L'ouverture solennelle
du XXIe Concile oecuménique
Discours de S. S. Jean XXIII à
l'issue de la cérémonie du 11
octobre
Un
peu après midi, à l'issue de la grandiose cérémonie
d'ouverture du Concile qui avait commencé à 8h30 et que des
millions de personnes ont pu suivre intégralement par la
télévision, le Saint-Père s'est adressé en ces termes aux
deux mille cinq cent quarante Pères conciliaires qui
étaient présents (1):
VÉNÉRABLES
FRÈRES,
Notre sainte Mère l'Eglise
est dans la joie. Par une faveur particulière de la divine
Providence, le jour si attendu est arrivé où, sous la
protection de la sainte Mère de Dieu dont nous fêtons
aujourd'hui la Maternité, s'ouvre solennellement, auprès du
tombeau de saint Pierre, le IIe Concile oecuménique du
Vatican.
LES CONCILES OECUMÉNIQUES DANS L'EGLISE
Tous les
Conciles qui se sont célébrés au cours des temps —
aussi bien les vingt Conciles oecuméniques que les
innombrables Conciles provinciaux et régionaux, importants
eux aussi — attestent clairement la vitalité de
l'Eglise catholique et sont comme des flambeaux jalonnant
son histoire.
L'humble Successeur du Prince
des apôtres qui vous parle, le dernier en date, a voulu en
convoquant ces importantes assises donner une nouvelle
affirmation du magistère ecclésiastique toujours vivant et
qui continuera jusqu'à la fin des temps. Par le Concile, en
tenant compte des erreurs, des besoins et des possibilités
de notre époque, ce magistère sera présenté aujourd'hui
d'une façon extraordinaire à tous les hommes qui vivent sur
la terre.
En ouvrant ce Concile
universel, il est bien naturel que le Vicaire du Christ qui
vous parle jette un regard vers le passé et écoute les
échos vivants et réconfortants qui en proviennent. Il aime
évoquer le souvenir des Souverains Pontifes si méritants,
des temps lointains et récents, qui ont transmis le
témoignage de ces voix graves et vénérables que furent les
Conciles d'Orient et d'Occident, du IVe siècle au Moyen Age
et jusqu'à notre époque. Avec une constante ferveur, ils
ont proclamé le triomphe de cette société à la fois divine
et humaine qu'est l'Eglise du Christ, laquelle a reçu du
divin Rédempteur son nom, son sens et le don de la grâce.
Si ce sont là des motifs de
joie spirituelle, nous ne pouvons cependant pas oublier les
souffrances et les épreuves de toutes sortes qui, pendant
dix-neuf siècles ont obscurci cette histoire. La prophétie
que fit autrefois à Marie le vieillard Siméon s'est
réalisée et elle continue à se réaliser: « Vois! cet enfant
doit amener la chute et le relèvement d'un grand nombre en
Israël; il doit être un signe en butte à la contradiction.
» (Luc, 2, 34.) Et Jésus lui-même, lorsqu'il fut devenu
adulte, annonça clairement par ces paroles mystérieuses
qu'au cours des temps les hommes feraient preuve
d'hostilité à son égard: « Qui vous écoute m'écoute.
(Ibid., 10, 16.) Et aussi: « Qui n'est pas
avec moi est contre moi, et qui n'amasse pas avec moi
dissipe. » (Ibid., 11, 23.)
Les graves problèmes posés au
genre humain depuis près de vingt siècles restent les
mêmes. Jésus-Christ reste en effet toujours au centre de
l'histoire et de la vie: les hommes, ou bien sont avec lui
et avec son Eglise, et alors ils jouissent de la lumière,
de la bonté, de l'ordre et de la paix; ou bien vivent sans
lui, agissent contre lui ou demeurent délibérément hors de
son Eglise, et alors ils connaissent la confusion, la
dureté dans leurs rapports entre eux et le risque de
guerres sanglantes.
