Les réactions qui font obstacle à la réforme liturgique

Conférence de S. Em. le cardinal Lercaro


     Le 1er mars, à la veille de l'application de la réforme liturgique, le cardinal Lercaro, archevêque de Bologne et président du Consilium pour l'application de la constitution sur la liturgie, a fait, à Bologne, l'exposé suivant devant son clergé et les responsables laïcs des mouvements de son diocèse (1):

     Il me sembla nécessaire, ou dit moins opportun, que je vous entretienne des réactions suscitées un peu partout par l'annonce de la réforme liturgique. Ces réactions présentent deux aspects opposés qui l'un et l'autre, bien que de manière différente, font obstacle aux objectifs de la réforme.


La Constitution de liturgie n'est pas la doctrine d'une école

     Je dois d'abord rappeler que la réforme est voulue par la Constitution sur la liturgie qui a été approuvée à la quasi-unanimité par les Pères du IIe Concile oecuménique du Vatican et par le Souverain Pontife, lequel a uni son vote déterminant à celui des Pères.
     La doctrine exprimée dans cette Constitution n'est donc pas l'enseignement ou l'opinion d'une école, aussi respectable soit-elle, mais c'est la doctrine authentique de l'Eglise. Les réformes qui découlent de cette doctrine sont voulues par la totalité de l'épiscopat, et elles ont été « approuvées, arrêtées et décrétées » par le Souverain pontife.
     Même si, de volonté délibérée, le Pape et le Concile se sont abstenus de toute définition dogmatique et de tout anathème, il reste toujours vrai que ce document est un acte solennel et extraordinaire de leur magistère et de leur autorité, de leur pouvoir de « lier et délier ».
     Nous disons cela pour que l'on ne tombe pas dans l'erreur qui consisterait à voir dans la réforme liturgique comme la tentative d'un groupe de gens passionnés qui voudraient imposer leurs idées dans l'Eglise, ou à considérer les réformes déjà décidées comme un encouragement à aller plus loin et sans discipline, comme si la réforme avait consisté à abattre une digue.
     Parce qu'en effet, ainsi que je le disais, les réactions viennent de deux côtés opposés.


Ceux qui considèrent la réforme comme nuisible

     Je m'arrêterai d'abord brièvement sur les réactions que j'appellerai « négatives », venant des personnes et des milieux qui considèrent la réforme comme nuisible pour l'Eglise et pour les âmes, éprouvent de la répugnance à son égard ou l'accueillent à contrecoeur et sans convictions.
     Derrière ces attitudes, il peut y avoir un pharisaïsme mal déguisé ou un esprit anticlérical qui profite de toutes les occasions pour se manifester, mais, normalement, elles sont la conséquence d'un phénomène psychologique qui est, sinon justifiable, du moins compréhensible.


