Immobilisme catholique
dans le dialogue oecuménique?
Sous
ce titre, la Civiltà Cattolica publie en tête de son numéro du 16
janvier, l'article suivant, signé de trois étoiles
(1):
La Semaine de prière pour
l'Unité (18-25 janvier) revêt cette année une signification
particulière parce qu'elle a lieu deux mois à peine après
la promulgation du décret conciliaire sur l'oecuménisme. Ce
document, en effet, n'est pas seulement le fruit le plus
mûr des prières qui se sont élevées vers Dieu ces dernières
années dans l'Eglise catholique et chez les frères séparés,
particulièrement à l'occasion de la Semaine de l'Unité,
mais il doit inciter à prier davantage, parce que ce qui a
déjà été accompli fait mieux voir combien le but est encore
lointain, et même hors d'atteinte sans une aide
particulière de Dieu que seule la prière peut obtenir. Le
Décret, en effet, se termine en disant que « la
réconciliation de tous les chrétiens dans l'unité d'une
seule et unique Eglise du Christ dépasse les forces et les
capacités humaines » (n° 24). (2)
L'oecuménisme
catholique est-il une arme
psychologique?
Comme on le
sait, les difficultés et les obstacles qui s'opposent à
l'unité de tous les chrétiens dans l'unique Eglise du
Christ sont essentiellement d'ordre dogmatique, mais les
difficultés d'ordre psychologique ont elles aussi leur
Importance. La principale nous semble être la crainte
— ou la suspicion — de la part de nombreux
frères séparés que les catholiques ne soient pas sincères
dans leur manière de s'exprimer, qu'ils s'efforcent de
parler en termes doucereux pour atténuer la dure réalité;
que lorsqu'ils parlent de la « restauration de l'unité »,
il faille comprendre qu'il s'agit de « retour » pur et
simple des frères séparés à l'Eglise catholique,
c'est-à-dire le « retour » des « errants » à la « vraie »
Eglise qui est l'Eglise de Rome. C'est ainsi que
l'oecuménisme catholique apparaît aux chrétiens non
catholiques — ou du moins à beaucoup d'entre eux
— comme une arme psychologique pour obtenir leur
capitulation à l'Eglise romaine, sans les blesser et sans
susciter de protestation de leur part. Ils n'accusent
certes pas les catholiques de manquer volontairement de
sincérité ou de méditer quelque piège à leur égard. Ils
savent en effet très bien qu'il y a aujourd'hui dans le
monde catholique un fort courant de sympathie et surtout
une grande charité pour eux. Ils savent que les catholiques
ne veulent pas les offenser ni les blesser, qu'ils aspirent
ardemment à les embrasser de nouveau comme des frères dans
l'unité de la foi et du culte. Mais ils sentent qu'ils ne
peuvent pas accepter cette forme de charité, parce qu'elle
a tendance à cacher ce qui pourrait offenser, c'est-à-dire
ce que pensent et veulent réellement les catholiques; parce
que, en d'autres termes, elle conduit au manque de
sincérité.
Les catholiques qui en
sont restés au stade de la polémique
antiprotestante
Cette
crainte et cette suspicion de nos frères séparés envers les
catholiques sont-elles fondées? Est-il vrai que les
catholiques pensent une chose et que par charité
chrétienne, ils en disent une autre?
C'est seulement depuis
quelques années que la préoccupation oecuménique est
devenue universelle dans l'Eglise catholique, grâce à Jean
XXIII et à Paul VI, et particulièrement sous l'influence du
Concile qui lui a donné dans le De oecumenismo
des bases solides et une
structure cohérente. Rien d'étonnant donc si les principes
catholiques de l'oecuménisme ne sont pas encore pleinement
connus ni — et c'est le plus important —
assimilés d'une façon vivante par certains catholiques. Il
en est en effet qui parlent comme si rien ne s'était passé
dans l'Eglise ces dernières années, ou qui, tout en
accueillant certaines expressions aujourd'hui en vogue, ou
même en usant d'un langage oecuménique, conservent derrière
ce nouveau langage une mentalité et certaines catégories
manifestement héritées de la polémique antiprotestante des
siècles passés. Celle-ci a perdu aujourd'hui de son
acrimonie, mais il est compréhensible que certains préjugés
auxquels elle a donné naissance puissent persister encore
aujourd'hui sous le manteau d'une charité qui, malgré
toutes les apparences, est sincère.