Les Conciles oecuméniques,
chaque fois qu'ils se réunissent, affirment solennellement
cette union avec le Christ et son Eglise, ils font
resplendir à tous les horizons la lumière de la vérité, ils
orientent vers le bon chemin la vie des individus, des
familles et des sociétés, ils suscitent et affermissent les
énergies spirituelles et élèvent sans cesse les âmes vers
les biens authentiques et éternels.
Nous avons devant les yeux
les témoignages de ce magistère extraordinaire de l'Eglise
que sont les Conciles oecuméniques lorsque nous regardons
les différentes époques qui se sont succédé au cours des
vingt siècles de l'histoire chrétienne. Leurs documents
sont recueillis dans d'imposants et nombreux volumes et ils
constituent un trésor sacré qui est gardé dans les archives
de Rome et dans les bibliothèques les plus célèbres du
monde entier.
ORIGINE ET MOBILE DU IIe CONCILE
OECUMÉNIQUE DU VATICAN
Pour ce qui
est de l'origine et des mobiles de ce grand événement, pour
lequel il Nous a plu de vous convoquer ici, qu'il suffise
de réaffirmer l'humble témoignage de Notre expérience
personnelle: la première idée de ce Concile Nous est venue
d'une façon tout à fait imprévue; ensuite, Nous l'avons
exprimée avec simplicité devant le Sacré-Collège des
cardinaux réuni en la basilique de Saint-Paul hors les murs
en cet heureux jour du 25 janvier 1959, fête de la
conversion de saint Paul. Les âmes de ceux qui étaient
présents furent aussitôt frappées comme par un éclair de
lumière céleste, les yeux et les visages de tous
reflétaient la douce émotion qu'ils ressentaient. Tout de
suite, on se mit au travail avec ardeur dans le monde
entier et tout le monde commença à attendre avec ferveur la
célébration du Concile.
Pendant trois années, on a
travaillé à son active préparation, afin de connaître d'une
façon plus ample et approfondie en quelle estime est tenue
la foi en notre époque, de s'enquérir de la pratique
religieuse et de la vitalité du monde chrétien,
spécialement du monde catholique.
Ce temps de la préparation du
Concile oecuménique Nous apparaît à juste titre comme un
premier signe et un premier don de la grâce céleste.
Les lumières de ce Concile
seront pour l'Eglise, Nous l'espérons, une source
d'enrichissement spirituel. Après avoir puisé en lui de
nouvelles énergies, elle regardera sans crainte vers
l'avenir. En effet, lorsque auront été apportées les
corrections qui s'imposent et grâce à l'instauration d'une
sage coopération mutuelle, l'Eglise fera en sorte que les
hommes, les familles, les nations tournent réellement leurs
esprits vers les choses d'en-haut.
La célébration de ce Concile
nous fait donc un devoir d'exprimer notre reconnaissance
envers Celui de qui viennent tous les biens et de proclamer
en un chant joyeux la gloire du Christ Notre-Seigneur, Roi
glorieux et immortel des siècles et des nations.
L'OPPORTUNITÉ DE LA CÉLÉBRATION DU
CONCILE
Sur ce
point, vénérables frères, il est une autre chose sur
laquelle il est bon d'attirer votre attention. Pour que
soit plus complète la sainte joie qui en cette heure
solennelle remplit nos coeurs, qu'il Nous soit permis de
dire devant cette grande assemblée que ce Concile
oecuménique s'ouvre dans des circonstances particulièrement
favorables.
Les prophètes de
malheur.
Il arrive
souvent que dans l'exercice quotidien de Notre ministère
apostolique Nos oreilles soient offensées en apprenant ce
que disent certains qui, bien qu'enflammés de zèle
religieux, manquent de justesse de jugement et de
pondération dans leur façon de voir les choses. Dans la
situation actuelle de la société, ils ne voient que ruines
et calamités; ils ont coutume de dire que notre époque a
profondément empiré par rapport aux siècles passés; ils se
conduisent comme si l'histoire, qui est maîtresse de vie,
n'avait rien à leur apprendre et comme si du temps des
Conciles d'autrefois tout était parfait en ce qui concerne
la doctrine chrétienne, les moeurs et la juste liberté de
l'Eglise.
