Les réactions qui font
obstacle à la réforme liturgique
Conférence
de S. Em. le cardinal Lercaro
Le
1er mars, à la veille de l'application de la réforme
liturgique, le cardinal Lercaro, archevêque de Bologne et
président du Consilium pour l'application de la constitution
sur la liturgie, a fait, à Bologne, l'exposé suivant devant
son clergé et les responsables laïcs des mouvements de son
diocèse (1):
Il me sembla nécessaire, ou
dit moins opportun, que je vous entretienne des réactions
suscitées un peu partout par l'annonce de la réforme
liturgique. Ces réactions présentent deux aspects opposés
qui l'un et l'autre, bien que de manière différente, font
obstacle aux objectifs de la réforme.
La Constitution de liturgie n'est pas
la doctrine d'une école
Je dois
d'abord rappeler que la réforme est voulue par la
Constitution sur la liturgie qui a été approuvée à la
quasi-unanimité par les Pères du IIe Concile oecuménique du
Vatican et par le Souverain Pontife, lequel a uni son vote
déterminant à celui des Pères.
La doctrine exprimée dans
cette Constitution n'est donc pas l'enseignement ou
l'opinion d'une école, aussi respectable soit-elle, mais
c'est la doctrine authentique de l'Eglise. Les réformes qui
découlent de cette doctrine sont voulues par la totalité de
l'épiscopat, et elles ont été « approuvées, arrêtées et
décrétées » par le Souverain pontife.
Même si, de volonté
délibérée, le Pape et le Concile se sont abstenus de toute
définition dogmatique et de tout anathème, il reste
toujours vrai que ce document est un acte solennel et
extraordinaire de leur magistère et de leur autorité, de
leur pouvoir de « lier et délier ».
Nous disons cela pour que
l'on ne tombe pas dans l'erreur qui consisterait à voir
dans la réforme liturgique comme la tentative d'un groupe
de gens passionnés qui voudraient imposer leurs idées dans
l'Eglise, ou à considérer les réformes déjà décidées comme
un encouragement à aller plus loin et sans discipline,
comme si la réforme avait consisté à abattre une digue.
Parce qu'en effet, ainsi que
je le disais, les réactions viennent de deux côtés opposés.
Ceux qui considèrent la réforme comme
nuisible
Je
m'arrêterai d'abord brièvement sur les réactions que
j'appellerai « négatives », venant des personnes et des
milieux qui considèrent la réforme comme nuisible pour
l'Eglise et pour les âmes, éprouvent de la répugnance à son
égard ou l'accueillent à contrecoeur et sans convictions.
Derrière ces attitudes, il
peut y avoir un pharisaïsme mal déguisé ou un esprit
anticlérical qui profite de toutes les occasions pour se
manifester, mais, normalement, elles sont la conséquence
d'un phénomène psychologique qui est, sinon justifiable, du
moins compréhensible.
Ignorance et
routine
A la base,
il y à toujours et avant tout une insuffisance doctrinale,
un phénomène d'ignorance: ignorance de ce qu'est l'Eglise
et de la façon dont le Seigneur nous sauve, ou — ce
qui est fréquent et historiquement explicable —
ignorance de ce qu'est la liturgie, et en particulier la
messe; ignorance de la valeur que revêt la parole de Dieu
dans notre vie et pour la vie du monde; ignorance de la
réalité transcendante incarnée dans la communauté
ecclésiale, du lien de charité surnaturelle qui unit le
Corps mystique du Christ et de ses exigences
communautaires; ignorance de la participation du laïc
chrétien aux fonctions sacerdotales, prophétiques et
royales du Christ, et donc ignorance de ses droits et de
ses devoirs; ignorance des développements de la liturgie
depuis le Christ et les apôtres jusqu'à nous...
A cette insuffisance
doctrinale s'ajoute, surtout chez les plus âgés, la force
de la tradition (non pas de la Tradition authentique, qui
maintient l'esprit des institutions, mais de la tradition à
courte vue) et la force de l'habitude, la « routine », dont
chacun de nous sait combien il est dur de s'en défaire; une
nostalgie qui accompagne des souvenirs d'autant plus chers
que plus éloignés; souvent, aussi, une répulsion
instinctive, une méfiance pour tout ce qui semble nouveau,
comme si le nouveau était suspect en soi.