Ignorance et routine

     A la base, il y à toujours et avant tout une insuffisance doctrinale, un phénomène d'ignorance: ignorance de ce qu'est l'Eglise et de la façon dont le Seigneur nous sauve, ou — ce qui est fréquent et historiquement explicable — ignorance de ce qu'est la liturgie, et en particulier la messe; ignorance de la valeur que revêt la parole de Dieu dans notre vie et pour la vie du monde; ignorance de la réalité transcendante incarnée dans la communauté ecclésiale, du lien de charité surnaturelle qui unit le Corps mystique du Christ et de ses exigences communautaires; ignorance de la participation du laïc chrétien aux fonctions sacerdotales, prophétiques et royales du Christ, et donc ignorance de ses droits et de ses devoirs; ignorance des développements de la liturgie depuis le Christ et les apôtres jusqu'à nous...
     A cette insuffisance doctrinale s'ajoute, surtout chez les plus âgés, la force de la tradition (non pas de la Tradition authentique, qui maintient l'esprit des institutions, mais de la tradition à courte vue) et la force de l'habitude, la « routine », dont chacun de nous sait combien il est dur de s'en défaire; une nostalgie qui accompagne des souvenirs d'autant plus chers que plus éloignés; souvent, aussi, une répulsion instinctive, une méfiance pour tout ce qui semble nouveau, comme si le nouveau était suspect en soi.
     Ce sont là des phénomènes naturels qui, presque toujours, peuvent se réduire à des facteurs sentimentaux. Mais lorsqu'ils s'accentuent davantage, on peut se trouver devant la désagréable nécessité de faire un effort, de sortir de cet état de quiétude intérieure et extérieure auquel on s'était habitué.
     Nous n'hésitons pas à dire que, sans les approuver, nous comprenons ces réactions et nous ne nous en formalisons pas. Toute réforme les a rencontrées et les rencontrera. Des phénomènes analogues se produisent chaque jour dans beaucoup d'autres domaines de la vie familiale ou sociale.
     Nous ne nous formalisons pas de ces résistances. Nous n'y attachons pas une importance exagérée parce que l'expérience quotidienne suffit à nous montrer combien elles sont éphémères: les nouvelles générations, les peuples nouveaux qui apparaissent sur la scène de la vie du monde entrent sans effort, avec une sereine et joyeuse compréhension, dans l'esprit et dans les formes du renouveau de la vie liturgique.
     Mais il est un aspect sous lequel ces réactions négatives peuvent non pas être préoccupantes, mais retenir l'attention: lorsque, — toujours sous l'impulsion d'une sentimentalité intérieure qui peut être inconsciente — elles s'appuient sur des réalités valables et certainement dignes de considération, méritant même d'être attentivement pesées.


La question du latin

     Parmi ces réalités, dont personne ne pourrait nier la valeur, il y a le latin, non seulement parce que son usage dans la liturgie occidentale remonte à une antiquité vénérable et parce qu'il conserve authentiquement l'inestimable trésor des écrits patristiques de l'Occident et des écoles théologiques; mais aussi parce que le latin liturgique a effectivement une noblesse, une dignité, et en même temps une simplicité extraordinaire qui le rendent extrêmement apte à exprimer les sentiments de l'âme et de la communauté chrétienne.
     Mais, disons-le tout de suite, le latin n'est pas complètement éliminé de la liturgie, de la messe — il y est même conservé intégralement en beaucoup de circonstances — et surtout de l'office divin qui, étant plus spécialement la prière du prêtre et du moine, reste entièrement en latin.
     Quant au trésor de la patrologie et de la théologie, il reste intact et toujours accessible aux érudits et, du reste, jusqu'à maintenant, il n'a jamais été ouvert qu'aux érudits.
     Mais nous devons aussi porter la parole de Dieu au peuple, lequel ne comprend pas le latin, même pas en Italie. Saint Paul a dit que nous devions porter l'unique parole de salut « aux savants et aux ignorants », et c'est surtout dans la liturgie que cette parole divine est communiquée par Dieu à ses fils, vivante et actuelle, grâce à l'Eglise du Christ qui en est constituée dépositaire et interprète.
     Il est évident que devant le bien spirituel de ses fils, dont la plupart, avec les développements de l'histoire, ne connaissent plus la langue de leurs ancêtres, l'Eglise adopte aujourd'hui la langue qui est devenue la leur afin que « en entendant ils croient, et, en croyant, ils soient sauvés ».
     La catholicité de l'Eglise — qui, du reste, a admis depuis les premiers siècles la multiplicité des langues, — loin d'en souffrir, est mieux mise en évidence par l'exclusion de toute prétention à vouloir latiniser ou occidentaliser le monde entier. Mais l'unique et immuable vérité divine, ainsi que l'unique sens du Christ, s'expriment dans toutes les langues, comme cela nous a été manifesté par le prodige de la Pentecôte et le don du Saint-Esprit.
     C'est d'ailleurs une tradition qui remonte aux apôtres que de célébrer la liturgie dans la langue parlée. Lorsqu'ils sont entrés dans le monde hellénique, les apôtres ont remplacé l'araméen par la « langue commune » qui était le grec. Ensuite, en Occident, lorsque l'usage du grec s'est perdu, il a été remplacé par le latin qui, à son tour, est devenu la langue commune de l'Europe occidentale; et il l'est resté, même lorsque sont apparues les langues romanes, lesquelles étaient considérées comme « langues vulgaires » et, par conséquent, indignes d'exprimer les textes liturgiques. Il l'est encore resté, mais pour des raisons extrinsèques, lorsque les nouveaux parlers ont été élevés à la dignité de langues. Devant le morcellement provoqué par le protestantisme, l'Eglise sentit le besoin de resserrer ses liens d'unité et, outre l'unité de doctrine et de discipline, elle voyait dans l'unité de la langue latine un élément supplémentaire de cohésion.
     Mais, aujourd'hui, la période historique que nous appelons post-tridentine est close. Les éléments changeants et temporaires qui ont été stabilisés pour répondre aux exigences des temps subissent aujourd'hui une mutation en vertu du même critère, c'est-à-dire pour répondre aux exigences nouvelles de temps nouveaux.
     Quant à l'Orient, qui n'avait pas connu les vicissitudes historiques de l'Occident, il a continué à assumer dans sa liturgie les langues des peuples qu'il rencontrait dans son processus d'évangélisation: syriaque, grec, slavon, roumain, arabe, langues du malabar...
     La réforme, donc, n'enlève rien à la dignité et à l'étude du latin chrétien et, en même temps, elle n'est contraire ni à la tradition ni à la catholicité de l'Eglise. Mais, par contre, elle répond efficacement aux besoins de la masse, et surtout des plus humbles, en éliminant ce qui pouvait apparaître comme un privilège de gens instruits et initiés, de « clercs », comme on aurait dit au Moyen Age. Si la mission de Jésus, et donc de l'Eglise, est d'évangéliser les pauvres, l'usage de la langue commune est certainement un élément pastoral non négligeable pour cette évangélisation.