Il Nous semble nécessaire de
dire Notre complet désaccord avec ces prophètes de malheur,
qui annoncent toujours des catastrophes, comme si le monde
était près de sa fin.
Dans le cours actuel des
événements, alors que la société humaine semble à un
tournant, il vaut mieux reconnaître les desseins mystérieux
de la Providence divine qui, à travers la succession des
temps et les travaux des hommes, la plupart du temps contre
toute attente, atteignent leur fin et disposent tout avec
sagesse pour le bien de l'Eglise, même les événements
contraires.
La liberté d'action de
l'Eglise.
On peut
facilement en faire la constatation, si on considère
attentivement les très graves questions et controverses
actuelles d'ordre politique et économique. Elle préoccupent
tellement les hommes qu'elles les empêchent de penser aux
choses religieuses qui ressortent du magistère de l'Eglise.
Cette attitude n'est certainement pas bonne et elle doit
être réprouvée. Personne cependant ne peut nier que les
nouvelles conditions de vie ont au moins cet avantage
d'avoir supprimé d'innombrables obstacles par lesquels
autrefois les fils du siècle entravaient la liberté
d'action de l'Eglise. Il suffit de jeter un coup d'oeil sur
l'histoire de l'Eglise pour voir tout de suite avec
évidence que les Conciles oecuméniques eux-mêmes, dont les
vicissitudes sont inscrites en lettres d'or dans les fastes
de l'Eglise, ont souvent connu de graves difficultés et des
motifs de tristesse à cause de l'intrusion du pouvoir
civil. Ces princes séculiers se proposaient certes parfois
sincèrement de protéger l'Eglise; mais la plupart du temps
cela ne se faisait pas sans dangers ni dommages pour le
spirituel, car ils étaient bien souvent poussés par des
motifs politiques et trop soucieux de leurs propres
intérêts.
L'Eglise du
silence.
Il est vrai
qu'aujourd'hui Nous avouons éprouver une peine très vive à
cause de l'absence parmi vous d'un grand nombre d'évêques
qui Nous sont très chers et qui, à cause de leur foi dans
le Christ, sont en prison ou bien empêchés d'autre manière
(2). Cela nous incite prier pour eux avec ferveur.
Cependant, c'est avec espérance et un grand réconfort que
Nous le constatons: aujourd'hui l'Eglise, enfin libérée de
tous les obstacles profanes d'autrefois, peut depuis cette
basilique vaticane, comme d'un second Cénacle, faire
entendre par vous sa voix pleine de majesté et de gravité.
LA PRINCIPALE TÂCHE DU CONCILE: DÉFENDRE
ET PROMOUVOIR LA DOCTRINE
Ce qui est
très important pour le Concile oecuménique, c'est que le
dépôt sacré de la doctrine chrétienne soit conservé et
présenté d'une façon plus efficace.
Cite céleste et cité
terrestre.
Cette
doctrine embrasse l'homme tout entier, dans son corps et
dans son âme, et elle nous demande d'être sur terre des
pèlerins en route vers la patrie céleste.
Nous voyons par là que cette
vie mortelle doit s'orienter de telle façon que, en
accomplissant nos devoirs à l'égard de la cité terrestre et
de la cité céleste, nous puissions parvenir à la fin que
Dieu a voulue pour nous. Cela veut dire que tous les
hommes, soit individuellement, soit collectivement, ont le
devoir de tendre constamment et pendant toute leur vie à
l'obtention des biens célestes. Et l'usage qu'ils font des
choses de la terre doit être ordonné à cette fin, en
veillant à ce que les biens temporels ne mettent pas en
danger leur bonheur éternel.
Le Christ Notre-Seigneur ne
nous a-t-il pas dit: « Cherchez d'abord le royaume de Dieu
et sa justice »? (Matth., 6, 33.) « D'abord », cela veut
dire que nos énergies et nos pensées doivent tendre avant
tout à cela. Cependant, il ne faut pas oublier ce que le
Seigneur nous dit ensuite: « Et tout le reste vous sera
donné par surcroît. » (Ibid.) Il y a toujours eu et il y a encore
dans l'Eglise des gens qui, tout en aspirant de toutes
leurs forces à la perfection évangélique, se rendent en
même temps utiles à la société. Leur vie exemplaire et
leurs actes de charité sont en effet une grande force et un
important facteur de développement pour ce qu'il y a de
plus haut et de puis noble dans la société humaine.