Certains catholiques,
lorsqu'ils parlent de l'unité de tous les catholiques dans
l'unique et vraie Eglise du Christ, ne peuvent l'imaginer
que comme un « retour » des protestants « hérétiques » et
des orthodoxes « schismatiques » à l'Eglise catholique. Ils
emploient un langage nouveau, mais leur conception de
l'unification en est restée au stade originel, comme si les
siècles s'étaient écoulés inutilement. Ce serait toutefois
une grave erreur que d'attribuer à l'Eglise catholique,
comme étant sa doctrine officielle, ce que disent certains
de ses fils. En réalité, la pensée officielle de l'Eglise
sur le problème oecuménique est aujourd'hui pleinement
exprimée dans le Décret sur l'oecuménisme approuvé par le
Concile le 21 novembre 1964. C'est à lui que doit se
référer quiconque veut savoir ce que l'Eglise pense du
problème de son unité. Evidemment, les expressions
utilisées par le Décret doivent être entendues dans leur
sens propre, telles qu'elles sont, en excluant toute
dissimulation plus ou moins diplomatique et toute
captatio
benevolentiae.
Non pas « retour » des
frères séparés, mais restauration de
l'unité
Si
maintenant nous lisons ce Décret, nous constatons tout de
suite que la façon dont il aborde le problème oecuménique
est radicalement nouvelle. On ne parle plus de « retour »
des frères séparés à l'Eglise catholique, mais de «
restauration de l'unité » (n° 1), de « rétablir l'unité
entre tous les disciples du Christ » (ibid.), de « pleine communion avec l'Eglise
catholique » (n° 4). La difference entre les deux
conceptions est importante. Le « retour », en effet,
suppose de la part de l'Eglise, attente et immobilisme,
tandis que de la part des frères séparés il suppose le
reniement de tout leur passé. La « restauration de l'unité
», par contre, implique une conception dynamique, un
mouvement vers l'unité. Ce ne sont pas seulement les frères
séparés qui doivent s'avancer vers l'Eglise catholique,
mais c'est aussi celle-ci qui doit s'avancer vers les
frères séparés.
Reconnaissance
réciproque des fautes du passé
Le point de
départ de ce double mouvement doit être la reconnaissance
de sa propre part de faute dans les scissions du passé.
Certes, dans la rupture de l'unité, sont gravement
coupables ceux qui ont pris l'initiative de lacérer la
tunique du Christ; mais sont également coupables ceux qui
ont fourni le prétexte ou le motif de la rébellion. Pour sa
part, l'Eglise catholique reconnaît — et elle en
demande pardon à Dieu et aux frères séparés (n° 7) —
les fautes de ses fils: celles du passé qui, en Orient et
en Occident, ont facilité les scissions dans l'unique Corps
du Christ, et celles du présent qui rendent difficile la «
restauration de l'unité ». C'est pourquoi le Décret invite
les catholiques à un examen de conscience, afin de
rechercher ce qui dans l'Eglise doit être rènouvelé ou
réformé pour que son témoignage chrétien soit plus clair et
plus fidèle à l'enseignement du Christ et des apôtres; et
il rappelle la nécessité pour tous les catholiques de
tendre à la perfection chrétienne afin que resplendisse
mieux aux yeux des frères séparés le vrai visage de
l'Eglise (n° 4).