La musique sacrée

     Une autre valeur digne du plus grand respect, et sur laquelle peuvent se fonder les réactions négatives de certains, c'est la musique sacrée qui, dans l'Eglise latine, est largement liée au latin, mais cependant pas d'une façon exclusive, puisque dans certains pays de rite romain, iI existe également des chants populaires en langue nationale.
     Chacun sait l'estime que l'Eglise a toujours eue pour la musique sacrée, « servante », certes, mais première et presque indispensable servante de la liturgie. Nul n'ignore sa sollicitude pour son trésor de musique grégorienne, considérée comme la première, comme l'exemplaire expression musicale de la liturgie, mais aussi pour la musique polyphonique classique, et également pour la musique moderne lorsqu'elle répond aux critères de l'esprit religieux et aux exigences spécifiques du culte catholique.
     Aujourd'hui, il pourrait sembler que cet immense trésor multiséculaire soit sur le point d'être enterré, laissant derrière lui un vide que rien ne pourrait combler.
     Mais nous voulons bien préciser avant tout que lorsque le latin demeure dans les parties chorales, la mélodie grégorienne demeure elle aussi. De plus, lorsque certaines circonstances exigeront une liturgie en latin — par exemple dans les grandes assemblées et Congrès internationaux, dans les églises qui, par leur nature, sont ouvertes a toutes les langues, comme c'est le cas par exemple pour la basilique Saint-Pierre, — la musique conservera les mêmes possibilités que par le passe; ce passé qui, d'ailleurs, a lui-même vu progressivement de nouvelles expressions musicales se substituer à d'autres selon l'évolution des goûts. Par contre, un champ immense est ouvert aux compositeurs pour adapter de nouvelles mélodies sur les textes traduits; et, là encore, avec cet authentique sens de la catholicité qui ne prétend pas occidentaliser les formes, mais — dans le cadre d'une vraie inspiration religieuse chrétienne — laisse aux différentes civilisations, cultures et traditions, le soin d'exprimer dans leur langage — également leur langage musical — l'unique vérité divine.