Ce sont là des phénomènes
naturels qui, presque toujours, peuvent se réduire à des
facteurs sentimentaux. Mais lorsqu'ils s'accentuent
davantage, on peut se trouver devant la désagréable
nécessité de faire un effort, de sortir de cet état de
quiétude intérieure et extérieure auquel on s'était
habitué.
Nous n'hésitons pas à dire
que, sans les approuver, nous comprenons ces réactions et
nous ne nous en formalisons pas. Toute réforme les a
rencontrées et les rencontrera. Des phénomènes analogues se
produisent chaque jour dans beaucoup d'autres domaines de
la vie familiale ou sociale.
Nous ne nous formalisons pas
de ces résistances. Nous n'y attachons pas une importance
exagérée parce que l'expérience quotidienne suffit à nous
montrer combien elles sont éphémères: les nouvelles
générations, les peuples nouveaux qui apparaissent sur la
scène de la vie du monde entrent sans effort, avec une
sereine et joyeuse compréhension, dans l'esprit et dans les
formes du renouveau de la vie liturgique.
Mais il est un aspect sous
lequel ces réactions négatives peuvent non pas être
préoccupantes, mais retenir l'attention: lorsque, —
toujours sous l'impulsion d'une sentimentalité intérieure
qui peut être inconsciente — elles s'appuient sur des
réalités valables et certainement dignes de considération,
méritant même d'être attentivement pesées.
La question du
latin
Parmi ces
réalités, dont personne ne pourrait nier la valeur, il y a
le latin, non seulement parce que son usage dans la
liturgie occidentale remonte à une antiquité vénérable et
parce qu'il conserve authentiquement l'inestimable trésor
des écrits patristiques de l'Occident et des écoles
théologiques; mais aussi parce que le latin liturgique a
effectivement une noblesse, une dignité, et en même temps
une simplicité extraordinaire qui le rendent extrêmement
apte à exprimer les sentiments de l'âme et de la communauté
chrétienne.
Mais, disons-le tout de
suite, le latin n'est pas complètement éliminé de la
liturgie, de la messe — il y est même conservé
intégralement en beaucoup de circonstances — et
surtout de l'office divin qui, étant plus spécialement la
prière du prêtre et du moine, reste entièrement en latin.
Quant au trésor de la
patrologie et de la théologie, il reste intact et toujours
accessible aux érudits et, du reste, jusqu'à maintenant, il
n'a jamais été ouvert qu'aux érudits.
Mais nous devons aussi porter
la parole de Dieu au peuple, lequel ne comprend pas le
latin, même pas en Italie. Saint Paul a dit que nous
devions porter l'unique parole de salut « aux savants et
aux ignorants », et c'est surtout dans la liturgie que
cette parole divine est communiquée par Dieu à ses fils,
vivante et actuelle, grâce à l'Eglise du Christ qui en est
constituée dépositaire et interprète.
Il est évident que devant le
bien spirituel de ses fils, dont la plupart, avec les
développements de l'histoire, ne connaissent plus la langue
de leurs ancêtres, l'Eglise adopte aujourd'hui la langue
qui est devenue la leur afin que « en entendant ils
croient, et, en croyant, ils soient sauvés ».
La catholicité de l'Eglise
— qui, du reste, a admis depuis les premiers siècles
la multiplicité des langues, — loin d'en souffrir,
est mieux mise en évidence par l'exclusion de toute
prétention à vouloir latiniser ou occidentaliser le monde
entier. Mais l'unique et immuable vérité divine, ainsi que
l'unique sens du Christ, s'expriment dans toutes les
langues, comme cela nous a été manifesté par le prodige de
la Pentecôte et le don du Saint-Esprit.