L'Eglise attend un
enrichissement de la pleine communion avec les frères
séparés
Mais
l'Eglise ne se contente pas d'un mouvement de renouveau
spirituel et de réforme morale. Elle veut aller au devant
des frères séparés également sur le plan de la doctrine et
de la discipline ecclésiastique, en n'exigeant d'eux
l'abandon d'aucun élément authentiquement chrétien de leur
propre tradition. Il est nécessaire cependant de faire
remarquer que cela ne fait pas partie d'un plan stratégique
destiné à faciliter la « conquête » des chrétiens non
catholiques. En d'autres termes, il ne s'agit pas de la
part de l'Eglise d'une aimable tolérance destinée à ne pas
blesser les frères séparés et à ne pas créer d'empêchements
à l'union. Car le motif qui pousse l'Eglise à agir ainsi
est beaucoup plus haut et plus noble: elle reconnaît avec
joie que chez les frères séparés il y a « des valeurs
réellement chrétiennes qui ont leur source au commun
patrimoine » et que « tout ce qui est accompli par la grâce
de l'Esprit-Saint dans nos frères séparés peut contribuer à
notre édification ». C'est pourquoi « rien de ce qui est
réellement chrétien ne s'oppose jamais aux vraies valeurs
de la foi, mais tout cela peut contribuer à faire pénétrer
toujours plus parfaitement le mystère du Christ et de
l'Eglise » (n° 4). En d'autres termes, l'Eglise attend de
la pleine communion avec nos frères séparés un
enrichissement, une contribution à la manifestation de sa
catholicité, une croissance authentique: ce ne seront pas
seulement les frères séparés qui recevront de l'Eglise
catholique ce qu'autrefois ils ont perdu en l'abandonnant;
mais l'Egllse elle aussi sera enrichie par les apports
nouveaux et originaux des frères séparés.
A la base de cette conviction
de l'Eglise, il y a une nouvelle évaluation du patrimoine
doctrinal et liturgique des communautés chrétiennes
séparées de Rome. L'Eglise catholique, en effet, estime que
par la présence d'éléments de l'authentique patrimoine
chrétien — présence qui chez les Orientaux existe
pour la plus grande partie de ce patrimoine — et par
l'action de l'Esprit-Saint qui ne manque jamais d'agir dans
les âmes droites et sincères, sanctifiées par le baptême et
animées de la foi dans le Christ, il a pu, également dans
les communautés chrétiennes séparées d'elle, se développer
des éléments de doctrine et de culte qui, sans
nécessairement devoir être acceptés intégralement, peuvent
cependant s'intégrer dans la synthèse catholique et
l'enrichir. Ces éléments peuvent même aider à corriger des
excès ou des défauts dans lesquels l'Eglise, sous
l'influence des circonstances historiques, a pu tomber au
cours des siècles. En réalité, cet enrichissement de
l'Eglise au contact avec la théologie orthodoxe et
protestante — et particulièrement avec l'exégèse
protestante — a existé et continue encore aujourd'hui
à exister sous diverses formes. Le mouvement biblique,
aujourd'hui si florissant dans l'Eglise, et qui donne des
fruits si abondants, n'est pas sans rapport avec la
vénération des protestants pour la Bible, avec le fréquent
usage qu'ils en font, et surtout avec leurs études
bibliques.
Elle veut repenser son
patrimoine doctrinal et disciplinaire
De plus
— et précisément pour se préparer à la rencontre avec
les frères séparés — l'Eglise s'efforce de retrouver
son visage authentique, en le dégageant de certaines
superstructures et incrustations du passé, glorieuses et
vénérables peut-être, mais qui risquent de l'étouffer. Par
un effort d'approfondissement et de développement, et
également dans une perspective oecuménique, elle veut
repenser son patrimoine doctrinal et disciplinaire, non pas
certes pour y apporter des changements de fond ou pour les
adapter au goût du jour, mais pour être plus fidèle au
Christ et à l'Evangile, et pour ne pas imposer aux
chrétiens séparés plus qu'il n'est nécessaire pour
retrouver l'ancienne unité.
Elle ne reste pas
drapée dans sa dignité, mais elle s'avance vers les frères
séparés
De cette
façon, l'Eglise n'attend donc pas le « retour » des frères
séparés, en restant immobile et en se drapant dans une
altière dignité, mais elle s'avance vers eux avec humilité
et respect, en faisant ce qui est en son pouvoir pour
faciliter la rencontre, pour écarter tous les obstacles,
dans le désir de servir, et non dans l'ambition de dominer
les autres et de les conquérir. L'union de tous les
chrétiens dans l'unique Eglise du Christ sera non pas la
victoire de l'Eglise catholique, mais la victoire du Christ
et de la fidélité de nous tous —catholiques et
non-catholiques — aux directives de l'Esprit-Saint,
qui est l'Esprit d'unité.
A partir de cette vision, un
dialogue sincère et fécond est possible.
(1) Traduction,
d'après le texte italien, et sous-titres de
la
DC.
(2) DC
1964, n° 1437, col. 1630.
(NDLR)