Le progrès
technique.
Puisque
cette doctrine embrasse les multiples domaines de
l'activité humaine, individuelle, familiale et sociale, il
est nécessaire avant tout que l'Eglise ne détourne jamais
son regard de l'héritage sacré de vérité qu'elle a reçu des
anciens. Mais il faut aussi qu'elle se tourne vers les
temps présents, qui entraînent de nouvelles situations, de
nouvelles formes de vie et ouvrent de nouvelles voies à
l'apostolat catholique.
C'est pour cette raison que
l'Eglise n'est pas restée indifférente devant les
admirables inventions du génie humain et les progrès de la
science dont nous profitons aujourd'hui, et qu'elle n'a pas
manqué de les estimer à leur juste valeur. Mais en suivant
attentivement ces développements, elle n'oublie pas
d'avertir les hommes que, par delà l'aspect visible des
choses, ils doivent regarder vers Dieu, source de toute
sagesse et de toute beauté. Eux à qui il a été dit: «
Soumettez la terre et dominez-la » (cf. Gen., 1, 28), ne
doivent en effet jamais oublier ce grave commandement: « Tu
adoreras le Seigneur ton Dieu et tu le serviras lui seul. »
(Matth., 4, 10; Luc, 4, 8.) Ils éviteront ainsi que la
fascination passagère des choses matérielles ne nuise au
véritable progrès.
COMMENT PROMOUVOIR LA DOCTRINE À NOTRE
ÉPOQUE
Ces choses
étant dites, vénérables frères, il est possible de voir
avec suffisamment de clarté la tâche qui attend le Concile
sur le plan doctrinal.
Le XXIe Concile oecuménique
— qui bénéficiera de l'aide efficace et très
appréciable d'experts en matière de science sacrée, de
pastorale et de questions administratives — veut
transmettre dans son intégrité, sans l'affaiblir ni
l'altérer, la doctrine catholique qui, malgré les
difficultés et les oppositions, est devenue comme le
patrimoine commun des hommes. Certes, ce patrimoine ne
plaît pas à tous, mais il est offert à tous les hommes de
bonne volonté comme un riche trésor qui est à leur
disposition.
Cependant, ce précieux trésor
nous ne devons pas seulement le garder comme si nous
n'étions préoccupés que du passé, mais nous devons nous
mettre joyeusement, sans crainte, au travail qu'exige notre
époque, en poursuivant la route sur laquelle l'Eglise
marche depuis près de vingt siècles.
Nous n'avons pas non plus
comme premier but de discuter de certains chapitres
fondamentaux de la doctrine de l'Eglise, et donc de répéter
plus abondamment ce que les Pères et les théologiens
anciens et modernes ont déjà dit. Cette doctrine, Nous le
pensons, vous ne l'ignorez pas et elle est gravée dans vos
esprits.
Présenter la doctrine d'une façon qui
réponde aux exigences de notre
époque.
En effet,
s'il s'était agi uniquement de discussions de cette sorte,
il n'aurait pas été besoin de réunir un Concile
oecuménique. Ce qui est nécessaire aujourd'hui, c'est
l'adhésion de tous, dans un amour renouvelé, dans la paix
et la sérénité, à toute la doctrine chrétienne dans si
plénitude, transmise avec cette précision de termes et de
concepts qui a fait la gloire particulièrement du Concile
de Trente et du premier Concile du Vatican. Il faut que,
répondant au vif désir de tous ceux qui sont sincèrement
attachés à tout ce qui est chrétien, catholique et
apostolique, cette doctrine soit plus largement et
hautement connue, que les âmes soient plus profondément
imprégnées d'elle, transformées par elle. Il faut que cette
doctrine certaine et immuable, qui doit être respectée
fidèlement, soit approfondie et présentée de la façon qui
répond aux exigences de notre époque. En effet, autre est
le dépôt lui-même de la foi, c'est-à-dire les vérités
contenues dans notre vénérable doctrine, et autre est la
forme sous laquelle ces vérités sont énoncées, en leur
conservant toutefois le même sens et la même portée. Il
faudra attacher beaucoup d'importance à cette forme et
travailler patiemment, s'il le faut, à son élaboration; et
on devra recourir à une façon de présenter qui correspond
mieux à un enseignement de caractère surtout pastoral.