C'est d'ailleurs une
tradition qui remonte aux apôtres que de célébrer la
liturgie dans la langue parlée. Lorsqu'ils sont entrés dans
le monde hellénique, les apôtres ont remplacé l'araméen par
la « langue commune » qui était le grec. Ensuite, en
Occident, lorsque l'usage du grec s'est perdu, il a été
remplacé par le latin qui, à son tour, est devenu la langue
commune de l'Europe occidentale; et il l'est resté, même
lorsque sont apparues les langues romanes, lesquelles
étaient considérées comme « langues vulgaires » et, par
conséquent, indignes d'exprimer les textes liturgiques. Il
l'est encore resté, mais pour des raisons extrinsèques,
lorsque les nouveaux parlers ont été élevés à la dignité de
langues. Devant le morcellement provoqué par le
protestantisme, l'Eglise sentit le besoin de resserrer ses
liens d'unité et, outre l'unité de doctrine et de
discipline, elle voyait dans l'unité de la langue latine un
élément supplémentaire de cohésion.
Mais, aujourd'hui, la période
historique que nous appelons post-tridentine est close. Les
éléments changeants et temporaires qui ont été stabilisés
pour répondre aux exigences des temps subissent aujourd'hui
une mutation en vertu du même critère, c'est-à-dire pour
répondre aux exigences nouvelles de temps nouveaux.
Quant à l'Orient, qui n'avait
pas connu les vicissitudes historiques de l'Occident, il a
continué à assumer dans sa liturgie les langues des peuples
qu'il rencontrait dans son processus d'évangélisation:
syriaque, grec, slavon, roumain, arabe, langues du
malabar...
La réforme, donc, n'enlève
rien à la dignité et à l'étude du latin chrétien et, en
même temps, elle n'est contraire ni à la tradition ni à la
catholicité de l'Eglise. Mais, par contre, elle répond
efficacement aux besoins de la masse, et surtout des plus
humbles, en éliminant ce qui pouvait apparaître comme un
privilège de gens instruits et initiés, de « clercs »,
comme on aurait dit au Moyen Age. Si la mission de Jésus,
et donc de l'Eglise, est d'évangéliser les pauvres, l'usage
de la langue commune est certainement un élément pastoral
non négligeable pour cette évangélisation.
La musique
sacrée
Une autre
valeur digne du plus grand respect, et sur laquelle peuvent
se fonder les réactions négatives de certains, c'est la
musique sacrée qui, dans l'Eglise latine, est largement
liée au latin, mais cependant pas d'une façon exclusive,
puisque dans certains pays de rite romain, iI existe
également des chants populaires en langue nationale.
Chacun sait l'estime que
l'Eglise a toujours eue pour la musique sacrée, « servante
», certes, mais première et presque indispensable servante
de la liturgie. Nul n'ignore sa sollicitude pour son trésor
de musique grégorienne, considérée comme la première, comme
l'exemplaire expression musicale de la liturgie, mais aussi
pour la musique polyphonique classique, et également pour
la musique moderne lorsqu'elle répond aux critères de
l'esprit religieux et aux exigences spécifiques du culte
catholique.
Aujourd'hui, il pourrait
sembler que cet immense trésor multiséculaire soit sur le
point d'être enterré, laissant derrière lui un vide que
rien ne pourrait combler.
Mais nous voulons bien
préciser avant tout que lorsque le latin demeure dans les
parties chorales, la mélodie grégorienne demeure elle
aussi. De plus, lorsque certaines circonstances exigeront
une liturgie en latin — par exemple dans les grandes
assemblées et Congrès internationaux, dans les églises qui,
par leur nature, sont ouvertes a toutes les langues, comme
c'est le cas par exemple pour la basilique Saint-Pierre,
— la musique conservera les mêmes possibilités que
par le passe; ce passé qui, d'ailleurs, a lui-même vu
progressivement de nouvelles expressions musicales se
substituer à d'autres selon l'évolution des goûts. Par
contre, un champ immense est ouvert aux compositeurs pour
adapter de nouvelles mélodies sur les textes traduits; et,
là encore, avec cet authentique sens de la catholicité qui
ne prétend pas occidentaliser les formes, mais — dans
le cadre d'une vraie inspiration religieuse chrétienne
— laisse aux différentes civilisations, cultures et
traditions, le soin d'exprimer dans leur langage —
également leur langage musical — l'unique vérité
divine.