L'architecture des églises

     Cela, à plus forte raison, doit et peut se dire des arts figuratifs, et particulièrement de l'architecture. Là aussi, certains se sont dits mécontents de la réforme, comme si elle devait porter tort à de précieux trésors d'art multiséculaires. Evidemment, on a cherché des arguments apparemment objectifs pour justifier des sentiments. Mais rien n'est plus gratuit. S'il est vrai que depuis. plusieurs siècles nos églises ne répondent plus pleinement à toutes les exigences de la liturgie, et que seule une architecture nouvelle, qui reprend les thèmes de l'architecture chrétienne primitive, peut créer l'espace sacré idéal, il est également vrai que les exigences essentielles et les plus profondes de la liturgie trouvent encore une réponse adéquate également dans les églises du passé. Et il est également vrai que les règles liturgiques de la réforme font preuve d'une opportune souplesse, comme par exemple lorsqu'elles autorisent la lecture de la parole divine au siège, à l'ambon, à la table de communion ou à l'autel, « pourvu que le Christ soit prêché », c'est-à-dire en se préoccupant avant tout de ce que la parole de Dieu puisse être entendue.
     La réforme, donc, ne détruit rien, mais elle s'insère d'une façon extrêmement exemplaire et raisonnable dans les réalités valables du passé.

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     Ainsi donc, même si elles persistent quelque temps, les réactions négatives sont appelées à disparaître, en vertu de la loi naturelle du développement historique, et à cause du manque de consistance des motifs auxquels s'accroche la nostalgie du passé pour trouver une justification qui pourrait paraître objective.
     Je ne vous cache pas qu'à mon âge, après avoir célébré la messe chaque jour pendant plus de cinquante ans, plutôt que d'éprouver de l'amertume, je comprends les anciens — prêtres ou fidèles — qui, aujourd'hui, se trouvent désorientés devant les nouvelles règles, et je compatis cordialement avec eux.
     Mais il est bien clair que ce n'est pas cela qui doit nous arrêter. Les fruits de la réforme, déjà annoncés par saint Pie X avec ces paroles inoubliables: « La participation active à la liturgie est la source première et irremplaçable de l'esprit évangélique dans les populations », récompenseront abondamment des sacrifices actuels. Ces sacrifices sont d'ailleurs rendus moins pénibles, sur le plan humain, en raison du rythme actuel de la vie qui partout va en s'accélérant, comme chacun le voit.


Ceux qui vont trop loin

     Parlons maintenant d'un autre genre de réaction qui, au-delà de la réforme partielle qui entre en application le 7 mars, concerne toute la réforme liturgique et même l'activité liturgique de l'Eglise.
     A première vue, ce genre de réaction est positif, car il accueille les réformes introduites ou s'applique à un travail d'étude. Nous le jugeons cependant négatif car il a tendance à aller trop loin, à supplanter l'autorité de l'Eglise et, en quelque sorte, à lui forcer la main.
     Cette forme de réaction se manifeste d'une façon sporadique un peu partout. Du fait que l'Eglise, par le travail réfléchi du Concile et des organismes compétents et autorisés, a entrepris de réviser et de retoucher les rites sacrés afin que les fidèles puissent plus facilement y participer d'une façon consciente et active, et que l'action pastorale soit rendue par là plus efficace, on dirait que des individus et des groupes — avec d'excellentes intentions, certes, mais non sans prétention — se sont sentis appelés à introduire de leur propre arbitre des nouveautés qu'ils estiment opportunes du point de vue pastoral. C'est ainsi qu'à travers le monde, on a vu certains réciter tout le canon à haute voix, d'autres le réciter avec le peuple dans la langue du pays. Ailleurs, on distribue la communion en déposant l'hostie entre les mains ouvertes des fidèles, etc.
     On pourrait penser que des fantaisies de ce genre, lorsqu'il s'agit de cas isolés, sont dues à un manque d'équilibre. Mais que penser lorsqu'elles deviennent des phénomènes collectifs, des orientations prises par des groupes ou des communautés?
     Dans un cas comme dans l'autre, elles sont déplorables, ne serait-ce que parce qu'elles créent des divisions là où l'unité devrait se manifester également d'une façon extérieure.