COMMENT RÉPRIMER LES ERREURS
Au moment
où s'ouvre ce IIe Concile oecuménique du Vatican, il n'a
jamais été aussi manifeste que la vérité du Seigneur
demeure éternellement. En effet, dans la succession des
temps, nous voyons les opinions incertaines des hommes
s'exclure les unes le autres, et bien souvent à peine les
erreurs sont-elles nées qu'elles s'évanouissent comme brume
au soleil.
L'Eglise n'a jamais cessé de
s'opposer à ces erreurs. Elle les a même souvent
condamnées, et très sévèrement. Mais aujourd'hui, l'Epouse
du Christ préfère recourir au remède de la miséricorde,
plutôt que de brandir les armes de la sévérité. Elle estime
que, plutôt que de condamner, elle répond mieux aux besoins
de notre époque en mettant davantage en valeur les
richesses de sa doctrine. Certes, il ne manque pas de
doctrines et d'opinions fausses, de dangers dont il faut se
mettre en garde et que l'on doit écarter; mais tout cela
est si manifestement opposé aux principes d'honnêteté et
porte des fruits si amers, qu'aujourd'hui les hommes
semblent commencer à les condamner d'eux-mêmes. C'est le
cas particulièrement pour ces manières de vivre au mépris
de Dieu et de ses lois, en mettant une confiance exagérée
dans le progrès technique, en faisant consister la
prospérité uniquement dans le confort de l'existence. Les
hommes sont de plus en plus convaincus que la dignité et la
perfection de la personne humaine sont des valeurs très
importantes qui exigent de rudes efforts. Mais ce qui est
très important, c'est que l'expérience a fini par leur
apprendre que la violence extérieure imposée aux autres, la
puissance des armes, la domination politique ne sont pas
capables d'apporter une heureuse solution aux graves
problèmes qui les angoissent.
L'Eglise catholique, en
brandissant par ce Concile oecuménique le flambeau de la
vérité religieuse au milieu de cette situation, veut être
pour tous une mère très aimante, bonne, patiente, pleine de
bonté et de miséricorde pour ses fils qui sont séparés
d'elle. A l'humanité accablée sous le poids de tant de
difficultés, elle dit comme saint Pierre au pauvre qui lui
demandait l'aumône: « De l'aiment et de l'or, je n'en ai
pas, mais ce que j'ai, je te le donne: au nom de
Jésus-Christ, le Nazaréen, marche. » (Actes, 3, 6.) Certes,
l'Eglise ne propose pas aux hommes de notre temps des
richesses périssables, elle ne leur promet pas non plus le
bonheur sur la terre, mais elle leur communique les biens
de la grâce qui élèvent l'homme à la dignité de fils de
Dieu et, par là, sont d'un tel secours pour rendre leur vie
plus humaine en même temps qu'ils sont la solide garantie
d'une telle vie. Elle ouvre les sources de sa doctrine si
riche, grâce à laquelle les hommes, éclairés de la lumière
du Christ, peuvent prendre pleinement conscience de ce
qu'ils sont vraiment, de leur dignité et de la fin qu'ils
doivent poursuivre. Et enfin, par ses fils, elle étend
partout l'immensité de la charité chrétienne, qui est le
meilleur et le plus efficace moyen d'écarter les semences
de discorde, de susciter la concorde, la juste paix et
l'unité fraternelle de tous.