L'architecture des
églises
Cela, à
plus forte raison, doit et peut se dire des arts
figuratifs, et particulièrement de l'architecture. Là
aussi, certains se sont dits mécontents de la réforme,
comme si elle devait porter tort à de précieux trésors
d'art multiséculaires. Evidemment, on a cherché des
arguments apparemment objectifs pour justifier des
sentiments. Mais rien n'est plus gratuit. S'il est vrai que
depuis. plusieurs siècles nos églises ne répondent plus
pleinement à toutes les exigences de la liturgie, et que
seule une architecture nouvelle, qui reprend les thèmes de
l'architecture chrétienne primitive, peut créer l'espace
sacré idéal, il est également vrai que les exigences
essentielles et les plus profondes de la liturgie trouvent
encore une réponse adéquate également dans les églises du
passé. Et il est également vrai que les règles liturgiques
de la réforme font preuve d'une opportune souplesse, comme
par exemple lorsqu'elles autorisent la lecture de la parole
divine au siège, à l'ambon, à la table de communion ou à
l'autel, « pourvu que le Christ soit prêché », c'est-à-dire
en se préoccupant avant tout de ce que la parole de Dieu
puisse être entendue.
La réforme, donc, ne détruit
rien, mais elle s'insère d'une façon extrêmement exemplaire
et raisonnable dans les réalités valables du passé.
***
Ainsi donc,
même si elles persistent quelque temps, les réactions
négatives sont appelées à disparaître, en vertu de la loi
naturelle du développement historique, et à cause du manque
de consistance des motifs auxquels s'accroche la nostalgie
du passé pour trouver une justification qui pourrait
paraître objective.
Je ne vous cache pas qu'à mon
âge, après avoir célébré la messe chaque jour pendant plus
de cinquante ans, plutôt que d'éprouver de l'amertume, je
comprends les anciens — prêtres ou fidèles —
qui, aujourd'hui, se trouvent désorientés devant les
nouvelles règles, et je compatis cordialement avec eux.
Mais il est bien clair que ce
n'est pas cela qui doit nous arrêter. Les fruits de la
réforme, déjà annoncés par saint Pie X avec ces paroles
inoubliables: « La participation active à la liturgie est
la source première et irremplaçable de l'esprit évangélique
dans les populations », récompenseront abondamment des
sacrifices actuels. Ces sacrifices sont d'ailleurs rendus
moins pénibles, sur le plan humain, en raison du rythme
actuel de la vie qui partout va en s'accélérant, comme
chacun le voit.
Ceux qui vont trop
loin
Parlons
maintenant d'un autre genre de réaction qui, au-delà de la
réforme partielle qui entre en application le 7 mars,
concerne toute la réforme liturgique et même l'activité
liturgique de l'Eglise.
A première vue, ce genre de
réaction est positif, car il accueille les réformes
introduites ou s'applique à un travail d'étude. Nous le
jugeons cependant négatif car il a tendance à aller trop
loin, à supplanter l'autorité de l'Eglise et, en quelque
sorte, à lui forcer la main.
Cette forme de réaction se
manifeste d'une façon sporadique un peu partout. Du fait
que l'Eglise, par le travail réfléchi du Concile et des
organismes compétents et autorisés, a entrepris de réviser
et de retoucher les rites sacrés afin que les fidèles
puissent plus facilement y participer d'une façon
consciente et active, et que l'action pastorale soit rendue
par là plus efficace, on dirait que des individus et des
groupes — avec d'excellentes intentions, certes, mais
non sans prétention — se sont sentis appelés à
introduire de leur propre arbitre des nouveautés qu'ils
estiment opportunes du point de vue pastoral. C'est ainsi
qu'à travers le monde, on a vu certains réciter tout le
canon à haute voix, d'autres le réciter avec le peuple dans
la langue du pays. Ailleurs, on distribue la communion en
déposant l'hostie entre les mains ouvertes des fidèles,
etc.