Le fait de supplanter l'autorité de l'Eglise érigé en théorie

     Mais ce qui est le plus pénible, c'est qu'on érige en théorie, en lui cherchant des justifications doctrinales, le fait de supplanter l'autorité de l'Eglise et de lui substituer des interprétations émanant d'individus ou de groupes.
     Il est extrêmement pénible de devoir dire cela, mais nous estimons que c'est notre devoir et que nous ne pouvons pas par notre silence laisser certains s'engager dans des voies erronées, et donc négatives, sans les en écarter, ou du moins les ébranler.
     Nous le répétons, il nous est très pénible de parler de cela, parce que — pour citer des faits concrets — c'est toujours avec intérêt, et même souvent avec admiration, que nous avons lu tant de pages de la revue
Paroisse et liturgie qui, récemment, a encouragé ce genre d'orientations. Et, surtout, nous avons toujours eu — et nous conservons toujours — une profonde vénération pour l'abbaye de Saint-André-lez-Bruges, où cette revue est publiée. C'est une des trois grandes abbayes belges qui, dans des directions différentes, mais avec une profondeur et une ferveur égales, s'acquittent dans le monde de la précieuse mission de la vie monastique. Mais nous ne pouvons manquer de relever avec amertume l'erreur, à la fois pratique et théorique, d'une attitude où l'expérience pastorale immédiate passe avant les directives liturgiques de la hiérarchie. Et cette position se fonde sur ce présupposé gratuit que les directives de la Constitution sur la liturgie et de l'instruction (et manifestement d'autres directives de l'autorité) ne sont que le fruit d'études théoriques, et non d'un contact réfléchi et plein d'amour avec l'activité pastorale.


Les Pères du Concile accusés de manquer d'expérience pastorale

     Il en est, en effet, qui affirment que les Pères conciliaires, et les évêques d'une façon générale, viennent des organisations catholiques et non du ministère pastoral. Or, cela déjà est faux, parce que le plus grand nombre des Pères qui ont approuvé la Constitution, comme la quasi-totalité des conseillers qui ont voté I' « Instruction », viennent du ministère paroissial, tout comme du reste celui qui vous parle; et ils exercent dans l'épiscopat cette cura animarum, qui est sollicitudo, non seulement omnium Ecclesiarum, mais de chacun des fidèles « Qui est faible, que je ne sois faible? Qui vient à tomber, qu'un feu ne me dévore? » (2 Cor., 11, 29.)
     Mais, surtout, on ne peut ni ne doit en aucune façon considérer l'apostolat dans les organisations catholiques, quelles qu'elles soient, comme étant en dehors de la pastorale vivante et authentique. Nous devons même affirmer clairement que, si dans la communauté paroissiale, souvent amorphe et indifférente, un apostolat vivant est possible, une pastorale mordante et active est réalisable, c'est seulement grâce au concours de ce groupe de militants qui, selon la pensée constante de l'Eglise — de saint Paul à Paul VI, — « sont nos coopérateurs dans l'Evangile, et dont les noms sont écrits au Livre de vie ». (Phil., 4, 3.)
     S'appuyer sur un tel présupposé pour justifier, en matière de liturgie, une obéissance limitée et mal éclairée à l'autorité, est évidemment faux: la communauté paroissiale ou diocésaine, champ de l'action pastorale, ne peut se concevoir, et aujourd'hui moins que jamais, sans ce ferment de militants qui sont vraiment « sel et lumière » dans la communauté.
     Il est donc fondamentalement faux de dire que les évêques issus des oeuvres et des mouvements catholiques manquent d'expérience et d'esprit pastoral.
     Mais, comme nous le disions, à côté de ces Pères très dignes, dont l'expérience s'appuie sur une base plus large, même en des domaines spécialisés, de très nombreux évêques ont d'abord vécu la sollicitude quotidienne du ministère paroissial, avant que celle-ci s'étende au plan diocésain.