FAIRE GRANDIR L'UNITÉ DE LA FAMILLE
CHRÉTIENNE ET HUMAINE
Si l'Eglise
a le souci de promouvoir et de défendre la vérité, c'est
parce que, selon le dessein de Dieu, « qui veut que tous
les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance
de la vérité » (1 Tim., 2, 4), sans l'aide de la vérité
révélée tout entière, les hommes ne peuvent parvenir à
l'absolue et ferme unité des âmes à laquelle sont liés
toute vraie paix et le salut éternel.
Mais cette unité visible dans
la vérité, la famille des chrétiens tout entière ne l'a
encore malheureusement pas atteinte pleinement et
complètement. Cependant, l'Eglise catholique estime que son
devoir est de faire tous ses efforts pour que s'accomplisse
le grand mystère de cette unité que Jésus-Christ, à
l'approche de son sacrifice, a demandée à son Père dans une
ardente prière; et elle éprouve une douce paix à savoir
qu'elle est étroitement unie à ces prières du Christ. Elle
se réjouit même sincèrement de voir que ces prières ne
cessent de multiplier leurs fruits abondants et salutaires,
même parmi ceux qui vivent hors de son sein. En effet, à
bien considérer cette unité que Jésus-Christ a implorée
pour son Eglise, on voit qu'elle resplendit d'une triple
lumière céleste et bienfaisante l'unité des catholiques
entre eux, qui doit rester extrêmement ferme et exemplaire;
l'unité de prières et de voeux ardents qui traduisent
l'aspiration des chrétiens séparés du Siège apostolique à
être réunis avec nous; l'unité enfin d'estime et de respect
à l'égard de l'Eglise catholique, manifestée par ceux qui
professent diverses formes de religion encore non
chrétiennes.
C'est un sujet de profonde
tristesse de voir que la majeure partie du genre humain
— bien que tous les hommes qui viennent en ce monde
soient rachetés par le Sang du Christ — ne participe
encore pas aux sources de grâce qui résident dans l'Eglise
catholique. C'est pourquoi on peut à bon droit appliquer à
l'Eglise catholique — dont la lumière éclaire toutes
choses et dont la force surnaturelle d'unité profite à
toute la famille humaine — ces nobles paroles de
saint Cyprien: « L'Eglise, baignée de lumière divine,
rayonne dans tout l'univers; et pourtant, c'est une seule
et même lumière qui diffuse partout sa clarté sans rompre
l'unité du corps. Ses rameaux féconds s'étendent sur toute
la terre, ses eaux coulent toujours plus abondamment et
plus loin et, cependant, il n'y a qu'une seule tête, une
seule origine, une seule mère si richement féconde. C'est
de son sein que nous sommes nés, de son lait que nous
sommes nourris, de son esprit que nous vivons. »
(De Catholicae
Ecclesiae Unitate, 5.)
Vénérables frères, voilà ce
que se propose le IIe Concile oecuménique du Vatican. En
unissant les forces majeures de l'Eglise, et en travaillant
à ce que l'annonce du salut soit accueillie plus
favorablement par les hommes, il prépare en quelque sorte
et il aplanit la voie menant à l'unité du genre humain,
fondement nécessaire pour faire que la cité terrestre soit
à l'image de la cité céleste « qui a pour roi la vérité,
pour loi la charité et pour mesure l'éternité ». (Saint
AUGUSTIN, Ep. CXXXVIII, 3.)
CONCLUSION
Vénérables
frères dans l'épiscopat, « Nous vous avons parlé en toute
liberté ». (2 Cor., 6, 11.) Nous voilà rassemblés dans
cette basilique vaticane, pivot de l'histoire de l'Eglise,
et où maintenant le ciel et la terre sont étroitement unis
auprès du tombeau de saint Pierre et de tant de Nos saints
Prédécesseurs, dont les cendres, en cette heure solennelle,
semblent animées d'un mystérieux frémissement d'allégresse.