On pourrait penser que des
fantaisies de ce genre, lorsqu'il s'agit de cas isolés,
sont dues à un manque d'équilibre. Mais que penser
lorsqu'elles deviennent des phénomènes collectifs, des
orientations prises par des groupes ou des communautés?
Dans un cas comme dans
l'autre, elles sont déplorables, ne serait-ce que parce
qu'elles créent des divisions là où l'unité devrait se
manifester également d'une façon extérieure.
Le fait de supplanter l'autorité de
l'Eglise érigé en théorie
Mais ce qui
est le plus pénible, c'est qu'on érige en théorie, en lui
cherchant des justifications doctrinales, le fait de
supplanter l'autorité de l'Eglise et de lui substituer des
interprétations émanant d'individus ou de groupes.
Il est extrêmement pénible de
devoir dire cela, mais nous estimons que c'est notre devoir
et que nous ne pouvons pas par notre silence laisser
certains s'engager dans des voies erronées, et donc
négatives, sans les en écarter, ou du moins les ébranler.
Nous le répétons, il nous est
très pénible de parler de cela, parce que — pour
citer des faits concrets — c'est toujours avec
intérêt, et même souvent avec admiration, que nous avons lu
tant de pages de la revue Paroisse et liturgie
qui, récemment, a encouragé
ce genre d'orientations. Et, surtout, nous avons toujours
eu — et nous conservons toujours — une profonde
vénération pour l'abbaye de Saint-André-lez-Bruges, où
cette revue est publiée. C'est une des trois grandes
abbayes belges qui, dans des directions différentes, mais
avec une profondeur et une ferveur égales, s'acquittent
dans le monde de la précieuse mission de la vie monastique.
Mais nous ne pouvons manquer de relever avec amertume
l'erreur, à la fois pratique et théorique, d'une attitude
où l'expérience pastorale immédiate passe avant les
directives liturgiques de la hiérarchie. Et cette position
se fonde sur ce présupposé gratuit que les directives de la
Constitution sur la liturgie et de l'instruction (et
manifestement d'autres directives de l'autorité) ne sont
que le fruit d'études théoriques, et non d'un contact
réfléchi et plein d'amour avec l'activité pastorale.
Les Pères du Concile accusés de
manquer d'expérience pastorale
Il en est,
en effet, qui affirment que les Pères conciliaires, et les
évêques d'une façon générale, viennent des organisations
catholiques et non du ministère pastoral. Or, cela déjà est
faux, parce que le plus grand nombre des Pères qui ont
approuvé la Constitution, comme la quasi-totalité des
conseillers qui ont voté I' « Instruction », viennent du
ministère paroissial, tout comme du reste celui qui vous
parle; et ils exercent dans l'épiscopat cette
cura
animarum, qui
est sollicitudo, non seulement omnium
Ecclesiarum, mais
de chacun des fidèles « Qui est faible, que je ne sois
faible? Qui vient à tomber, qu'un feu ne me dévore? » (2
Cor., 11, 29.)
Mais, surtout, on ne peut ni
ne doit en aucune façon considérer l'apostolat dans les
organisations catholiques, quelles qu'elles soient, comme
étant en dehors de la pastorale vivante et authentique.
Nous devons même affirmer clairement que, si dans la
communauté paroissiale, souvent amorphe et indifférente, un
apostolat vivant est possible, une pastorale mordante et
active est réalisable, c'est seulement grâce au concours de
ce groupe de militants qui, selon la pensée constante de
l'Eglise — de saint Paul à Paul VI, — « sont
nos coopérateurs dans l'Evangile, et dont les noms sont
écrits au Livre de vie ». (Phil., 4, 3.)
S'appuyer sur un tel
présupposé pour justifier, en matière de liturgie, une
obéissance limitée et mal éclairée à l'autorité, est
évidemment faux: la communauté paroissiale ou diocésaine,
champ de l'action pastorale, ne peut se concevoir, et
aujourd'hui moins que jamais, sans ce ferment de militants
qui sont vraiment « sel et lumière » dans la communauté.