L'expérience pastorale individuelle ne peut supplanter la pastorale de l'évêque

     Mais ce ne sont pas seulement les données du présupposé qui sont fausses, c'est aussi le concept sur lequel elles s'appuient.
     Dire que l'autorité du supérieur — de l'évêque également — se limite à assigner un champ d'activité, et qu'elle doit ensuite laisser à la diligence, à l'intelligence, à la libre activité du prêtre, le soin de rechercher et d'appliquer les méthodes, les moyens et les formes selon lesquels son ministère doit se réaliser, est pour le moins excessif. Qu'est-ce donc que l'évêque? Est-ce seulement celui qui assigne des tâches dont l'exécution reste entre les mains des autres? Etait-ce là la fonction de Paul dans ses Eglises? Cela a-t-il été la seule mission des grands évêques? L'expérience pastorale valable et les suggestions valables qu'elle peut donner sont-elles réservées aux exécutants immédiats et non à ceux que « le Saint-Esprit a constitués intendants pour paître l'Eglise de Dieu » (Act., 20, 28), et a celui à qui fut dit « Pais mes agneaux; pais mes brebis »? (Jean, 21, 15, 16). Tous seraient-ils pasteurs sauf ceux que le Christ a institués pasteurs?
     En réalité, on se rend compte ici de l'importance excessive attachée à l'expérience pastorale individuelle; et il faut recourir au presbyterium comme à l'intermédiaire efficace entre le contact quotidien avec les âmes et l'évêque.
     Ce n'est certainement pas nous qui sous-estimerons l'apport que l'expérience collective des prêtres peut offrir à l'appréciation de l'évêque; étant donné notre attachement à la littérature chrétienne des tout premiers siècles et, en particulier, aux épîtres de saint Ignace, comment ne comprendrions-nous pas avec amour la collaboration harmonieuse d'un presbyterium communautaire et en accord avec l'évêque? Il reste cependant toujours vrai que la responsabilité de paître et les grâces qui y sont attachées appartiennent toujours à celui que « le Maître a établi sur les gens de sa maison pour leur donner la nourriture en temps voulu » (Mat 1h., 24, 45): c'est lui qui doit « veiller » pour faire oeuvre d'évangélisateur, prêcher la Parole «
opportune et importune » avec la « persévérance et la doctrine »; c'est à « l'ange de chaque Eglise » que revient la responsabilité de la communauté ecclésiale; il cherche et doit chercher attentivement tout apport qui pourrait lui venir surtout de ses collaborateurs dans l'évangélisation; mais l'opus evangelistae est sa charge à lui.
     Nous ne pouvons envisager une pastorale de la base qui se substituerait, en quelque sorte, à la pastorale du pasteur; ce serait ne pas comprendre le dessein du Christ dans la constitution de son Eglise, dessein sur lequel les pages du
De Ecclesia ont jeté une si grande et si vive lumière.


