la hiérarchie. »
Puis après avoir exposé
quelques arguments pour justifier cette réaction, mon
correspondant ajoutait:
« Je souhaite, Monseigneur,
que beaucoup de vos diocésains aient le courage de vous
dire leur opinion sur le tutoiement adressé à Dieu.
L'Eglise de France ne doit pas contribuer à détruire, mais
à maintenir la vieille politesse française dont le langage
est une des manifestations tangibles. »
Après avoir réfléchi, j'ai
répondu à mon correspondant. Sa lettre était une lettre
sérieuse, qui traduisait une souffrance. Voici, à peu près,
les remarques que je lui ai cordialement présentées.
1. Il est de fait qu'aussi
bien en latin qu'en grec et en araméen c'est la deuxième
personne du singulier qui est employée dans les textes
bibliques, quand on s'adresse à Dieu. Cette façon de parler
à Dieu en grec ou en latin était en usage depuis toujours
dans les prières de la messe (Kyrie eleison, Laudamus
te...).
2. Il est de fait encore que
par souci de fidélité les traductions modernes des textes
bibliques ont gardé en français la deuxième personne du
singulier pour s'adresser à Dieu. La traduction de Crampon
qui date déjà du siècle dernier tutoie Dieu sans scandale.
De même la traduction de l'Ecole biblique de Jérusalem dont
le texte a passé maintenant dans le bréviaire, dans le
missel et même dans le chant des psaumes en français: «
Pitié pour moi, Seigneur, en ta bonté... »
3. Depuis longtemps,
d'ailleurs, nous avons tutoyé Dieu sans éprouver de gêne ou
d'étonnement dans certains de nos vieux cantiques
populaires comme: « Parle, commande, règne... Je crois en
toi, mon Dieu... »
4. Il n'est d'ailleurs pas
juste de ramener à la deuxième personne du pluriel la seule
forme de politesse! Comme on en discutait assez vivement au
cours d'une assemblée plénière de l'épiscopat français,
l'un de nous rappela opportunément, avec un sourire
malicieux, l'opinion du cardinal Grente. L'illustre prélat,
académicien, affirme que « dans la langue française, quand
on s'adresse à Dieu, le tutoiement est la forme supérieure
du respect ».
A l'appui de cette
affirmation, je pourrais rappeler en effet que Racine, par
exemple, tutoie Dieu dans Esther et
Athalie. Bossuet
dit « vous » à Dieu dans les Oraisons
funèbres, mais il
adopte le tutoiement quand il écrit en vers:
Je suis à toi Seigneur et mon coeur
est rendu,
Répands dans mon esprit ton
esprit ineffable (1).
Et dans le
Précis de grammaire
historique de la langue française, un paragraphe étudie « le tutoiement,
marque de suprême respect (2) ».
5. Il est dès lors important
de remarquer que dans la nouvelle traduction du missel,
quand les ministres ou l'Assemblée répondent au célébrant,
ils emploient le « vous » de la politesse courante: « que
le Dieu tout-puissant vous fasse miséricorde... Et avec
votre esprit. » De même, quand le confesseur donne
l'absolution en français il dit: « Et maintenant je vous
pardonne vos péchés... » Ce qui nous fait comprendre
l'esprit des textes liturgiques parce qu'ils sont traduits
de la Bible et qu'ils restent si proches de la poésie,
parce qu'ils ont un caractère sacré dans la prière
communautaire, le tutoiement qu'ils emploient pour parler à
Dieu doit être compris comme une forme de « suprême respect
».
6. II faut bien convenir par
ailleurs que cette question du « tu » ou du « vous » en
langue liturgique n'est pas une question fondamentale. On
pouvait à son sujet avoir des avis différents. Le « vous »
a été conservé dans la formule si traditionnelle du
Notre
Père. Et si le «
tu » a été adopté par l'épiscopat français, c'est qu'il a
obtenu au vote la majorité des deux-tiers qui était
requise, mais, sans manquer trop à la discrétion je peux
dire qu'il n'a pas rallié tous les suffrages. Maintenant la
question est tranchée. Notre devoir est simple.
Il faut entrer loyalement
dans la réforme liturgique, comme le Pape vient encore de
le recommander. Le sentiment personnel doit au besoin
s'incliner devant l'esprit de foi et d'obéissance. Dans nos
prières personnelles nous garderons volontiers le « vous »
traditionnel de la politesse française pour parler à Dieu.
Mais dans la prière liturgique nous nous appliquerons à
faire du tutoiement sacré la forme supérieure de notre
respect.
Et Dieu nous comprendra.
† JEAN DOZOLME,
évêque du
Puy.
(*) La vie du
diocèse du Puy, 5 février 1965.
(1) R. VALLERY-RADOT: Anthologie de la poésie
catholique, p.
168.
(2) BRUNOT-BRUNEAU: Précis de grammaire historique, édition
de 1933, p. 393.