Il est donc fondamentalement
faux de dire que les évêques issus des oeuvres et des
mouvements catholiques manquent d'expérience et d'esprit
pastoral.
Mais, comme nous le disions,
à côté de ces Pères très dignes, dont l'expérience s'appuie
sur une base plus large, même en des domaines spécialisés,
de très nombreux évêques ont d'abord vécu la sollicitude
quotidienne du ministère paroissial, avant que celle-ci
s'étende au plan diocésain.
L'expérience pastorale individuelle
ne peut supplanter la pastorale de
l'évêque
Mais ce ne
sont pas seulement les données du présupposé qui sont
fausses, c'est aussi le concept sur lequel elles
s'appuient.
Dire que l'autorité du
supérieur — de l'évêque également — se limite à
assigner un champ d'activité, et qu'elle doit ensuite
laisser à la diligence, à l'intelligence, à la libre
activité du prêtre, le soin de rechercher et d'appliquer
les méthodes, les moyens et les formes selon lesquels son
ministère doit se réaliser, est pour le moins excessif.
Qu'est-ce donc que l'évêque? Est-ce seulement celui qui
assigne des tâches dont l'exécution reste entre les mains
des autres? Etait-ce là la fonction de Paul dans ses
Eglises? Cela a-t-il été la seule mission des grands
évêques? L'expérience pastorale valable et les suggestions
valables qu'elle peut donner sont-elles réservées aux
exécutants immédiats et non à ceux que « le Saint-Esprit a
constitués intendants pour paître l'Eglise de Dieu » (Act.,
20, 28), et a celui à qui fut dit « Pais mes agneaux; pais
mes brebis »? (Jean, 21, 15, 16). Tous seraient-ils
pasteurs sauf ceux que le Christ a institués pasteurs?
En réalité, on se rend compte
ici de l'importance excessive attachée à l'expérience
pastorale individuelle; et il faut recourir au presbyterium
comme à l'intermédiaire efficace entre le contact quotidien
avec les âmes et l'évêque.
Ce n'est certainement pas
nous qui sous-estimerons l'apport que l'expérience
collective des prêtres peut offrir à l'appréciation de
l'évêque; étant donné notre attachement à la littérature
chrétienne des tout premiers siècles et, en particulier,
aux épîtres de saint Ignace, comment ne comprendrions-nous
pas avec amour la collaboration harmonieuse d'un
presbyterium communautaire et en accord avec l'évêque? Il
reste cependant toujours vrai que la responsabilité de
paître et les grâces qui y sont attachées appartiennent
toujours à celui que « le Maître a établi sur les gens de
sa maison pour leur donner la nourriture en temps voulu »
(Mat 1h., 24, 45): c'est lui qui doit « veiller » pour
faire oeuvre d'évangélisateur, prêcher la Parole «
opportune et
importune » avec
la « persévérance et la doctrine »; c'est à « l'ange de
chaque Eglise » que revient la responsabilité de la
communauté ecclésiale; il cherche et doit chercher
attentivement tout apport qui pourrait lui venir surtout de
ses collaborateurs dans l'évangélisation; mais
l'opus
evangelistae est
sa charge à lui.
Nous ne pouvons envisager une
pastorale de la base qui se substituerait, en quelque
sorte, à la pastorale du pasteur; ce serait ne pas
comprendre le dessein du Christ dans la constitution de son
Eglise, dessein sur lequel les pages du De Ecclesia ont jeté une si grande et si vive
lumière.