Unité et souplesse de la liturgie

     N'envisageons pas non plus une liturgie qui, pour être l'âme et l'inspiratrice de l'action pastorale, devrait se soustraire à une discipline. Il est indubitablement vrai que l'âme de la pastorale c'est la liturgie, sommet des activités de l'Eglise et source de ses énergies. Il est également vrai que les activités pastorales peuvent et doivent revêtir diverses attitudes et formes correspondant à la diversité des milieux et des exigences. « Je me suis fait tout à tous pour les sauver tous. » (1 Cor., 9, 22.) Mais, par contre, il est aussi certain que la variété des moyens d'approche pastorale doit se fonder également sur l'unité de l'action liturgique d'où elle tire son inspiration et où elle trouve, alimenté par la Sacramentum unitatis et exprimé par le lien de la foi et de la discipline communes, le lien parfait de la charité qui unit les membres du Corps mystique du Christ, malgré les différences des ministères.
     D'autre part, me semble-t-il, on n'a pas apporté une attention suffisante à l'une des plus vigoureuses affirmations de la Constitution conciliaire, celle relative à la « souplesse » de la liturgie, c'est-à-dire à la possibilité d'en adapter les formes extérieures aux exigences particulières des différents milieux, cultures et civilisations; mais, toujours, naturellement, après examen par la hiérarchie locale — par l' « autorité territoriale compétente » — et sous le contrôle de celui qui a la charge suprême et suprêmement pastorale de « paître agneaux et brebis ».
     Il y a donc place pour une valorisation des expériences pastorales utiles, mais dans cette obéissance dont on ne peut faire abstraction, puisque c'est le Christ, pasteur unique, qui a institué dans son Eglise celui qui a pouvoir de délier et de lier.
     Alors l'harmonieuse coopération dans la discipline du presbyterium avec l'évêque, des évêques réunis en Conférence épiscopale, et de tous avec Pierre n'enlèvera rien à la fraîcheur, à l'efficacité constantes des expériences pastorales en contact avec la vie, mais empêchera le caprice incontrôlé, la diversité d'expressions injustifiées, et le danger que, à leur tour, les laïcs forts de leur insertion plus grande dans la vie et la société, se sentent moins authentiquement « peuple » et « famille de Dieu » et murmurent, comme les Israélites, contre Moïse et Aaron.
     L'unité n'empêchera ni n'étouffera la variété, mais elle s'exprimera dans la variété en empêchant qu'elle devienne dispersion.
     Et l'obéissance chrétienne, qui est une vertu de fils et non d'esclaves, étant une expression de charité, sera également un lien et une garantie d'union et d'unité.

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     Nous avons insisté quelque peu sur ces questions pour mettre en garde tout le monde contre des attitudes personnelles ou arbitraires et, surtout, parce que nous estimons que rien ne fait tant obstacle à une efficace application de la réforme liturgique que la tentative peut-être involontaire et inconsciente — mais surtout si elle est réfléchie et délibérée — d'enfreindre la discipline de l'Eglise.
     En effet, les réticences de certains devant la réforme nous attristent, certes, bien qu'elles nous préoccupent moins dans la mesure où ce sont des phénomènes destinés à tomber ou à passer avec les générations. Mais le manque de discipline, surtout s'il est intentionnel et apparemment raisonné, peut donner lieu à un arrêt, quand encore il ne fait pas courir le risque d'amères et dangereuses déviations. De toute façon, cela n'est jamais fécond, même pas pour les effets auxquels on voudrait tendre directement.
     C'est à vous, maintenant, nos très fidèles coopérateurs, non seulement d'appliquer la réforme prescrite avec une fidélité scrupuleuse, mais encore d'y sensibiliser vos fidèles et surtout d'en étudier l'esprit et d'en porter la lumière aux âmes.
     N'oubliez pas l'affirmation de la Constitution conciliaire: « La liturgie par laquelle, surtout dans le divin sacrifice de l'eucharistie, s'exerce l'oeuvre de notre rédemption, contribue au plus haut point à ce que les fidèles, par leur vie, expriment et manifestent aux autres le mystère du Christ et la nature authentique de la véritable Eglise. » (Const. 2.)


(1) Traduction, d'après le texte italien publié par l'Avvenire d'Italia du 2 mars 1965. et sous-titres de la DC