Le Concile qui vient de
s'ouvrir est comme une aurore resplendissante qui se lève
sur l'Eglise, et déjà les premiers rayons du soleil levant
emplissent nos coeurs de douceur. Tout ici respire la
sainteté et porte à la joie. Nous voyons des étoiles
rehausser de leur éclat la majesté de ce temple, et ces
étoiles, comme l'apôtre Jean nous en donne le témoignage
(Apoc., 1, 20), c'est vous. Avec vous, Nous voyons briller
autour du tombeau du Prince des apôtres comme des
chandeliers d'or, ce sont les Eglises qui vous sont
confiées (ibid.). Nous voyons aussi de hauts
dignitaires qui sont venus à Rome de tous les continents
pour représenter leurs pays. Tous, ils sont ici dans une
attitude de respect et d'attente bienveillante.
On peut donc dire que le ciel
et la terre s'unissent pour célébrer le Concile: les
saints, pour protéger nos travaux; les fidèles, pour
continuer à prier avec ferveur; et vous tous, pour vous
mettre à l'oeuvre avec ardeur, en obéissant aux
inspirations de l'Esprit-Saint, afin que vos travaux
répondent pleinement aux voeux et aux besoins des divers
peuples. Cela requiert de vous paix et sérénité de coeur,
concorde fraternelle, pondération dans les propositions,
dignité dans les discussions, et sagesse dans toutes les
décisions.
Fasse Dieu que vos travaux et
vos efforts, vers lesquels convergent non seulement les
regards des peuples, mais l'espoir du monde entier,
répondent pleinement à ce que l'on en attend. Dieu
tout-puissant, c'est en vous et non en nos faibles forces
que nous mettons toute notre confiance. Regardez avec bonté
ces pasteurs de votre Eglise. Que la lumière de votre grâce
nous assiste dans les décisions à prendre comme dans les
lois à établir; et daignez exaucer les prières que nous
vous adressons d'une même foi, d'une même voix, d'un même
coeur.
O Marie, secours des
chrétiens, secours des évêques, qui Nous avez donné tout
récemment une preuve particulière de votre amour dans la
basilique de Lorette où il Nous a plu de vénérer le mystère
de l'Incarnation, faites que tout s'achemine vers des
réalisations heureuses et prospères. Avec saint Joseph,
votre époux, les apôtres saint Pierre et saint Paul, saint
Jean-Baptiste et saint Jean l'évangéliste, intercédez pour
nous.
A Jésus-Christ, notre
Rédempteur très aimant, au Roi immortel des peuples et des
temps, amour, puissance et gloire dans les siècles des
siècles. Amen.
(1) Traduction
de la D.
C., d'après le
texte latin publié par l'Osservatore Romano
du 12 octobre 1962. Les
sous-titres en italique sont de notre rédaction.
Ce discours a été abondamment
cité et commenté dans toute ta presse, inspirant les gros
titres des journaux parisiens du soir sur toute la largeur
de la première page. Toutes ces citations ont été faites
d'après la traduction diffusée par le Bureau de presse du
Concile, laquelle a été faite d'après la traduction
italienne du discours publiée dans le même numéro de
l'Osservatore
Romano. Cette
traduction, sur plusieurs points, diffère d'une façon
notable du texte latin officiel qui a été prononcé par le
Pape.
(2) L'Eglise du silence était représentée au Concile par
dix-sept évêques polonais, ayant à leur tête S Em. le
cardinal Wyszynski, tous les évêques yougoslaves, deux
prélats bulgares (NN. SS. Kokoff et Kourtev), quatre
évêques d'Allemagne de l'Est (NN. SS. Bengsch, Spülbeck,
Rintelen et Schraeder), trois évêques de Tchécoslovaquie
(NN. SS. Necsey, Lazik et Tomasek), trois chefs de diocèses
hongrois (NN. SS. Hamvas, président de l'épiscopat
hongrois, Kovacs et Brezanoczy); trois prêtres, vicaires
capitulaires de diocèses de Lituanie et Lettonie. Parmi les
chefs d'Eglise empêchés par leurs gouvernements, citons
principalement S. Em, le cardinal Mindszenty et S. Exc. Mgr
Beran, archevêque de Prague. Aucun évêque n'est venu de
Chine (Il reste vingt-trois évêques en Chine, tous en
prison ou empêchés), de Roumanie, d'Albanie, du
Nord-Viet-Nam et de la Corée du Nord. (N. D. L. R.)