Unité et souplesse de la
liturgie
N'envisageons
pas non plus une liturgie qui, pour être l'âme et
l'inspiratrice de l'action pastorale, devrait se soustraire
à une discipline. Il est indubitablement vrai que l'âme de
la pastorale c'est la liturgie, sommet des activités de
l'Eglise et source de ses énergies. Il est également vrai
que les activités pastorales peuvent et doivent revêtir
diverses attitudes et formes correspondant à la diversité
des milieux et des exigences. « Je me suis fait tout à tous
pour les sauver tous. » (1 Cor., 9, 22.) Mais, par contre,
il est aussi certain que la variété des moyens d'approche
pastorale doit se fonder également sur l'unité de l'action
liturgique d'où elle tire son inspiration et où elle
trouve, alimenté par la Sacramentum unitatis
et exprimé par le lien de la
foi et de la discipline communes, le lien parfait de la
charité qui unit les membres du Corps mystique du Christ,
malgré les différences des ministères.
D'autre part, me semble-t-il,
on n'a pas apporté une attention suffisante à l'une des
plus vigoureuses affirmations de la Constitution
conciliaire, celle relative à la « souplesse » de la
liturgie, c'est-à-dire à la possibilité d'en adapter les
formes extérieures aux exigences particulières des
différents milieux, cultures et civilisations; mais,
toujours, naturellement, après examen par la hiérarchie
locale — par l' « autorité territoriale compétente »
— et sous le contrôle de celui qui a la charge
suprême et suprêmement pastorale de « paître agneaux et
brebis ».
Il y a donc place pour une
valorisation des expériences pastorales utiles, mais dans
cette obéissance dont on ne peut faire abstraction, puisque
c'est le Christ, pasteur unique, qui a institué dans son
Eglise celui qui a pouvoir de délier et de lier.
Alors l'harmonieuse
coopération dans la discipline du presbyterium avec
l'évêque, des évêques réunis en Conférence épiscopale, et
de tous avec Pierre n'enlèvera rien à la fraîcheur, à
l'efficacité constantes des expériences pastorales en
contact avec la vie, mais empêchera le caprice incontrôlé,
la diversité d'expressions injustifiées, et le danger que,
à leur tour, les laïcs forts de leur insertion plus grande
dans la vie et la société, se sentent moins authentiquement
« peuple » et « famille de Dieu » et murmurent, comme les
Israélites, contre Moïse et Aaron.
L'unité n'empêchera ni
n'étouffera la variété, mais elle s'exprimera dans la
variété en empêchant qu'elle devienne dispersion.
Et l'obéissance chrétienne,
qui est une vertu de fils et non d'esclaves, étant une
expression de charité, sera également un lien et une
garantie d'union et d'unité.
***
Nous avons
insisté quelque peu sur ces questions pour mettre en garde
tout le monde contre des attitudes personnelles ou
arbitraires et, surtout, parce que nous estimons que rien
ne fait tant obstacle à une efficace application de la
réforme liturgique que la tentative peut-être involontaire
et inconsciente — mais surtout si elle est réfléchie
et délibérée — d'enfreindre la discipline de
l'Eglise.
En effet, les réticences de
certains devant la réforme nous attristent, certes, bien
qu'elles nous préoccupent moins dans la mesure où ce sont
des phénomènes destinés à tomber ou à passer avec les
générations. Mais le manque de discipline, surtout s'il est
intentionnel et apparemment raisonné, peut donner lieu à un
arrêt, quand encore il ne fait pas courir le risque
d'amères et dangereuses déviations. De toute façon, cela
n'est jamais fécond, même pas pour les effets auxquels on
voudrait tendre directement.
C'est à vous, maintenant, nos
très fidèles coopérateurs, non seulement d'appliquer la
réforme prescrite avec une fidélité scrupuleuse, mais
encore d'y sensibiliser vos fidèles et surtout d'en étudier
l'esprit et d'en porter la lumière aux âmes.
N'oubliez pas l'affirmation
de la Constitution conciliaire: « La liturgie par laquelle,
surtout dans le divin sacrifice de l'eucharistie, s'exerce
l'oeuvre de notre rédemption, contribue au plus haut point
à ce que les fidèles, par leur vie, expriment et
manifestent aux autres le mystère du Christ et la nature
authentique de la véritable Eglise. » (Const. 2.)
(1) Traduction,
d'après le texte italien publié par l'Avvenire d'Italia du
2 mars 1965. et sous-titres de la DC